No place like home

20 août 2021 à 23:37

Depuis quelques années, on entend beaucoup la télévision étasunienne se targuer de s’intéresser à la « diversité », en particulier lorsqu’il s’agit de se faire mousser pour avoir la bonté d’âme de proposer une série où la majorité des personnages sont noirs, hispaniques ou asiatiques. Des créatrices de séries ont émergé dans ce contexte, qui ont réussi à faire aboutir des projets qui, il y a une décennie plus tôt (une décennie et demie peut-être), n’auraient jamais été commandés pour des networks mainstream. On a commencé à parler de diversification des représentations ; on a eu droit à tout un discours sur le fait que de nombreux groupes on pu parler de leurs propres expériences au lieu, comme ça avait souvent été le cas jusque là, de voir leurs réalités racontées uniquement à travers le prisme de personnages blancs.
Sauf que ce qui commençait à être valable pour des histoires portant sur des personnages noirs, hispaniques ou asiatiques ne semblait jamais vraiment s’appliquer aux communautés autochtones.

En tout cas pas aux USA : la télévision canadienne (parce qu’on y trouve des chaînes spécialement destinées à ce public) a consenti un effort notable. Des séries canadiennes comme le drama Blackstone, la série médicale Hard Rock Medical, la série fantastique Rabbit Fall, la dramédie Moccasin Flats, le teen drama Mohawk Girls, le cop show procédural Tribal, ou récemment la romance Querencia, ont commencé à apparaître. Ces efforts ont longtemps été cantonné à des chaînes spécialisées à petit budget, comme APTN, TVO ou OMNI, même si on a pu voir la télévision publique s’y essayer aussi avec Trickster (mais on avait dit qu’on ne parlait plus de Trickster). Mais c’était toujours mieux que chez les voisins, puisque les USA n’ont même pas eu cette chance. Il a fallu attendre que, d’eux-mêmes, les networks étasuniens se penchent sur la question.
Or, la « diversité » des networks US ne semblait pas vraiment concerner les Native Americans. Hors The Red Road, c’était pas vraiment la bousculade.

Et puis, cette année, enfin, les choses se sont débouchées, et on a vu démarrer deux séries mettant en scène des personnages indigènes : Rutherford Falls, et mon dernier coup de cœur en date, Reservation Dogs. C’était pas trop tôt, mais heureusement, il y a encore d’autres projets qui devraient arriver derrière, comme Sovereign. Pas trop tôt.

Reservation Dogs est une série adolescente qui reprend un thème bien connu des séries pour adolescentes en général, comme l’ont montré encore récemment Dare Me ou Panic : le besoin de se sortir urgemment de la petite ville où l’on a grandi. Rien de plus naturel que de vouloir son indépendance, d’espérer découvrir le monde, et de se rebeller contre ce qui est bien trop familier. Un besoin d’autant plus comprehensible pour Bear, Elora Danan, Cheese et Willie Jack, que grandir dans une réserve où l’avenir semble souvent bouché est à vous dégoûter de votre communauté.
Pas question d’attendre que ça se passe : nos quatre amies d’enfance ont mis les bouchées doubles pour pouvoir décamper au plus vite. Alors certes, ça signifie commettre toutes sortes d’infractions, parce qu’il y a peu de moyens de gagner sa vie légalement quand on est un ado d’une petite réserve de l’Oklahoma, mais en tout cas, on ne peut pas les accuser de ne pas être proactives. Après tout, quand on n’a rien d’autre, on ne peut compter que sur la, euh… débrouillardise. Voilà, disons ça.
Ainsi les héroïnes de Reservation Dogs font les quatre cent coups, mais pas de façon gratuite : derrière la succession de larcins, il y a une explication rationnelle à la vie criminelle de ces adolescentes. En fait, il y a même une explication tragique : un an avant le début de la série, la petite bande a perdu un cinquième membre, Daniel. Perdre leur pote leur a donné l’impulsion de se bouger, et ne pas finir comme… ma foi, comme tous les adultes qui les entourent.

Le premier épisode de Reservation Dogs établit tout cela avec un sens du rythme impeccable, des répliques pleines de vie et d’humour pince-sans-rire, et en insistant sur les dynamiques du petit groupe. On y introduit aussi, avec brio, une menace : un gang nouvellement arrivé, NDN Mafia, qui semble bien décidé à en découdre, et éclipser nos amies (surtout depuis que les deux pipelettes du quartier, les rappeurs Mose et Mekko, ont été leur raconter que Bear et ses potes formaient un gang dangereux).

Où est le problème ? De toute façon elles n’ont pas l’intention de rester. Eh bien justement, Reservation Dogs introduit un twist savoureux dans cet épisode : Bear, qui est officieusement en charge des décisions pour la petite bande, commence à avoir des doutes sur leurs activités illégales… et aussi un peu sur ce projet de partir. Il ressent un attachement à sa ville, malgré tout (et à sa mère, dont on n’a pas le sentiment qu’il est prêt à la laisser derrière lui), surtout après avoir eu une vision pendant laquelle un guerrier ancien a essayé de lui rappeler le sens des priorités. Bear est divisé : d’un côté, la vie à la réserve, c’est la merde… et de l’autre eh bien, c’est sa vie, et aussi sa communauté, son histoire. Quelque chose au fond de lui fait qu’il n’a pas tout-à-fait envie de partir, il veut juste une meilleure vie. Alors il propose à ses amies d’envisager de devenir des justicières, et pas juste des criminelles.

Ce ne sont pas vraiment des choses qui retiennent, en temps normal, les personnages des séries similaires, où les adolescentes ont tendance à être plus individualistes, et peu intéressées par la question de l’héritage culturel. La question dans ces séries est alors comment réussir à se barrer de là… pas nécessairement se demander longuement pourquoi. Reservation Dogs ne met pas en doute les motivations de ses protagonistes, mais rappelle que les mécanismes qui poussent à partir d’une petite ville sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord, en particulier lorsque c’est tout ce que l’on a toujours connu. Et en particulier quand il n’existe pas de grande ville, dehors, qui partage un socle culturel avec une réserve.
Dans le fond, ce que Bear et ses potes veulent, ce n’est pas nécessairement partir, c’est avoir une vie meilleure. La réalité de la réserve, bien-sûr, fait qu’il y a peu de chances que la vie sur place s’améliore. C’est cette ambivalence que le premier épisode de Reservation Dogs semble vouloir explorer, cette idée que le poids de l’histoire, de tous ces visages que l’on connaît, de toutes ces habitudes que l’on a prises, de tout ce qui n’existe nulle part ailleurs, qui retient Bear, Elora Danan, Cheese et Willie Jack. Et que peut-être, juste peut-être, rester avec les siens n’est pas la pire chose qui pourrait se produire.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. tiadeets dit :

    Je suis ravie de lire que des séries sortent enfin avec des protagonistes autochtones. Surtout avec une histoire qui semble présenter les choses d’une manière qui fait sens pour les questionnements des jeunes dans les réserves. C’est important d’avoir des personnages qui nous ressemblent, mais encore plus lorsque les questionnements des-dits personnages peuvent être les mêmes que les nôtres.

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