White lies

27 février 2021 à 23:00

Ce soir je m’apprête à vous parler d’une série britannique, et on s’accordera tous sur le fait que cela ne se produit pas souvent. Et d’ailleurs celle-ci a bien failli m’échapper : ce n’est qu’à la faveur de sa diffusion américaine en ce début d’année que j’ai découvert The Long Song, une mini-série historique initialement diffusée en 2018.
Pourtant son contexte est unique, puisque la série raconte à la fois l’histoire de son personnage central, une femme noire nommée July, et l’Histoire du pays où elle est née, la Jamaïque, alors colonie britannique. Et vous admettrez qu’on ne voit pas tous les jours des fictions s’intéresser à la Jamaïque.

The Long Song est, à bien des égards, évocatrice de ce que pouvait représenter Roots. En surface d’abord : les deux mini-séries parlent de l’esclavage, à travers la servitude subie par des protagonistes noires. Mais surtout, elles sont toutes les deux adaptées d’oeuvres littéraires s’inspirant de l’histoire familiale de leur autrices respectives ; le roman The Long Song retrace certes l’histoire d’un personnage fictif, certes mais comme l’intégralité de l’oeuvre de son autrice Andrea Levy, s’intéresse au vécu jamaïcain (une partie de l’héritage de Levy). En outre The Long Song est une série dont le focus est explicitement féminin : l’héroïne (incarnée par 3 actrices différentes au long de sa vie), la majorité des personnages importants, mais aussi la scénariste et la réalisatrice, en sont la meilleure preuve.
Mais qui dit femme noire esclave dit aussi…

Quand bien même The Long Song fait son possible pour éviter le voyeurisme dans ses scènes les plus crues, il lui est difficile d’éviter le sujet. D’autant que son héroïne elle-même, July, est née d’un viol : sa mère Kitty, esclave d’une plantation de canne à sucre nommée Amity, est régulièrement abusée par le contremaître.

July grandit dans les champs, élevée avec amour par sa mère jusqu’à ce qu’un jour, le propriétaire de la plantation Amity croise leur chemin tout-à-fait par hasard. Sa sœur Caroline, sur un coup de tête, décide que la petite July pourrait devenir sa suivante, et l’enfant est retirée à sa mère séance tenante pour aller vivre avec ses maîtres. Les années passent et The Long Song démarre vraiment lorsque July (que Caroline a décidé de rebaptiser Marguerite) est adolescente, et travaille avec les autres domestiques noires, loin des champs qui sont pourtant voisins. C’est une jeune fille effrontée qui n’éprouve que du mépris pour sa patronne, et n’hésite pas à grapiller la moindre miette de liberté insolente qu’elle peut lui soustraire, que ce soit par grève du zèle ou simplement en lui dérobant certaines de ses possessions. On lui a tout pris (et on lui a même affirmé que sa mère avait été vendue ailleurs), alors c’est bien la moindre des choses. Et dans les circonstances qui sont les siennes, il n’y a pas beaucoup d’autres possibilités de rébellion.

Pourtant July ne peut pas ignorer que de plus en plus, toute l’île vrombit de rumeurs quant à une éventuelle libération des esclaves. Les conflits en Jamaïque se sont multipliés et sont devenus un véritable casse-tête, qu’une émancipation semble enfin pouvoir résoudre. Certains commencent même à pouvoir acheter leur indépendance, comme le séduisant M. Nimrod, que July aime bien. Le premier épisode (la mini-série en compte trois) mentionne l’un de ces conflits : une révolte de 11 jours surnommée entre autres « Christmas Uprising« . A ce moment-là, July croit sincèrement que les choses peuvent changer, lorsqu’elle voit les blanches paniquées et les noires s’affirmer, pour la première fois.
Ses espoirs seront de courte durée. En fait, The Long Song est une suite de déceptions, les unes après les autres, pour son héroïne : les différentes étapes la menant à la liberté se soldent toutes par des échecs cuisants. Il n’y a pas d’autonomie totale possible dans un monde créé pour asservir July et les siens ; et finalement, même une fois officiellement libre, elle va devoir continuer de grapiller des petits bouts de liberté pour mieux découvrir que même avec ces miettes elle avait déjà visé trop haut. Le constat de The Long Song rappelle, douloureusement, que l’esclavage n’est pas qu’une loi décrétant qui appartient à qui. C’est tout un système qui enferme (et que ce système s’entretient même quand la loi prétend le contraire).
Plus la série progresse, plus il semble clair que chacune dans ce système connaît, instinctivement, la place qu’il est possible d’y tenir, et que les efforts de celles qui tentent de sortir de leur rôle seront toujours durement découragés.

Il ne s’agit pas simplement pour The Long Song de montrer une série d’horreurs ; il y en a, c’est évident, mais l’idée n’est pas de donner dans le trauma porn. D’ailleurs très ostensiblement, la série essaie de détourner le regard chaque fois que quelque chose d’horrible se produit, pour mieux se focaliser sur qui regarde la souffrance qui est infligée… et surtout, qui ne la remarque absolument pas.
Accusatrice, The Long Song met un point d’honneur à montrer des blanches qui vivent dans une sorte de Jamaïque parallèle, où le pire qui puisse se produire est de ne pas avoir de la compagnie, ou bien où l’on décide d’adopter une petite fille noire pour s’occuper… pendant que sous leurs yeux des êtres humains subissent les tortures physiques et psychologiques les plus infâmes. Il n’y a aucune nostalgie pour l’ère coloniale dans The Long Song, et la réalisation se refuse à rendre glamour les costumes de l’époque ou les décors exotiques (on n’est pas dans Indian Summers, ici), il n’y a que des ironies d’une cruauté sans nom, qui échappent totalement à celles qui auraient le pouvoir, mais n’auront jamais la volonté, d’y faire quelque chose. Pour réellement changer la façon dont tout cela fonctionne (ou plutôt dysfonctionne), il faudrait déjà commencer par remarquer les injustices perpétrées…

La mini-série, bien que brève, se charge de décrire les multiples ressorts, jusqu’aux plus subtils, de ce système. Lorsque July tombe amoureuse du nouveau contremaître d’Amity, le jeune et idéaliste Robert Goodwin, et qu’il s’éprend d’elle à son tour, l’avertissement est clair : il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions pour changer les choses. Les meilleures des intentions ne changent pas qui a vraiment le pouvoir, ni qui va se sentir menacé si jamais ce pouvoir venait à vaciller. Or rien n’est plus dangereux qu’une personne qui perd un peu de son pouvoir face à des personnes qu’elle tient pour inférieures.
La vie de July, qu’elle soit esclave ou qu’elle soit libre, dépend toujours du bon vouloir d’autrui.

Je ne suis vraiment pas la meilleure personne pour parler de The Long Song (on n’est pas supposée s’identifier à Caroline pendant ce visionnage, mais force est de constater que je suis cent fois plus une Caroline que je serai jamais une July), mais la série m’a fait forte impression. C’est une fiction qui insiste pour raconter l’histoire d’une femme noire (et à travers elle de plusieurs autres) avec aussi peu d’égards que possible pour « Massa » et « Missis ». Leurs tourments sont tantôt ridicules tantôt dangereux, et quand ce n’est pas le cas, la série n’en a que faire : ce sont leurs affaires, pas celles des esclaves. Il y a déjà eu tant de séries sur leurs amours, et leurs déceptions, et leurs craintes ! The Long Song est très explicite : si c’est ça qui vous intéresse, vous regardez la mauvaise série.

Pourtant, The Long Song est dans le même temps très attachée à parler à son public blanc pour lui intimer de se questionner fermement quant à ses actions (et non ses intentions), et comment celles-ci perpétuent un système qui semble appartenir au passé. Semble, seulement. Qui continue d’avoir le pouvoir dans les relations entre les blanches et les noires ? Trop souvent les vies des secondes dépendent encore du bon vouloir des premières. The Long Song interdit à ses spectatrices blanches de détourner le regard comme ses protagonistes blanches peuvent souvent le faire.
The Long Song interdit de continuer de se mentir.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Une série importante, en plus, c’est vrai qu’on ne parle pas forcément beaucoup de la Jamaïque lors de cette période (je crois que la première fois que j’ai vu une série qui y passait, c’était dans Outlander et bon, ça se pose-là niveau questionnement social et réalité historique). Il y a déjà beaucoup de fictions sur ce sujet et c’est agréable (enfin je ne sais pas si c’est le mot adéquat) de voir des fictions sur la période qui disent vraiment quelque chose.

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