Panic in Berlin

4 avril 2021 à 23:31

Le nom de Christiane Felscherinow ne vous dit peut-être rien ; vous avez peut-être en revanche une idée de qui elle est, si je vous dis qu’on a essentiellement parlé d’elle sous le nom de « Christiane F. » depuis la fin des années 70.

A l’époque, elle est une adolescente de 14 ans dont deux journalistes croisent le chemin ; ils offrent de l’interviewer pendant deux heures, mais le parcours de Christiane F. est si complexe que ces deux heures deviennent deux mois, et au lieu d’écrire un livre sur les jeunes SDF comme c’était initialement leur intention, Kai Hermann et Horst Rieck finissent par écrire un livre sur Christiane F., sous le titre de Wir Kinder vom Bahnhof Zoo. L’ouvrage, paru en 1978, est traduit chez nous sous le titre moins poétique de Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… trois ans plus tard.
Amazon Prime Video a lancé une série évidemment intitulée Wir Kinder vom Bahnhof Zoo à l’attention de ses abonnés allemands, en février dernier. Ecrite par la scénariste Annette Hess, à laquelle on doit entre autres les séries Ku’damm 56, 59 et 63, la série a pour mission principale de rendre justice au livre d’origine ; à son goût, l’adaptation cinématographique sortie en 1981 n’avait pas tout-à-fait atteint ce but.

Cette semaine, ce sera au tour de la France (et 18 autres pays) de découvrir la série. En voici la difficile review, dénuée de spoiler.

Trigger warning : violences (dont domestiques), violS, pédophilie.

Parce qu’il va être question de consommation de drogues et de prostitution, j’attire également votre attention sur ces sujets avant de commencer.

S’il est vrai que pour le moment je vous parle surtout de Christiane, Wir Kinder vom Bahnhof Zoo relève en grande partie de l’ensemble drama, comme son titre le laissait suggérer (« nous les enfants de Bahnhof Zoo« ). Outre Christiane, qui vit avec ses parents dans un HLM et assiste à la lente décomposition de leur couple, le premier épisode nous présente aussi cinq autre personnages de son âge (ou environ, la série est très, très mauvaise pour nous donner la moindre timeline). Nous suivrons aussi leurs trajectoires au cours des années 70.

Tout commence pour Christiane lorsqu’elle se lie avec sa camarade de classe Stella. Celle-ci est indubitablement plus mature (il faut dire qu’elle s’occupe de ses frère et sœur, et même dans une certaine mesure du bar familial, sa mère alcoolique n’en étant qu’à moitié capable), et qui plus est, elle est l’amie d’un dénommé Matze, un garçon pour lequel Christiane a le béguin. En cherchant à l’impressionner, c’est finalement à Stella qu’elle fait forte impression, et les deux adolescentes deviennent donc amies. Dans le même temps, à la gare, Christiane fait la rencontre fortuite d’un jeune garçon alors qu’elle récupère son titre de transport ; Axel et ses cheveux longs la fascinent, et ils sympathisent. Bientôt, tous commencent à fréquenter le nightclub Sound, et c’est l’occasion pour Axel de leur présenter ses deux amis et colocataires, Michi le blasé et Benno l’idéaliste. A cette petite équipe vient s’ajouter Babsi, une gamine riche à l’allure d’ange, mais dont la santé mentale est fragile.
Il ne fait aucun doute qu’on ne regarde pas n’importe quelle histoire sur une bande de copains. Dans le premier épisode, Benno est en train de perdre son chien, et n’a pas l’argent pour payer l’opération qui pourrait lui sauver la vie. Désespéré, il s’en ouvre à Michi, qui fréquente les cercles homosexuels de Berlin (underground, forcément underground à cette époque) et sait auprès de qui se faire un peu d’argent facile. De son côté, Axel consomme régulièrement de l’héroïne, il a même l’air bien rôdé, et passe pour ce qu’on pourrait qualifier de fonctionnel ; au travail (il est apprenti dans une usine), il est même plutôt apprécié.
Tout ça, c’est quand les choses vont bien… en tout cas bien dans l’univers de Wir Kinder vom Bahnhof Zoo. A partir de là, évidemment, on se dirige vers une descente aux Enfers.

…Sur le papier, du moins. Parce que le truc qui m’a chiffonnée pendant une bonne partie du visionnage de Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, c’est que la série est fascinée par ce qu’elle décrit. Il y a toujours une dimension glamour dans son approche. Même quand il s’agit de décrire quelque chose de passablement glauque, la série trouve le moyen de reprendre le cap aussi vite que possible pour esthétiser ce qui se passe, au minimum. Quand ce n’est pas pour le faire passer pour une expérience transcendant le temps et l’espace.
Il y a en effet une réelle propension à raconter cette histoire… tout en y insufflant une forme de magie. Vous m’avez bien lue. C’était bien la dernière chose à laquelle je m’attendais. Par exemple, l’ouverture de la série et plusieurs scènes par la suite perpétuent l’idée que Christiane est immortelle : sa mère a été renversée par une voiture quant elle était enceinte, aurait dû perdre le bébé, mais Christiane s’en est sortie indemne ; elle survit à un tremblement de terre (en plein Berlin, donc) ; ou encore, Christiane fait une chute de 11 étages et s’en sort sans une égratignure. Tout le monde autour d’elle ne croit pas forcément en cette histoire de 11 étages, mais qu’importe : à force de présenter ces « signes » aux spectatrices, et laisser planer le doute sur leur réalité, on finit par un peu penser que quand même il ne peut rien se produire de vraiment grave.
Wir Kinder vom Bahnhof Zoo est une étrange série qui veut nous raconter l’histoire de quelqu’un mais en même temps trouve le réalisme très embarrassant, et beaucoup de plans étranges, symboliques, pour ne pas dire impossibles, viennent s’ajouter à cela. Il y a même un personnage entièrement magique (et oh surprise, c’est le seul à être incarné par un acteur racisé… et il n’a quasiment pas de dialogues) qui apparaît à certains moments. C’est un peu l’hallu ; et justement on pourrait se dire que c’est l’effet des drogues, narratrice non-fiable ou je ne sais quoi… sauf que la série n’est pas racontée du point de vue de Christiane. C’est, on l’a dit, une série chorale. Et qui n’a pas de voix-off.
Tout cela combiné donne plutôt le sentiment de vouloir gommer les aspects les plus sordides de l’intrigue, qui, rappelons-le pour la forme, implique des mineures de 13 à 15 ans environ, qui consomment des drogues dures et, pour plusieurs d’entre elles, se prostituent. Je.

Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, le livre, est sorti bien avant ma naissance, mais quand j’étais au lycée dans les années 90, on discutait encore du livre avec des airs pénétrés. Il y avait celles qui n’avaient pas lu le livre (moi), et celles qui l’avaient lu, qui avaient été frappées de plein fouet, et qui, maintenant, savaient. On n’était pas supposée ressortir indemne de ce témoignage.
Dans le cas de la série Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, ça n’est pas le cas. Une grande partie des choses présentées comme vécues (…on va y revenir) sont montrées comme des expériences certes marginales, mais pas nécessairement négatives. Quand les adolescents se droguent, on décrit longuement et artistiquement leur euphorie (et sans nul doute il y a dans Wir Kinder vom Bahnhof Zoo une jalousie d’Euphoria) ; loin de prêter autant de soin aux moments où les choses retombent voient partent en vrille, la série ponctue d’espoir les scènes où les personnages touchent le fond. On se promet qu’on ira mieux, on fait des plans pour quand on sera clean, et on repart pour un retour. Même quand Christiane et/ou d’autres personnages passent réellement par une désintoxication, la série n’a pas envie d’y consacrer trop de temps, et s’apesantit surtout sur les promesses d’amour éternel, ou que sais-je.
Cela ne vaut pas que pour la drogue. Il y a un personnage adulte récurrent qui paie les filles en argent et en héroïne pour qu’elles vivent avec lui, lui fassent son ménage, et le branlent deux fois par jour… et qui est dépeint indirectement comme un type trop bon trop con, y compris explicitement dans une ligne de dialogue du dernier épisode. Bah oui le pauvre, il est juste pédophile (en même temps je commence à comprendre que c’est l’attitude qu’il faut attendre de Hess). A un moment, trois adolescentes décident de se lancer dans la prostitution à plein temps… chouette, girl power, on n’a pas besoin de garçons, ambiance girlboss. Je.


Tout ça pour raconter quelle histoire, au final ? Quelles que soient nos positions sur la légalisation des drogues ou la prostitution, peut-on se mettre toutes d’accord a minima sur le fait que des gamines de 13 ans ne devraient connaître ni l’un ni l’autre ?
C’est vraiment pas l’impression qui ressort du visionnage. Le fait d’avoir une distribution qui ait l’air ostensiblement plus âgée (seule Babsi peut éventuellement faire illusion), ou de se refuser à vraiment représenter la mort lorsqu’elle survient, ne font que renforcer ce sentiment que rien n’est si grave que ça. Au pire, Christiane et sa bande ont pris un détour avant de devenir les adultes que de toute façon elles seraient probablement devenues, et au passage, elles ont même gagné en assurance, nous dit-on. Je.

Il faut aussi qu’on parle d’un gros problème (d’un énième problème, devrais-je dire) que j’ai personnellement eu quant à l’histoire de Christiane F. elle-même : ce n’est en fait pas totalement la sienne.
Alors entendons-nous bien, je comprends qu’on prenne des libertés avec la réalité lorsqu’il s’agit de fiction. Mais ces libertés sont des choix. En matière de télévision, on l’a dit et redit, tout choix a un sens.

Pour comprendre l’objet de ma colère, il faut remonter à la première adaptation de Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, sous la forme d’un long-métrage sorti en Allemagne en 1981, sous le sobre titre de Christiane F. – Wir Kinder vom Bahnhof Zoo. On peut logiquement se demander ce que cela a pu représenter pour Christiane F. de voir une partie de sa vie portée à l’écran, et on trouve une réponse très intéressante dans cette interview de Vice réalisée en 2013 :
Christiane Felscherinow serait-elle plus satisfaite de la version d’Amazon Prime Video ?

Je pense que vous voyez où je veux en venir : une fois de plus, la maltraitance est complètement passée à la trappe. Dans Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, la mère de Christiane est aimante, pour ne pas dire collante ; en fait elle a tout d’une sainte. Elle est dépeinte non pas comme ayant une liaison extra-conjugale, mais comme une femme qui a cédé aux avances de son patron pour pouvoir arrondir ses fins de mois (…ç’aurait été si intéressant que la série lie dramatiquement cela à la prostitution de sa fille, à un moment ou à un autre, mais ce sera dans une autre vie). Elle passe son temps à courir dans tous les sens pour trouver sa fille, l’aider à se désintoxiquer, la remettre sur les rails, peu importe le nombre de fois. Elle est une mère courage qui tente comme elle peut de donner le maximum à Christiane, tandis que le père de celle-ci persiste à se lancer dans des get rich quick schemes qui échouent lamentablement. Et il n’est pas violent, non ; les deux fois où son comportement l’est (uniquement avec la mère), la série l’excuse par un pétage de plomb et… un accident ! Lui aussi va sans cesse s’enquérir du bien-être de Christiane, quand bien même il n’est pas toujours très présent ; il a toujours les meilleures des intentions.
Comme d’habitude nos vécus d’enfants maltraitées sont trop violents (même dans une série sur des prostituées junkies de 13 ans) pour être montrés à la télévision. Comme d’habitude nos parents sont indirectement déresponsabilisés par la fiction. Comme d’habitude nos errances sont nôtres, ou le fait de nos relations, ou dues à quelque mystérieux hasard, et jamais la conséquence des actions d’adultes. Environ deux-tiers d’entre nous finissent par souffrir d’addictions, mais c’est sûrement le hasard. Je.

J’ai consacré 8 épisodes de ma vie à Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, et je ne lui ai pas trouvé une seule qualité rédemptrice. Même la reconstitution des années 70 est peu convaincante (et le choix de n’employer presque que des musiques des décennies suivantes n’aide pas). Non mais oui effectivement, si, la réalisation est chouette, ya des gens qui se sont fait plaisir. Bah tant mieux pour eux.
En attendant, si vous voulez voir un sujet traité aussi sérieusement qu’il le mérite, il faudra aller voir ailleurs. Moi j’en ai ma claque, je me barre.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Quel dommage. Quel gâchis. Il y avait moyen de faire quelque chose de fort. Mais non. :/

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