Mundo perfeito

9 février 2020 à 22:27

Tipeee

C’est pas pour vous inquiéter, mais vous avez remarqué à quel point le genre dystopique a pris son essor à la télévision, en l’espace de, quoi, allez… une dizaine d’années ? Attention, il ne s’agit pas de dire que les séries n’ont jamais touché au dystopique auparavant, mais force est de constater qu’il y a, en tout cas, beaucoup plus de choix maintenant. Et euh, sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, il est probable que ç’ait quelque chose à voir avec l’air du temps.
La force de la dystopie (la science-fiction des anxieux), c’est précisément qu’elle anticipe nos peurs, et qu’elle les amplifie pour imaginer un monde où ce qui nous effraye maintenant… est devenu banal.

Par voie de conséquence, c’est par essence de la science-fiction éminemment politique : la part du futur qui fait peur, ce n’est pas tant les évolutions technologiques ou les catastrophes naturelles à venir, que la façon dont notre monde s’adapte, d’une façon qui aujourd’hui nous semble terrifiante, à une nouvelle normalité. Après tout, s’il s’agissait juste de craindre un événement cataclysmique, mettons, on serait dans une fiction apocalyptique ou post-apocalyptique ; les protagonistes sauraient que les choses vont mal. Mais là, ce qui nous inquiète, c’est au contraire que les politiques publiques adoptent ce changement pour élargir son acceptation à tous, et le normaliser dans la conscience collective de notre société. Rendant une société dystopique parfaitement acceptable.
Un peu par définition, la plupart des gens vivant dans une fiction dystopique ont accepté leur sort. En revanche, le spectateur de cette même fiction est placé dans une position privilégiée. Parce qu’il n’est pas dans cette situation (ou en tout cas, il ne considère pas l’être), elle ne lui apparaît pas comme normale.

Dans la série brésilienne Onisciente, ce qui est inquiétant c’est précisément la façon dont tout le monde a accepté ce qui, sur le papier, nous est inacceptable : une société où tout le monde est surveillé en permanence. Dans ce futur, la criminalité est quasi-inexistante parce que, se sachant observés en temps réel, les gens prêtent doublement attention à ce qu’ils font…
A quel prix ? Eh bien, en théorie, cette sécurité ne coûte rien à ceux qui en profitent. Le Système (…quand les noms communs commencent à avoir des majuscules, on sait que ça commence à sentir mauvais) est entièrement automatisé. Aucun humain n’a accès aux données relevées par les drones qui suivent, individuellement, chaque citoyen. Leur vie privée n’est pas menacée, répète-t-on. D’ailleurs, sans cette garantie absolue, les gens n’auraient jamais voté pour son implantation !

Pourtant il est difficile de ne pas percevoir ce syst-… pardon, le Système comme une gigantesque intrusion : les drones (qui prennent la forme de petites libellules high tech) sont capables non seulement de filmer l’intégralité des faits et gestes des gens, mais aussi de mesurer leurs signes vitaux, de calculer leur état émotionnel à partir de données physiques et médicales… Et si une infraction est tout de même commise (l’humanité est têtue !), alors elle est affichée sur les écrans géants dans les lieux publics, y compris le nom du contrevenant. Comme ça si jamais il vient à manquer au citoyen un peu de self-control, le contrôle social est là pour prendre le relais, avec des retombées dans divers domaines y compris l’emploi. C’est beau comme un crédit social chinois. Grâce à cette auto-méfiance généralisée, chacun a tout intérêt à toujours se comporter parfaitement, et le futur d’Onisciente est donc, en apparence, un futur parfait. Et puis l’avantage c’est que le Système est en place depuis si longtemps, que les plus jeunes générations ont grandi avec lui, et ne le remettent donc même plus en question.
Nina est de ceux-là : la jeune femme n’a jamais connu rien d’autre. Elle mène une vie parfaitement heureuse et équilibrée, et ne songe même pas vraiment à faire attention à ses moindres faits et gestes tant elle a intégré la présence du drone, et donc du Système, dans sa vie. D’ailleurs, elle est apprentie programmeuse pour Onisciente, la compagnie qui a créé le Système, et elle est en lice pour obtenir un poste permanent au sein de l’entreprise. Contribuer à enrichir le code d’Onisciente est non seulement son travail, mais aussi quelque chose qu’elle est fière d’accomplir, parce que son père Inácio a lui aussi travaillé pour le Système avant de prendre sa retraite.

Tout dans Onisciente semble idéal. La différence entre une utopie et une dystopie est parfois bien mince, après tout ! C’est bien la raison pour laquelle les personnages qui vivent dans une dystopie ne se rebellent pas, pour la plupart : parce que les apparences jouent en sa faveur, et qu’il est entré dans les mentalité que la situation actuelle est la meilleure possible (ou, à tout le moins, la moins mauvaise possible). Le projet de société vendu à tous crée une illusion, si ce n’est de perfection, au moins d’équilibre : on promet aux citoyens qu’ils n’ont pas perdu plus que ce qu’ils ont gagné, alors juré, tout va bien. Les rues sont propres, les inconnus polis, qu’est-ce qu’il vous faut de plus, c’est une utopie !
Mais bien entendu, Onisciente n’en est pas une, et il faudra un événement perturbateur tragique pour que Nina commence à remettre certaines choses en question. Nina, avec son petit minois amélipoulinesque, est justement l’une des personnes les mieux placées pour comprendre les failles du Système, pourvu qu’elle sache où regarder. Et pas juste les failles techniques, mais, au-delà, les failles idéologiques.

Eh oui, fort heureusement, une dystopie est regardable pour nous uniquement parce qu’elle inclut quelques personnages qui savent se dresser contre le système, aller à l’encontre des conventions sociales, penser différemment, refuser de se conformer, et rêver à un monde meilleur. En tant que spectateur, il ne serait pas acceptable de regarder une dystopie dans laquelle personne ne se rebiffe, et où le cours des choses reste inchangé.
Enfin, c’est à espérer. Peut-être d’ailleurs qu’il y a des gens qui regardent Onisciente, les mêmes qui s’empressent de dire que « si l’on a rien à se reprocher, on a rien à craindre », qui pensent que le Système fonctionne très bien, ou au moins, que les quelques ratés sont amplement compensés par les bénéfices… Honnêtement, certains jours ma pire peur c’est que des gens puissent regarder une dystopie sans réaliser qu’elle en est une.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Céline dit :

    Je viens tout juste de la terminer !
    La première impression que j’ai eue en la commençant est effectivement que le Système est hyper intrusif ! Quand on voit le drone qui suit Nina sous la douche, c’est quand même hallucinant de se dire que les gens ont accepté ça !
    J’ai d’ailleurs trouvé intéressant le contraste qu’il y a entre ce qui se passe dans la ville, et en dehors. Dans la ville, non seulement les habitants ont complètement intégré le Système et les drones à leur quotidien, mais ils se sont habitués à une sensation de sécurité. Ce qui fait qu’en dehors de la ville, ils peuvent se sentir en danger sans leurs drones (on le voit bien lors de la première excursion de Nina, son angoisse au moment se séparer de son drone, puis lorsqu’elle s’agrippe à son sac dans la rue), ou au contraire, profiter de ne pas être surveillés de près pour commettre les pires atrocités en toute impunité. On a un peu une faille dans le Système, là quand même ! J’aurais d’ailleurs aimé que la série nous donne plus d’infos à ce sujet, nous dise pourquoi les drones sont seulement à l’intérieur de la ville.
    Sinon j’aurais apprécié quelques épisodes de plus, 6 épisodes c’est peu, ça donne l’impression que le plan de Nina avance à vitesse grand V, et la série n’a pas le temps de s’attarder sur le reste, par exemple le deuil de Nina, je trouve un peu dommage de passer si vite sur cette partie, ni de développer beaucoup les autres personnages. Donc j’espère vraiment une saison 2 pour en voir plus !

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