Comparaison est raison

28 décembre 2019 à 20:46

Allez ! Ce sont les fêtes de fin d’année, c’est-à-dire le moment idéal pour faire une bonne action… alors aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je vais parler d’un pilote de série française sans en dire du mal.
Est-ce que je vais en dire du bien ? Non. Mais je vais pas en dire du mal. C’est mon cadeau à vous, amis téléphages, cette année. Non, vraiment, j’insiste, ça me fait plaisir ! …En tout cas ça ne me fait pas trop de déplaisir.

Des adaptations, on en a eu pas mal ces derniers temps sous nos latitudes ! Elles viennent d’horizons plutôt variés, en plus… Skam France (adaptée de la norvégienne Skam bien-sûr), Mouche (pour la série anglaise Fleabag), Pour Sarah (évidemment tirée de la série québécoise Pour Sarah), Insoupçonnable (inspirée par la britannique The Fall), Infidèle (version locale de Doctor Foster), j’en oublie sûrement. Et attendez ! Il y en a encore pas mal en développement pour les temps à venir, notamment des adaptations de This is Us (Je te promets), BeTipul (En thérapie)… et apparemment des projets pour Plan B, Fugueuse et Heimebane. On devient vraiment bons à ce petit jeu.
Si vous me connaissez ou simplement m’avez lue ces derniers mois (par exemple ici, , encore là, ou dans cette série de quatre reviews), vous savez que je n’ai pas de désaccord de principe avec l’adaptation. Au contraire, le procédé revêt des bons côtés pour l’industrie télévisuelle locale, et même parfois de francs avantages pour les spectateurs. En revanche je suis sûre d’une chose : les qualités d’un remake se mesurent uniquement en ayant connaissance de la série dont il s’inspire. Comprendre les mécanismes en jeu dans l’adaptation, mais aussi tout simplement en extraire la qualité intrinsèque, n’est pas possible sans jeter un œil à l’original. La comparaison est vitale dans ce domaine (…à condition de ne pas la résumer à « la copie est-elle fidèle ? »), mais évidemment elle est souvent inaccessible, quasiment par définition, pour le public qui reçoit l’adaptation.
C’est là que j’entre en scène.

Aujourd’hui, parlons donc du premier épisode de Prise au piège, la version française de la série espagnole Vis A Vis. Comme la dernière fois je n’avais reviewé que le premier épisode, on va en effet s’en tenir à ça pour effectuer notre comparaison.

Permettez que je vous mette rapidement au parfum quant au sujet de la série : une jeune secrétaire à la vie sans histoire se retrouve jetée en prison, dans l’attente de son procès pour un crime qu’elle clame n’avoir pas commis. Elle comprend progressivement que si elle est là, c’est parce que l’homme avec lequel elle avait une aventure (…également son patron) l’a piégée, et qu’elle ne peut désormais compter que sur elle-même pour se sortir du pétrin. Dans la version originale, cette oie blanche s’appelle Macarena ; dans l’adaptation française, elle se prénomme Anna.

Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est de voir à quel point Prise au piège a choisi d’insister sur l’innocence d’Anna avant toute autre chose. Le plus clair de cet épisode inaugural est passé à dessiner une corrélation directe entre l’exposition de la série et le sort de son héroïne, et en particulier, à quel point celui-ci est injuste et terrifiant. Cela ne signifie pas qu’apparaissent des éléments nouveaux à proprement parler (il y a certes des variations mais elles sont à ce stade superficielles), mais que les points sur lesquels la série française appuie sont différents. L’épisode comporte ainsi beaucoup de flashbacks revenant sur l’affaire qui a conduit Anna en prison (là où la question était abordée plus tardivement pour Macarena), sa relation avec son patron et amant, la façon dont elle essaie d’épargner à son père la nouvelle de son emprisonnement… mais aussi sur la situation tendue après son arrivée. En fait, en regardant ce premier épisode, je me suis fait la réflexion que le choix du terme « piège » dans le titre de la série était particulièrement bien choisi. Tout contribue à faire de Prise au piège un thriller où l’héroïne est placée comme une victime à peu près quoi qu’elle fasse, plutôt qu’un drama carcéral. L’innocence du personnage est ainsi renforcée par toutes les situations, hors de la prison comme au-dedans, qui prouvent qu’elle a tendance à subir ce qui lui arrive, essentiellement par naïveté. C’est d’autant plus intéressant que, bien entendu, cette innocence est vouée à ne pas survivre à ce séjour en prison.

Il y a d’autres ingrédients du démarrage de Vis A Vis qui dans le premier épisode de Prise au piège ne se retrouvent pas, ou moins. C’est la conséquence logique du choix que je viens de décrire, mais aussi une chose bien normale étant donné que la série espagnole avait des épisode de 70 minutes, quand la version française avoisine plutôt les 55 minutes. Des coupes étaient à prévoir, là encore rappelons que c’est normal pour une adaptation, que la loyauté à l’oeuvre d’origine n’a pas de valeur en soi, et que ce qui est intéressant, c’est de voir elles ont été faites.
C’est dans la mise en place de la prison elle-même qu’on trouve les changements les plus radicaux. Dans Vis A Vis, une grande partie des dynamiques internes à la prison reposent sur le fait qu’il s’agit d’un établissement privé, avec ses propres codes et un fonctionnement volontairement plus moderne. En particulier, le pénitencier ibérique est dirigé par une directrice venant de la société civile, plutôt sensible et raisonnée ; les gardiens sont de « simples » employés et non des fonctionnaires, ce genre de choses. Dans le premier épisode de Prise au piège, on nous expliquera brièvement que la prison où atterrit Anna est un établissement pilote, et c’est à peu près tout (je trouve ça d’autant plus bref qu’on ne peut pas dire que le monde carcéral soit quelque chose d’évident pour la plupart des spectateurs, et qu’il est parfois difficile de percevoir dans quelle mesure cette prison serait exceptionnelle en l’absence de représentations de ce que serait une prison française plus classique). D’ailleurs la directrice a été remplacée par un directeur plus rigide, et ses scènes sont limitées à des interactions avec Anna, là où la directrice de Vis A Vis arbitrait des conflits entre employés par exemple.
Mais le plus intéressant c’est que ce premier épisode de Prise au piège n’a pas envie d’aborder les portes de sortie, pas encore. On trouve des références très légères à certains ingrédients, qui prouvent que la série n’a pas totalement abandonné une intrigue en particulier, mais pour le moment ce n’est pas du tout approfondi. Cela transforme passablement le poids des interactions d’Anna avec les autres prisonnières, et en particulier deux d’entre elles : Malika et la menace oppressante que constitue progressivement cette criminelle, et à l’inverse, Lila et la rare source de réconfort que l’héroïne trouve entre les murs de la prison. En insistant sur cet aspect, Prise au piège reporte clairement le lancement d’une intrigue relative à Lila, et dramatiquement le choix est plutôt payant.

Quoi ? Non, voilà, vraiment, c’est tout ce que j’ai à raconter sur Prise au piège. Ah non mais n’insistez pas hein, j’avais prévenu que je n’allais pas en dire du mal !

Ok alors un truc qui m’a dérangée, quand même, c’est la disparition d’un personnage à mes yeux très important. Dans Vis A Vis, la série introduit très tôt Rizos ; cette jeune femme très sûre d’elle semble d’abord secondaire, puisqu’elle s’occupe simplement d’enregistrer les affaires personnelles des nouvelles arrivantes. Mais en quelques scènes, il semble clair qu’elle n’est pas là pour faire de la figuration, et avant la fin du premier épisode de la série espagnole, elle s’est imposée comme une personnalité positive dans la vie carcérale de Macarena. Dans Prise au piège, je n’ai pas trouvé d’équivalent, toutes les interactions positives étant redistribuées vers Lila.
Et la raison pour laquelle ce personnage manque cruellement (désolée pour le spoiler, hein, mais je sais que pour certaines ce sera aussi un argument de poids) c’est que Rizos et Macarena sont supposées avoir une relation amoureuse pendant la suite de la série.

Est-ce que Prise au piège a totalement sucré cette romance lesbienne ?! J’en ai un peu l’impression, renforcée par la disparition d’un autre aspect du premier épisode de la série espagnole dans laquelle les prisonnières étaient interrogées face camera (sans trop d’explications, certes) pour parler de leur vie à l’intérieur de la prison, y compris sexuelle. La version française n’emploie pas du tout ce procédé, et d’ailleurs insiste plus sur la violence au sein de l’établissement que sur les relations amoureuses des unes et des autres. Je suis plus que circonspecte à ce stade. Espérons que la tension que j’ai ressentie (ou espérée ? je soupçonne Manon Azem d’être magnétique même dans une scène avec un brin d’herbe) dans les quelques échanges entre Anna et Malika conduit à quelque chose sur ce terrain pour compenser.

Bon et puis pour finir, quand même, gros, GROS bémol sur l’esthétique de Prise au piège, qui a certes gardé les uniformes jaunes mais n’a absolument pas préservé l’énorme effort de Vis A Vis pour jouer sur les couleurs. Ca tenait à pas grand’chose, simplement acheter des accessoires jaunes un peu partout histoire d’assortir de set design, mais non même ça apparemment c’était trop demander, ne parlons même pas d’essayer d’utiliser un filtre ou de jouer un peu avec les angles. Je ne prétends pas que Vis A Vis est le summum de la réalisation télévisuelle, mais au moins il y avait un effort, ici totalement absent. C’est d’autant plus rageant que la prison pourrait être vraiment, vraiment classe avec juste un peu d’imagination, le décor se prête à des visuels très chouettes, mais non, apparemment les esthètes avaient piscine le jour où on a filmé cet épisode, et probablement les suivants aussi j’imagine.

Mais allez, dans l’ensemble, ça se tient. Plus que d’autres adaptations françaises que je ne citerai pas, et plus que certaines séries originales françaises que j’aurai la charité de ne pas nommer aujourd’hui. Soyons clairs, je préfère quand même la version originale, mais l’adaptation française a ses mérites, et j’ai le sentiment qu’une véritable réflexion a été engagée pour remodeler l’exposition dans ce premier épisode, quelque chose qui me pose très, très souvent problème dans les séries françaises. Et étant donné la posture de victime de l’héroïne pour l’instant très monochrome dans Prise au piège, Elodie Fontan s’y montre euh… adéquate. Moi qui ai si souvent du mal avec la direction d’acteurs dans les séries française, ça va, je n’ai pas trop eu d’envies de meurtres, voilà, disons ça.
Ecoutez je fais ce que je peux pour tenir mes engagements, ok ?

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    C’est intéressant de comparer les deux et je serais curieuse de savoir comment la série continue d’adapter la suite. Quant à la probable disparition de la romance lesbienne, est-on vraiment surprise ? On parle de fictions françaises télé… *soupir*

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