She was there

19 mars 2021 à 22:18

Après avoir perdu le même jour son job et son petit ami de longue date, une jeune femme se présente par hasard à la porte d’un veuf qui cherche une nourrice pour s’occuper de ses enfants. Par un concours de circonstances (et parce que les enfants n’ont jusque là jamais laissé une chance aux gouvernantes précédentes), elle se retrouve embauchée en l’espace de quelques heures, quand bien même la blonde qui partage la vie du veuf est très inquiète devant cette nouvelle menace.
Où est-ce que j’ai déjà lu ce résumé de pilote, voyons ?

Ah oui, Country Comfort. Un sitcom qui de toute évidence est extrêmement original et innovant, et qui n’a rien en commun avec aucune série préexistante. Je pense que ça se remarquerait !
Attendez… Où est-ce que j’ai déjà vu ces deux noms ?


Ne prolongeons pas la charade plus longtemps : deux productrices de The Nanny sont au générique de la nouvelle comédie de Netflix, et ça se sent (Peter Marc Jacobson est même l’ex-mari de Fran Drescher, pour celles d’entre vous qui ont de graves lacunes). Vous vous rappelez quand je vous disais que Netflix commande des copies de séries à succès pour n’avoir pas (ou plus) à en négocier les droits ? En voilà un excellent exemple.
Fort heureusement, Country Comfort débarque avec son petit twist à elle : la série a pour héroïne une chanteuse de country, et une famille qui joue de la musique ensemble, et du coup le premier épisode inclut des séquences chantées.
A ce stade j’essaie à grand-peine de masquer mon agacement, mais en vain. Et ce n’est pas seulement par nostalgie (quoique, évidemment, ce soit l’une des raisons) mais aussi parce que Country Comfort semble simplifier pas mal des dynamiques d’origine, comme pour ne garder que le stéréotype de The Nanny, mais pas ses thèmes ou son essence.

A ce jour je n’ai pas encore écrit de review globale de The Nanny, même pas lors de mon dernier marathon en date. Pour tout dire, j’en suis la première étonnée, je n’avais pas vraiment réalisé ! Il faudra corriger le tir un de ces jours. Mais j’ai sûrement dû dire, dans ces colonnes ou sur Twitter, que l’une des forces de The Nanny, c’était son discours sur les questions de classe. Dés le premier épisode, il est clairement établi que Maxwell Sheffield est plein aux as, qu’il mène une vie radicalement différente de celle qu’a toujours connue Fran Fine, et que par conséquent ses enfants élevés en WASPs allaient connaître un choc culturel face à cette jeune femme juive venue des couches populaires de Flushing (bon, c’était dans les années 90, pré-gentrification du quartier). Pour leur bien, évidemment. La doctrine de The Nanny est que le bon sens, l’humour et la sincérité de Fran, dépeintes en grande partie comme une caractéristique socio-économique, est ce qui est voué à apporter une solide dose d’amour à une famille qui ne manque de rien à part, eh bien, d’amour.
De nombreux épisodes de la série mettent dans la balance le contraste entre les domestiques d’un côté (Fran mais aussi Niles, qui bien que britannique et élégant, est payé des clopinettes pour travailler au service des Sheffield) et les riches employeurs de l’autre (Maxwell mais aussi par extension CC, qui est souvent dépeinte comme quelqu’un d’extrêmement riche, au point qu’on se demande parfois si la seule raison pour laquelle elle est le bras droit de Sheffield est qu’elle a un gigantesque béguin pour lui). Outre la juxtaposition constante de ces deux groupes, de leur conception de l’existence et de leur quotidien, il faut aussi ajouter de multiples épisodes portant explicitement sur la lutte des classes, notamment lorsqu’il est question de grèves, ou quand Fran a une chance d’améliorer son statut social… et que Maxwell réalise systématiquement dans ces moments-là que s’il la perd en tant qu’employée, il la perd entièrement (la symbolique fait parfois froid dans le dos d’ailleurs). En fait, pour schématiser, The Nanny est cent fois meilleure dans ses intrigues sur les questions de dynamiques de classe que dans son discours féministe ! Bon, encore une fois, il faudra vraiment que je me fende d’une review en propre un de ces jours, je n’arrive pas à croire que depuis 2007 que j’écris ici ça n’était jamais arrivé.
Je n’attendais pas de Country Comfort qu’elle fasse la même chose ; je n’attends certainement pas de miracles d’un premier épisode, qui ne peut évidemment pas rivaliser avec 6 saisons de texte et de sous-texte (quand bien même Netflix ne commande pas réellement de pilotes, et qu’on peut attendre du premier épisode d’une de ses séries plus de cohérence que d’un pilote comme The Nanny, où certaines scènes ont été modifiées entre la commande et la diffusion, parce qu’on y allait à tâtons). Je suis regardante, mais pas foncièrement injuste, quand même !
Cependant, force est de constater qu’il n’y a pas de thème équivalent dans cette introduction.

La nourrice, qui répond au nom de Bailey, n’est placée que dans une situation d’échec amoureux (et professionnel, mais uniquement parce que son gagne-pain jusque là était de se produire avec son petit-ami), et c’est uniquement sur le registre de l’émotionnel que les choses se passent. Elle est en pleine crise de panique parce que sa voiture l’a lâchée au plus mauvais moment (c’est-à-dire après cette rupture encore fraîche, et au beau milieu d’une tempête), elle se retrouve par hasard au milieu de cette famille, et l’attachement commence en quelques heures. Tout se passe sur le registre affectif à partir de là, et en vingt minutes exposition comprise, l’affectif peut difficilement être autre chose que superficiel.
En outre, il n’y a pas de contraste notable avec le père, Beau. Le fait qu’il possède un ranch, ait les moyens de se payer une nourrice, et ait 5 enfants, ne semble pas vraiment dire quoi que ce soit de lui. Il y aurait pourtant plusieurs options. La série ignore totalement, au moins dans ce premier épisode (si vous croyez que je me suis fatiguée à regarder les autres…), toute implication socio-économique alors que pourtant, elle pourrait en dire quelque chose. De la même façon, culturellement il est même plutôt proche de Bailey, étant donné qu’elle est chanteuse de country et qu’il est, selon toute vraisemblance, très country aussi (voir également : possède un ranch). Pour paraphraser un générique célèbre : « she’s the lady in blue jeans, when everyone else is wearing… blue jeans« . Il ne se distingue pas par une différence religieuse non plus, a priori. En fait, il n’a même pas de caractéristique notoire, à part être veuf et séduisant… on ne sait même pas pourquoi il aurait besoin des services d’une nourrice, étant donné qu’il n’est pas un père absent ou incapable (et surtout pas pourquoi il aurait besoin de celle-là en particulier). Bien-sûr le premier épisode établit qu’il a du mal avec l’une de ses filles spécifiquement, parce qu’il a des difficultés à communiquer avec elle depuis le décès de sa mère, mais rien ne justifie totalement la nécessité d’une employée de maison pour toute la fratrie, d’autant que plusieurs des enfants sont déjà au stade de l’adolescence (les frères aînés, en particulier, sont thirsty as fuck pour Bailey, ce qui est très dérangeant à mes yeux mais clarifie au moins une chose, c’est qu’ils ont passé l’âge d’avoir besoin d’une nourrice). Il n’y a, en conséquence, aucune forme de conflit latent ; comme Beau est transparent au possible, et que la série n’indique rien de sa situation qui soit à l’opposé de celle de Bailey, rien ne promet de mettre en place un choc culturel, ou personnel, entre les deux protagonistes.
En somme, Country Comfort ne pose les bases d’aucun sujet si ce n’est : on a besoin d’introduire cette nourrice dans la vie de cet homme, pour ensuite les voir se tourner autour. Le rôle de la blonde Summer (petite amie de Beau, qui est veuf mais pas célibataire) est là pour créer artificiellement cette impression de menace, et donc de romance potentielle… à partir de rien parce que ce n’est clairement pas une préoccupation pour Bailey ou Beau dans cette introduction (contrairement à The Nanny où Fran et Maxwell flirtent un peu dés les heures suivant leur rencontre ; se référer au regard que lance Sheffield en l’entendant rire pour la première fois !). Et comme il n’y a pas de conflit, c’est à se demander pourquoi ils ne tombent pas dans les bras l’un de l’autre dés le premier épisode. D’ailleurs quelqu’un veut-il me montrer où est Summer sur les photos de promo ? Où est le will-they-won’t-they, au juste ?

Je n’ai jamais écrit de review globale de The Nanny, mais j’ai en revanche écrit sur Fran Drescher elle-même, et le ton qu’elle a imprimé à ses séries. Drescher (qui n’est pas auteure de formation mais surtout interprète, et pourtant elle a systématiquement eu une maîtrise impeccable ses personnages et sa personnalité publique même avant de trouver le succès vraiment je comprends pas comment je n’ai jamais écrit cette review, c’est aberrant) est quelqu’un qui a un respect profond pour l’histoire du sitcom ainsi que les classiques du genre, devant lesquels elle a grandi. Son humour est référencé, et révérencieux. Quand bien même le pitch de The Nanny, à la base, n’est pas d’une originalité folle, a fortiori pour une actrice qui est apparue dans plusieurs épisodes de Who’s the Boss?, elle a su y imprimer rapidement une patte personnelle. C’est cette patte qu’on sent dans The Nanny, et c’est cette patte qu’ensuite on a senti dans Living with Fran et Happily Divorced, les deux autres séries de sa carrière basées (en partie) sur des expériences personnelles ET où elle a eu un contrôle sur les intrigues. Il y a quelque chose qui se dit, parce qu’il y a une personnalité qui insuffle quelque chose dans ce qui se dit.
Quelle est la personnalité qui insuffle quoi que ce soit à Country Comfort ? Quelles sont les influences, autre que « on a voulu faire The Nanny sans avoir accès à l’IP de The Nanny » ? Quels sont les thèmes ? Quel est le but ? Si Country Comfort avait la moitié d’un quart de tiers de huitième d’âme, la série admettrait son lien de parenté sans ambages, s’en moquerait peut-être même un peu. Aucun autre genre mieux que le sitcom ne peut se le permettre ! Mais elle ne veut surtout pas le reconnaître, parce que ce serait avouer que cette parenté est la seule raison de son existence…

Ce n’est donc pas que la nostalgie qui m’agace. C’est cette impression de « on n’a gardé que l’idée que les gens se font de The Nanny, mais on n’a pas créé une série ». Country Comfort ne dit rien, ne s’inscrit dans rien, ne porte rien ni personne. Elle est là pour venir gonfler artificiellement le catalogue de Netflix.
Elle est juste là, et c’est la vraie raison de mon écœurement en la voyant.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Définitivement une série que je n’irai pas regarder. :///

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