Got til it’s gone

28 août 2021 à 23:27

Pratique en voie de disparition : il m’arrivait, dans les années 90, de m’installer devant la télé, de zapper les chaînes au hasard, et de regarder tout ce qui me passait sous la télécommande. Il m’arrivait également, et là encore je ne suis pas convaincue que cela se produise toujours, que je me mette par réflexe devant la télévision à une case horaire donnée, simplement parce qu’une chaîne y diffuse des séries, mais sans rien connaître des fictions diffusées ! Juste remarquer un changement dans la case horaire et se dire : « eh bah voyons de quoi ça parle et ce que ça vaut », parce que, vraiment, il n’y avait pas d’autre moyen de se faire une idée, dans une vie sans internet. Les reviews et les news nous parvenaient avec des mois de retard… quand elles nous parvenaient. Alors on laissait le hasard faire. Télé Z nous brossait bien un rapide résumé d’une phrase dans un coin de programme, mais il était souvent succinct pour ne pas dire énigmatique (s’il n’était pas bourré d’erreurs). En tout cas c’était bien tout.

Le hasard, je ne suis pas certaine qu’il existe encore beaucoup pour les téléphages d’aujourd’hui. Même moi je n’y ai plus beaucoup recours, et je suppose que les spectatrices n’ayant jamais connu la roulette russe des années 90 (et antérieures) en font encore moins l’expérience. Aujourd’hui il suffit de Google, de Wikipedia, d’IMDb… même les plateformes de SVOD fournissent de l’information AVANT visionnage, si bien qu’on sait toujours un peu ce qu’on va regarder avant d’en avoir vu une image.
J’y repensais récemment, et notamment, je revivais avec un peu de nostalgie l’excitation que cela générait chez moi d’avoir découvert qu’une nouvelle série allait débarquer, d’essayer d’en voir le premier épisode à UN moment précis de la semaine et aucun autre (soit parce qu’on pouvait se mettre devant la télé à ce moment-là, soit parce qu’on recourrait à un magnétoscope), et de lui donner sa chance… en ne sachant d’elle qu’une phrase sibylline, au mieux.
Quelle merveilleuse surprise que de tomber sous son charme dans ces conditions ! Rien ne destinait cette téléphage et cette série à se rencontrer… et pourtant elles étaient faites l’une pour l’autre. Le coup de foudre immédiat, la romance bouleversante des semaines à venir, et ce petit sourire niais chaque veille de diffusion d’un nouvel épisode… On ne va pas se mentir, c’est mon origin story de pilotovore.

Now and Again, diffusée en France sous le titre d’Un agent très secret, a fait partie des séries que j’ai découvertes ainsi. Je ne peux plus regarder la VHS, mais je me rappelle avec une précision déconcertante que l’enregistrement démarrait avec un peu de retard, et qu’il me manquait quelques secondes de l’épisode. Si je ferme les yeux, je peux revivre ma confusion intriguée en voyant l’intérieur de cette rame de métro couverte de sang. Et je peux même, si je me concentre très fort, ressentir ma surprise en découvrant, dans la scène suivante, un drama familial assez typique de la décennie.
Vous savez quoi ? Plutôt que de compter sur ma mémoire, j’ai décidé de regarder à nouveau le premier épisode de Now and Again, et du coup, je vous emmène avec moi.

Cela ne se voit pas sur le matériel promotionnel, mais le personnage principal de Now and Again est incarné par John Goodman, qui dans les années 90 (pre-Treme par exemple) était essentiellement connu pour ses rôles comiques. Pourtant, il incarne ici un personnage de Monsieur Tout-le-Monde peu humoristique, un assureur du nom de Michael Wiseman.
Wiseman a une vie très quelconque : une épouse, Lisa ; une fille adolescente, Heather ; un pavillon en banlieue, à crédit. Dans le premier épisode, il apprend que la promotion qu’il espérait décrocher est allée à un employé moins expérimenté et plus jeune que lui, en grande partie parce que Wiseman est un homme très éthique et qu’il travaille dans les assurances bon sang de bois. Avec son collègue et ami Roger, il va donc boire un coup pour oublier que sa vie très banale, et en rentrant, une bousculade sur le quai du métro le fait tomber sur les rails et mourir, écrasé par le train (ce n’est pas ce qui cause tout ce sang, mais on en reparle dans un instant).
…A quelques mois de cela, Michael Wiseman se réveille dans une chambre d’hôpital high tech.

S’il y a une chose que réussit Now and Again, c’est l’exposition : ce premier épisode y dédie la quasi-totalité de ses trois quarts d’heure. On va avoir droit à toutes les explications possibles et imaginables de la situation, et elle est à la fois simple et inattendue : Michael Wiseman a été « récupéré » in extremis par le gouvernement étasunien, et sa conscience a été téléchargée dans un corps à la pointe du progrès, un homme-soldat parfait qui sert de prototype à un projet secret. Tout le monde pense que Wiseman est mort, et techniquement il l’est, d’autant qu’à présent il a l’apparence d’un homme plus jeune, plus beau, plus hung. Alors bien-sûr il y a une clause en petits caractères, qui est que personne, jamais, ne doit apprendre que Wiseman est toujours « en vie », pas même sa femme et sa fille, sous peine d’être désactivé par le gouvernement (et quiconque au courant de son existence serait éliminé…), sans parler du fait que personne n’a évidemment demandé à notre homme son avis avant de le mettre dans cette situation.
En échange, Wiseman a accès au meilleur en matière d’équipement, de logement, de nutrition, de soins médico-psychologiques… à la condition de tolérer le fait qu’il est désormais un rat de laboratoire sous surveillance permanente, en particulier par le Dr. Morris, qui dirige le projet.
Now and Again est clairement une interprétation moderne (…pour les années 90) du thème de The Six Million Dollar Man, mais avec un twist puisque, en parallèle, la série continue de suivre la trajectoire de la famille Wiseman, et en particulier de Lisa. Plusieurs mois après la mort de son mari, elle gérer à la fois son deuil, le quotidien de son foyer, et ce qui s’annonce comme une épuisante et longue bataille juridique. Michael Wiseman avait en effet souscrit à une assurance-vie, mais la compagnie d’assurances (qui était également son employeur) refuse de la verser, prétendant que notre homme se serait suicidé. Le contrat serait donc caduque, à moins de pouvoir prouver qu’il s’agissait réellement d’un accident. C’est la tension dramatique qui soutient une grande partie de la série.

Si Now and Again peut se permettre toute cette exposition, c’est (un peu contre-intuitivement) grâce à… un énorme sens de l’humour. Oui, la série parle de deuil et d’espionnage (enfin, elle commence à le faire en tout cas), mais ses dialogues sont truculents, et ses personnages ont tous du répondant. Lorsque le Dr. Morris se lance par exemple dans une explication initiale de la situation à Wiseman, il le fait avec des petites vannes, du sarcasme, et même quelques pas de danse… et tout est à l’avenant. Bien que se voulant résolument tragique par moments, Now and Again ménage de nombreuses respirations dans son déroulement, histoire de n’être jamais totalement sombre malgré ses sujets sur le fond.

…Au point qu’on en a oublié la scène si gore qui a servi d’introduction, dont j’avais raté une bonne partie lors de ma première découverte.
En réalité, cette première scène sanglante se déroule dans un train tokyoïte (filmée par des gens qui ne sont probablement jamais allés à Tokyo, mais passons), à bord duquel un vieil homme se déplaçant avec un sac de courses laisse derrière lui quatre œufs. Oubli ? Non. Très vite il apparaît qu’avec les soubresauts du wagon, ceux-ci se brisent, et que tout le monde à bord meurt dans les minutes qui suivent après avoir s’être vidé de son sang par tous les orifices possibles. Voilà, c’était ça, le sang partout. Aussi lorsqu’on aperçoit notre vieux bonhomme dans une scène ultérieure, on commence à se figer à l’idée de ce qu’il s’apprête à faire, cette fois dans un nouveau pays…
Le premier épisode de Now and Again ne va pas beaucoup s’attarder, pour le moment, sur cette intrigue. Elle est là pour le moment à titre purement introductif, et parce que Now and Again est très feuilletonnante, le pilote ne voit aucun problème à ne pas tout nous en dire.
Cette intrigue est d’ailleurs l’une des premières, à la télévision américaine (il y en eu a une autre dans The West Wing quelques semaines plus tard), à expliciter les inquiétudes croissantes au sujet du terrorisme biologique. La scène du métro tokyoïte par laquelle commence Now and Again est évidemment une référence directe à l’attaque au gaz sarin qui avait eu lieu quelques années plus tôt. Le vieil homme qui commet ces actes atroces, et c’est évidemment tourné ainsi à dessein, a toutes les apparences de l’inoffensivité : il est non seulement vieux, mais aussi frêle, poli, a l’air éduqué (plus tard dans l’épisode on le verra parler français à plusieurs interlocuteurs), gentil avec les enfants… mais ce qu’il laisse dans son sillon est horrifique. Now and Again ne nous dit pas encore quelle est la relation entre lui et Michael Wiseman, mais puisque désormais Wiseman appartient au gouvernement, ce n’est pas non plus très mystérieux…

Malgré les années… ou devrais-je dire les décennies, ce premier épisode tient encore très bien la route. Il y a bien-sûr des choses qui ont vieilli (les standards ont évolué et c’est bien naturel), comme par exemple la façon dont se finissent certaines scènes, ou la façon dont certains silences tombent à des moments qui aujourd’hui seraient souvent meublés avec une musique à suspense. Reste que, globalement, on rit des mêmes choses, on a le cœur qui se serre à propos des mêmes choses, et on tremble devant les mêmes choses. C’est la marque d’une série qui réussit ce qu’elle a entrepris.
Voilà qui me rend bien triste.

Parce que, si vous ne connaissiez pas déjà la série, je vous ai peut-être donné envie de la regarder avec cette review nostalgique et… eh bien, je vous ai gâché une bonne partie de la surprise. Dans les années 90, tout ce processus de hasard, il en découlait presque toujours de la surprise ; bonne ou mauvaise, on ne savait pas (c’est un peu le principe du hasard), mais il fallait grosso-modo sauter dans le vide, et voir ce qui allait se produire. Regarder des séries c’était très souvent un leap of faith.
Aujourd’hui, on peut faire découvrir de vieilles séries à de jeunes générations… mais on ne peut pas leur donner cette surprise. C’est contraire à la pratique de recommander des séries, pour ainsi dire : on ne peut plus créer de hasards. C’est avec une idée assez nette de la série que vous allez décider ou non de lui donner une chance. Cela ne veut pas dire qu’il est joué d’avance que vous l’aimiez, mais cela veut dire que vous ne faites aucun saut dans le vide, et que quoi que je fasse, je ne pourrais jamais vous pousser du haut d’une falaise télévisuelle et vous donner ce frisson si particulier. De tout ce que j’essaie de partager et/ou de transmettre, cette particularité-là de mon expérience téléphagique est impossible à relayer. Elle s’éteindra bientôt, et en fait, même pour moi qui l’ai connue, elle s’éteint déjà.

Pratique en voie de disparition, comme je vous le disais.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    J’étais en train de réfléchir, mais même lorsque l’on clique au hasard sur une série sur Netflix ou que l’on commence une série parce qu’on en a vu quelques images sur tumblr, mais même là, on a déjà une idée, même si ce n’est qu’une image, de ce que l’on va regarder.

    • ladyteruki dit :

      Oui voilà, quand tu cliques au hasard sur Netflix par exemple, tu as un résumé qui s’affiche, le genre, etc. C’est hyper difficile d’aller totalement à l’aveugle aujourd’hui.

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