Magicien malgré lui

16 mai 2020 à 21:40

Tipeee

Pendant les 10 dernières années environ, on a enfin réussi à déverrouiller une partie de l’accès à la télévision internationale. Ce n’est pas encore parfait, mais entre les chaînes un peu plus curieuses que la moyenne, les festivals plus curieux que la moyenne, et les plateformes de streaming plus opportunistes que la moyenne, on n’a jamais autant eu de possibilités d’accéder aux séries de monde entier. And I, for one, am glad.
Cependant, et j’ai eu l’occasion d’en parler une fois ou deux par le passé, cet accès est encore extrêmement conditionné par les clichés sur la production d’un pays donné, voire carrément par les clichés sur ce pays. Et quand une série marche, bizarrement au lieu d’en conclure « oh, les gens étaient contents de voir quelque chose de nouveau », beaucoup d’exécutifs se disent « il faut absolument qu’on donne 712 autres séries exactement comme ça à notre public », ce qui n’a fait qu’empirer le phénomène. D’où le fait que quasiment aucune comédie scandinave n’a profité de la Scandiwave, par exemple.

Justement. En dépit des améliorations en la matière, les comédies restent en marge de cette amélioration. Elles voyagent infiniment moins que les dramas ou thrillers, et tout le monde, des chaînes aux plateformes de streaming en passant par les festivals, a du mal à leur faire de la place lorsqu’il s’agit de programmation internationale.
Alors entendons-nous bien : je suis la première à dire (et je l’ai déjà dit aussi) que l’humour, c’est compliqué à exporter, c’est hautement culturel, et quand en plus des références locales s’en mêlent effectivement c’est la croix et la bannière à promouvoir. Mais enfin, il faut bien commencer quelque part, et si vous croyez que l’humour des sitcoms US va de soi, en réalité c’est en grande partie à cause d’une question d’habitude. Le sitcom multi-camera, c’est pas exactement une tradition française. Donc à un moment il faut y aller, hein. Les habitudes ça se crée.

La chance qu’on a c’est que dans certains cas (…encore limités, certes), les plateformes de streaming internationales ne peuvent pas se permettre de snober longtemps des genres entiers. Le public colombien (et sud-américain d’ailleurs) aime les comédies et en trouve sur sa télévision ? Eh bien Netflix est bien obligé de renchérir pour capter ce public, et ça donne l’opportunité de voir une comédie comme Chichipatos, ou The Unremarkable Juanquini de son titre international.



« Chichipato » est apparemment un terme typiquement colombien qu’on peut rapprocher du terme anglophone « cheap » : c’est aussi bien un mot qui désigne quelqu’un de pingre que quelqu’un qui ne vaut pas grand’chose. Dans le cas de Juan Morales, alias Juanquini de son nom de scène, on est tout-à-fait dans la seconde configuration : c’est un piètre magicien à la vie décevante à tous les égards. Il ne sait exécuter que des tours minables, même les enfants devant lesquels il se présentent ne le prennent pas au sérieux, et à vrai dire son fils et sa fille (deux adolescents) n’ont aucun respect pour lui non plus. En fait la seule personne sur laquelle il puisse compter est son épouse, Margot, qui est d’ailleurs aussi sa manager.
Tout change lorsque El Ñato, le chef d’un cartel, assiste à l’une de ses représentations pourries. Les enfants devant lesquels il se produit ne sont pas impressionnés par ses tours de passe-passe, mais El Ñato tombe sous le charme, pensant apparemment avoir affaire à un véritable magicien capable de réaliser l’impossible.
Et l’impossible, il en a bien besoin, alors que la police est sur sa piste et qu’il cherche par tous les moyens à échapper à une arrestation. Il organise donc une fête à l’occasion de laquelle il invite l’incroyable Juanquini à se produire pour un numéro que personne ne va oublier.

Soyons clairs, cet épisode introductif n’est pas mauvais, mais il traîne en longueur, et ce pour deux raisons.
Déjà, il y a le fait que la plus grande partie de l’épisode mette en parallèle de façon ostensible la vie pourrie de Juanquini et les airs que se donne El Ñato, alors qu’il donne des ordres à son homme de main pour organiser la fameuse fête. Aucun mystère n’est fait de ses intentions, quand bien même on n’en a pas forcément les détails.
Or, ces détails en réalité sont fournis par un autre biais, qui sont l’autre raison pour laquelle ce premier épisode se plante un peu :



Bah ouais. Un utilisateur lambda de Netflix connaissait le tour qu’allait prendre les choses avant même de regarder le premier épisode. C’est con, hein ? A l’heure du streaming où, entre les descriptions, les résumés, les trailers automatiques et les tags (et je ne parle même pas de l’accès à Google), on est plus informé sur une série avant de la regarder que pendant… eh bien, il est temps de remettre en question certaines choses dans la façon de bâtir l’exposition d’une série. Bien-sûr il est depuis longtemps possible de se retrouver face à des situations comme celle-là (les programmes télé datent du siècle dernier, et ils incluaient déjà des résumés), mais il était possible de passer à travers et/ou de les ignorer. Là, les résumés précèdent le « contenu » ; visibles avant lui de façon systématique, il faut que les scénaristes du streaming s’adaptent de la même façon que ceux de la télévision linéaire se sont adaptées aux coupures de publicité. Sans quoi, ça fout un peu les effets de manche par terre.
Ce n’est pas dramatique, je vous rassure. Et pour cause : parce que Chichipatos est une comédie, la trame n’est pas la seule chose qui importe dans ce premier épisode. Et puis, après tout, ce n’est qu’un premier épisode : la mise en jambes est peut-être lente mais il y a des choses derrière.

Un facteur à la fois aggravant et prometteur est que l’humour que s’est choisi Chichipatos est assez doux-amer. L’humour m’a rappelé celui de la comédie australienne Woodley, par exemple, où ce qui est drôle est toujours un peu déchirant aussi (en témoigne la scène de répétition avec le chat Matías). On n’est pas exactement dans la moquerie, ce qui a le mérite de nous laisser échapper à l’embarras de seconde main, mais plutôt dans une vision très mélancolique de ce qui alimente les situations comiques. Juanquini est un clown triste, voilà tout, et bien que je sois très sensible à ce type d’humour, je suis obligée de reconnaître que ce n’est pas exactement ce qu’il y a de plus facile à mettre en place dans un premier épisode qui traîne déjà la patte par ailleurs. Mais c’est aussi plein de charme.

Au terme de cette introduction un peu laborieuse, je dois admettre que j’ai déjà pris Juan en affection, et que je suis curieuse de ce qui va arriver par la suite. En partie à cause de cette histoire de clown triste, en partie parce que le résumé de Netflix est très vague sur ce qui se passe après cette fichue disparition (Dieu merci), et en partie parce que, chose que je n’ai pas encore mentionnée, Chichipatos est très esthétique et que son univers visuel m’intrigue.
Sans aller totalement jusqu’à comparer les deux (parce que, bon, tout le monde n’est pas Luiz Fernando Carvalho), j’ai eu l’impression récurrente de voir une série dans la lignée de Capitu ; venant de moi c’est un immense compliment. En effet, Chichipatos joue à fond le contraste entre les couleurs chaudes et froides, entre l’artifice des sequins et la réalité glauque de la vie quotidienne, entre le milieu criminel et les influences du monde du spectacle vivant… Ca donne un mélange qui ajoute des dimensions complémentaires aux scènes, aux échanges, à l’humour. A tout.

On pourrait se dire qu’une série comme Chichipatos ne devrait pas voyager ; peut-être qu’elle fonctionne sur son public de destination et rien que lui, c’est possible. Peut-être aussi qu’elle fonctionnerait mieux à la télévision linéaire (son créateur, après tout, a passé l’essentiel de sa carrière chez Caracol avant de bosser avec Netflix sur Siempre Bruja).
Mais elle fait partie des rares comédies internationales que Netflix commande, elle est là, et elle n’est pas dénuée d’intérêt, même si elle n’est pas non plus une parfaite réussite. Personnellement, je suis contente d’y jeter un œil, et j’attends de voir la tournure du deuxième épisode (sur sept seulement) avant de totalement décider ce que j’en fais. Dans tous les cas, avoir une fenêtre ouverte sur une comédie colombienne est encore une opportunité trop rare pour être boudée.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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