Children of the struggle

29 février 2020 à 21:57

Tipeee

Après le ballon d’essai qu’était Shadow voilà près d’un an (bien que les communiqués de presse semblent avoir la mémoire courte, et du coup pas mal de la presse spécialisée aussi), Netflix part depuis cette semaine à la conquête du continent africain avec le lancement en grande pompe de Queen Sono.
Et de continent il s’agit bien ici : ostensiblement promue comme une série panafricaine, Queen Sono est la première pierre d’un édifice encore fragile, mais clairement en construction, pour que la plateforme s’installe durablement auprès des spectateurs de la région. D’ailleurs hier, alors que la série était lancée mondialement, Ted Sarandos en profitait pour rappeler les initiatives à venir de Netflix en Afrique du Sud (avec la série à venir Blood & Water), mais aussi ses plans au Nigeria (avec la commande d’une série de science-fiction s’appuyant sur la mythologie locale) et prochainement au Kenya ensuite. C’est dire si la compagnie, bien qu’en retard en Afrique comparativement à d’autres territoires, a bien l’intention de s’implanter durablement auprès de son public ; même si, et je vous en parlais déjà à l’époque de Shadow, pour le moment cette ambition ne concerne absolument pas l’Afrique francophone.

Comment se traduit cette ambition dans Queen Sono ? Eh bien de façon réussie, et même si je suis loin d’être la mieux placée pour en parler, on va essayer d’en aborder un maximum d’aspects dans la review du jour, qui aborde la première saison, mais sans spoiler.

Queen Sono se présente au premier abord comme une série d’espionnage reposant sur une héroïne badass, et évoquant une forme de parenté avec la formule initiale d’ALIAS. Queen Sono (c’est son nom également) est une jeune femme qui travaille pour le Special Operations Group (ou SOG), une organisation d’intelligence sud-africaine mais dont les interventions se déroulent dans toute l’Afrique. Notre héroïne est généralement envoyée sur place avec un appui logistique fourni par Fred, l’expert informatique, Viljoen, l’ancien agent de terrain reconverti en employé de bureau, et Miri, l’exécutive, sous le commandement du Dr Sid Isaacs, qui travaille pour le SOG depuis plusieurs décennies. Jusque là tout est relativement classique, d’autant que Queen est peu investie dans les affaires qu’elle traite, préférant agir sans avoir à réfléchir ni ressentir quoi que ce soit, de son propre aveu.

Pourtant la série n’a aucune intention de s’arrêter à un mélange d’espionnage et d’action. Au contraire, son intention est de mettre en place des éléments allant bien au-delà, et de tenir un propos ouvertement engagé.
Pour commencer, Queen Sono n’est nulle autre que la fille de Safiya Sono, une révolutionnaire engagée dans la lutte contre l’Apartheid dans les années 80 et 90 ; lorsque commence le premier épisode, c’est justement l’anniversaire des 25 ans de son meurtre. Celui-ci a-t-il été un assassinat politique ? Son tueur, qui croupit en prison, s’en défend, et a toujours prétendu avoir agi seul. Safiya Sono n’en est pas moins devenue depuis une figure emblématique voire une martyre post-Apartheid, ce qui évidemment ne rend pas les choses plus simples pour Queen, qui était encore une petite fille lorsque sa mère est morte sous ses yeux et se voit sans cesse rappeler à quel point celle-ci était importante pour tout un peuple.
Cet aspect est en réalité un point de départ, un ingrédient parmi plusieurs autres que Queen Sono emploie pour parler de ce qui l’intéresse réellement. Ce n’est pas simplement de vivre dans l’ombre d’une héroïne de la nation qui complique l’existence de la protagoniste de la série, et dans une certaine mesure même le traumatisme qui résulte des événements de son enfance n’est pas le sujet, quoiqu’étant exploité plusieurs fois au fil de l’intrigue.

Non, Queen Sono veut clairement parler de l’Afrique. Tout l’Afrique. Celle d’hier, et celle d’aujourd’hui, et comment s’est faite la transition de l’une à l’autre. Et surtout, Queen Sono veut parler de décolonialisme.

Cela s’exprime par plusieurs aspects, mais aucun aussi important que l’apparition d’un nouveau groupe terroriste appelé Watu Wema (ou « Good People »). Une organisation obscure au début de la série, qui émerge hors de l’Afrique du Sud et n’alerte pas vraiment le SOG ; mais nous allons apprendre très tôt qu’elle a de l’importance.
Elle est en effet conduite par Shandu Magwaza, un ancien du SOG qui a quitté ses fonctions pour entreprendre une gigantesque quête politique : libérer l’Afrique. Pour Shandu et ses hommes, dont son fidèle second Bulabule, l’Afrique n’est pas libre, les révolutionnaires de la génération passée n’ont jamais réalisé les rêves d’une Afrique toujours placée sous le joug européen, et en succombant aux richesses étrangères, se sont laissés corrompre. Ceux qui sont à présent à la tête des nations africaines les ont vendues aux blancs, et Shandu est bien décidé, de gré ou de force, à libérer son continent.
Queen Sono est particulièrement consciente, et établit de façon claire, que les circonstances ont changé pour l’Afrique pendant le dernier quart de siècle : les militants d’hier sont devenus les politiciens d’aujourd’hui, les terroristes du passé sont les décideurs du présent, et les fugitifs d’antan se sont reconvertis en riches désormais. L’influence étrangère et en particulier européenne (bien que la série ait une vision très large de l’Europe, qui englobe la Russie) se traduit concrètement non pas par des politiciens blancs, mais par des entrepreneurs blancs qui, en investissant dans l’économie africaine mais surtout dans ceux qui en décident, conservent une main-mise plus subtile que jadis. Queen Sono a choisi plusieurs manifestations de ce phénomène, le plus important se matérialisant par l’existence de Superior Solutions, une compagnie britannique de sécurité privée et d’armement qui a signé d’importants contrats avec plusieurs pays de la région, et vise désormais l’Afrique du Sud. La série est bien décidée à démontrer les coulisses pas très propres et le pouvoir immense de telles compagnies étrangères.

Je pense que pour des spectateurs africains et de la diaspora africaine, ce propos n’a rien de nouveau, mais pour une série internationale, proposée par une plateforme américaine plus implantée dans le reste du monde que sur le continent africain pour le moment, c’est une approche assez révolutionnaire. Peu de spectateurs nord-américains ou européens ont entendu ce genre de choses dans une série mainstream. C’est vraiment tout à son honneur que le créateur de la série, Kagiso Lediga, ait poussé ce propos aussi loin, de façon aussi détaillée, quand on sait les enjeux internationaux de la série.
Queen Sono (et à travers elle, Netflix) réussit à mon sens le pari de ne pas trop atténuer les problématiques africaines en craignant de contrarier un public non-africain, afin de réellement adresser des questions politiques vitales : qu’est-ce qui garantit la véritable indépendance des pays africains ? Comment se libérer d’un carcan idéologique hérité de la colonialisation, sans tomber dans le piège néo-colonialiste ? A quoi ressemble la liberté d’un peuple qui n’en a connu qu’une forme dérivée, et récente ?

Il n’y a pas vraiment de suspense pour la série : il s’agit de discuter de méthodes plus que de principes (en cela, j’ai trouvé Queen Sono très proche du discours tenu par la canadienne Continuum). Queen Sono donne tellement de place aux idées de Shandu (en particulier alors que Queen elle-même n’en nourrit pas vraiment) que la question est vraiment de savoir ce qu’il est possible, et surtout juste, de faire pour gagner une indépendance qui n’a que trop tardé déjà. La lutte n’est pas finie, la série interroge avant tout la façon de la mener.
Il n’y a pas de vaches sacrées dans Queen Sono : outre l’influence des dollars étrangers, la courte de saison va aussi évoquer la corruption, l’influence de la chrétienté (et notamment du prosperity gospel en Afrique), la cultivation d’une xénophobie intra-africaine, le commerce de diamants, ou encore le trafic d’armes au fil de ses développements.
Si elle avait eu plus que 6 épisodes (ce qui, il faut d’ailleurs le souligner, est vraiment court pour une série originale Netflix…), nul doute qu’elle serait allée plus loin encore ; j’ai d’ailleurs été à moitié surprise de voir l’influence chinoise totalement épargnée de ces discussions âpres et complexes. Peut-être en saison 2 ?

Il y aurait encore long à dire sur la série, bien-sûr. Elle est riche de son propos, mais pas seulement. Il y aurait long à dire sur ses aspects les plus esthétiques, notamment ses choix musicaux (là encore, volontairement panafricains, puisqu’on trouve des titres d’artistes sud-africains mais aussi nigériens ou zambiens). Queen Sono a clairement plus de budget que Shadow, et ça se voit à l’œil nu. Il faudrait aussi mentionner sa représentation des corps noirs, et notamment les corps féminins ; Queen Sono n’est pas spécialement afro-féministe, pour autant que je sois capable d’en juger, mais elle est attentive à ce qu’elle montre de son héroïne, et des quelques autres personnages féminins de la série. Les coiffures et looks de Queen mais aussi de Miri semblent représentatifs de leur personnalité et leur engagement, par exemple. J’ajoute que Queen Sono est la deuxième série africaine de Netflix après Shadow à inclure un personnage handicapé moteur dans sa distribution… sur deux séries africaines de Netflix, donc (bon, encore interprété par un acteur valide, mais tout de même).
Sur un mode moins laudatif, il faudrait quand même mentionner les dialogues parfois peu fins et les articulations du récit manquant de subtilité à plusieurs passages, rendant la série prévisible. C’est un défaut sans nul doute dû à la volonté de Queen Sono de se concentrer sur le fond de ses intrigues et non sur les missions à proprement parler, et d’un certain point de vue ça s’excuse. Sans compter que la brièveté de cette saison n’aide pas à prendre le temps de jouer au plus malin. Mais ça reste tout de même dommage et nuit à la qualité générale de la série. Et puis, j’ai aussi été agacée par le « wokisme » parfois très grossier de petites scènes totalement anodines (et honnêtement : inutiles) affirmant par exemple une prise de position superficielle sur l’homophobie ou le harcèlement de rue ; une façon de faire qui semble satisfaire le cahier des charges souvent putassier de Netflix sans aucun apport à la série elle-même.

Sincèrement, je pourrais parler encore longtemps de Queen Sono, de sa richesse thématique aussi bien que visuelle, de ses portraits complexes, de son approche hautement politique mais de son rythme impeccable, de son application à utiliser le peu de temps qu’elle a pour occuper un espace jusque là inoccupé dans une fiction proposée à un public mondial. Cependant, vous l’aurez compris, ce n’est pas ma place de m’étendre sur le sujet, juste d’attirer votre attention sur une série qui, autrement, pourrait risquer de tomber dans les oubliettes (qu’on sait abruptes et profondes) de Netflix. J’ajoute que je me ferai un plaisir d’ajouter ici même un lien vers les reviews des spectatrices noires qui en publieront, et qui auront, sans nul doute, bien plus à raconter que moi sur les subtilités (et peut-être sur les problèmes que je n’ai pas perçus) de cette première saison.
A mon niveau, je trouve que Queen Sono est une promesse tenue, et je lui souhaite de ne pas sombrer dans l’oubli de sitôt, mais au contraire d’obtenir rapidement une nouvelle saison lui permettant d’aller plus loin encore. Long live the Queen.

Tipeee

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Oh une série qui m’intéresse et que je n’ai pas ajouté sur ma PàV, c’est maintenant résolu !

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