Toothless

3 octobre 2021 à 22:43

Ce 1er octobre a marqué pour moi un anniversaire un peu particulier : cela fait 10 ans que j’ai laissé derrière moi « mes vampires« .
Même si ces créatures m’effraient encore, il était grand temps d’essayer de m’affranchir de mes peurs. Alors depuis vendredi et jusqu’à ce soir, on reviewe dans cette rétrospective appelée Suckers des comédies et dramédies à base de vampires, et je vous prie de me croire, il y a de quoi faire.

La comédie de vampires la plus notable de ces dernières années est What We Do in the Shadows, une série lancée en 2019 par FX, et évitée depuis tout aussi longtemps par moi-même, sur la seule base de ses héros à canines pointues. Pourtant, la critique ne tarit pas d’éloges au sujet de cette comédie, qui a été également reconnue par de nombreuses cérémonies de récompenses (y compris les Emmy Awards). C’est donc bien qu’en-dehors de son sujet, elle a de l’intérêt, non ?
Eh bien soit. Puisqu’à l’occasion de cette rétrospective vampirique je prends mon courage à deux mains (ça me change de prendre mes jambes à mon cou), j’ai donc regardé l’intégralité de la première saison de What We Do in the Shadows, consciente que ma disposition couarde n’allait pas rendre les choses faciles, mais qu’il y avait tout de même des chances que je rie. Peut-être même que j’en tire du plaisir.

…Je savais qu’il y avait des vampires dans cette série, mais ce que je ne savais pas de What We Do in the Shadows, c’est qu’il s’agit également d’un mockumentary. Sous-genre de la comédie qui, pardon hein, m’indiffère au plus haut point. Au mieux.
Mes difficultés avec le mockumentary ne datent pas d’hier : il y a eu environ une dizaine d’années pendant lesquelles une comédie sur deux (j’exagère, mais à peine) semblait en utiliser les ressorts comiques à la télévision américaine, et parfois aussi ailleurs. Je ne dis pas qu’aucune de ces séries ne m’a plu ; j’ai encore en mémoire le rabattage intensif que j’ai fait pour The Yard dans ces colonnes, par exemple. Je dis simplement que j’ai beaucoup de mal avec le format dans l’immense majorité des cas.

L’humour du mockumentary repose à mes yeux sur deux mécanismes principaux : l’embarras de seconde main, et l’hypocrisie. Deux choses qui, pardon d’être un éteignoir, ne me font pas rire.
Dans What We Do in the Shadows, cela se traduit par exemple par une scène dans laquelle Laszlo et Nadja, qui sont en couple, ont un échange au cours duquel Laszlo dit quelque chose de ridicule. La camera s’arrête un instant sur son visage, essayant de capter s’il a conscience de l’énormité qu’il vient de dire. C’est presque toujours le cas. On va alors avoir droit à plusieurs longues secondes de suspension, pendant lesquelles il va échanger des regards embarrassés avec nous (la camera servant à briser le quatrième mur), pour que nous prenions la mesure de la bêtise qui vient d’être dite et de sa gêne à l’idée d’avoir été pris sur le fait. Le montage basculera vers une scène de type talking head, dans laquelle face camera Laszlo va s’enfoncer encore plus dans sa connerie, essayant de se justifier indirectement. L’idée est de capter un moment honteux et de le faire durer autant que possible ; tout le monde (personnage, équipe de tournage, spectatrices…) a remarqué que c’était du n’importe quoi, mais c’est pas grave : ce qui est drôle c’est qu’il refuse d’admettre avoir été brièvement en tort et qu’il se débatte comme un beau diable pour sauver la face. Et dans l’éventualité où Laszlo n’aurait pas visiblement remarqué avoir sorti une bourde, pas de problème ! Dans ce cas, le segment suivant est une scène de type talking head aussi, mais cette fois permettant à Nadja de le contredire (pour ne pas dire de le fact-checker) dans son dos, chose qu’elle n’a pas faite devant lui et qui lui permet de le ridiculiser tout en maintenant les apparences dans sa relation à lui.
Dans quelques rares cas, la scène talking head permettra à un personnage d’admettre face camera être lucide face à un moment embarrassant capturé plus tôt. Ou dévoilera une vulnérabilité qui lui donnera un sens nouveau (c’est en particulier vrai pour les personnages qui n’ont aucun ego, comme le familier Guillermo). Cependant, ces alternatives se produisent assez peu parce que, quasiment par définition, quelqu’un qui accepte de faire l’objet d’un mockumentary est bien trop narcissique pour faire un réel exercice d’autocritique devant témoins. Il y a une raison pour laquelle l’essor du mockumentary correspond à l’explosion de la télé réalité, et pas seulement sur la forme : sur le fond, on s’y nourrit des mêmes excès, et il est un peu attendu de nous de ressentir le même sentiment de supériorité.

Le malaise ainsi suscité consiste à mettre des personnages dans l’embarras, les y confronter… et du coup, m’y confronter aussi. Sauf que moi pendant ce temps, je suffoque devant mon écran, me retenant de passer la scène en avance rapide (mais ne le faisant pas en partie parce que je sais, d’expérience, que les chances sont élevées pour que la scène suivante repose exactement sur les mêmes mécanismes). Fondamentalement, ça ne me fait pas rire.
Et au mieux, si ça m’arrache un sourire, ça fonctionnera une ou deux fois. Pas plus. Or le problème du mockumentary est qu’il est aussi très répétitif : une fois qu’il a été établi qu’un protagoniste a tendance à se faire passer pour ce qu’il n’est pas (comme Nandor qui aime à se penser comme un effroyable chef de file), combien de fois peut-on, réellement, tirer de l’humour de cet exact mécanisme, simplement en le déclinant dans une situation légèrement différente ? Dans cet épisode, Nandor tente de donner des ordres aux autres vampires, qui ne le respectent pas ; il fait mine de l’ignorer. Dans cet autre épisode, Nandor tente d’imposer un rituel aux autres vampires, qui ne le respectent pas ; il fait mine de l’ignorer. Dans cet énième épisode, Nandor prétend prendre des décisions pour les autres vampires, qui ne le respectent pas ; il faut mine de l’ignorer. Bah ça, je me demande ce qui va se passer dans un épisode ultérieur !

A ces difficultés s’en ajoutent d’autres, qui ont moins trait au genre de What We Do in the Shadows, qu’à ses choix propres : cette première saison ne semble pas savoir où elle va. En particulier, elle aurait pu choisir de ne pas du tout être feuilletonnante, ou de l’être… mais on vit dans un étrange entre-deux.
Le Baron Afanas en est une manifestation criante. Il arrive à grand bruit dans le premier épisode de la série, semant la terreur sur son passage. Les vampires Nandor, Laszlo et Nadja se plient en quatre pour éviter de lui déplaire. Cela semble très important… mais dans l’épisode 2, on n’en entend plus parler. Moi je pensais tout simplement qu’il était reparti après avoir donné ses instructions, mais non ! On apprendra par la suite qu’en fait il vit toujours dans leur grenier. C’est juste qu’il n’est plus mentionné jusqu’à ce qu’une intrigue le sorte (littéralement) de son cercueil narratif et le réutilise.
Le même problème se présente à l’identique pour d’autres personnages de la série, comme Jenna l’humaine que Nadja a décidé unilatéralement de transformer en vampire, ou Gregor/Jeff, un chevalier plusieurs fois réincarné. Dans certains épisodes, elles occupent entièrement l’esprit des vampires (souvent Nadja mais c’est un pur hasard, c’est simplement parce qu’elle est celle qui interagit le plus avec des personnages hors de ses quatre colocataires), et puis soudain, ces personnes disparaissent sans être mentionnées pendant un, deux, trois épisodes. Tout ça pour finir kelleyrisées (ou peut-être remisées jusqu’à la prochaine saison ?) quand l’épisode s’achève. Ce manque de continuité est perturbant, et provoque une insatisfaction répétée : on pense pouvoir s’intéresser à une intrigue et en fait elle est remisée sans raison apparente.
Je crois que si What We Do in the Shadows avait simplement admis que ces personnages (à l’instar des loups-garou ou de la petite amie de Colin Robinson) n’avaient vocation qu’à être temporaires, la saison ne s’en serait que mieux portée. Il n’y a pas de mal à ne pas être feuilletonnant, encore faut-il l’assumer !

Il y a toutefois quelque chose que je porterai au crédit de What We Do in the Shadows : de toutes les comédies/dramédies que j’ai vues (ou revues, comme Death Valley) à l’occasion de ce weekend spécial, c’est vraiment celle qui prend ses vampires le plus au sérieux.
Il y a des passages sincèrement effrayants dans la série, quelques jump scares aussi (quand le Baron est mort, j’avoue que j’ai poussé un cri), et plus largement une excellente utilisation de la mythologie des vampires, agrémentée de quelques inventions supplémentaires. La série fait appel à des éléments classiques de l’identité des vampires (leur allergie au soleil, au Christianisme, etc.) mais ajoute aussi ses propres règles du jeu (chaque vampire a par exemple une aptitude différente, le fonctionnement de la société vampire, ou les détails des différents types d’energy vampires). Ces règles sont, très souvent, expliquées à l’excès, et participent à la démystification des créatures de la nuit. Dans le même ordre d’idées mais sur un registre différent, à de nombreuses reprises, la série s’intéresse aussi aux « coulisses » de la vie des vampires, en laissant une large place aux familiers, principalement Guillermo. Sans aller jusqu’à dédier entièrement un épisode à celui-ci ou à son travail (même si je pense que, dans une saison ultérieure, ça ferait un fantastique standalone), la comédie nous fournit de nombreux aperçus de ses responsabilités, d’autant plus lourdes qu’il lui est permis, face camera, d’exprimer voire détailler son ressenti. Du point de vue de Guillermo, What We Do in the Shadows est une workplace comedy dans laquelle les patrons sont idiots, le boulot ingrat, et la frustration récurrente. J’avais tendance à être dans une bien meilleure disposition dans ces moments-là.
L’univers de What We Do in the Shadows est incroyablement bien troussé, empruntant aux codes du genre avec aisance tout en préservant une marge de manœuvre confortable pour ajouter sa pierre à l’édifice. Parfois, il semblerait même que si What We Do in the Shadows s’abandonnait complètement à un aspect parodique, par exemple, elle serait plus drôle à mes yeux ; en tout cas elle en aurait les moyens si elle le souhaitait.
Et en parlant de moyens, la production est impressionnante. Les décors fourmillent de détails, la réalisation est impeccable, il y a un travail visuel absolument génial (notamment dans l’utilisation de vieilles gravures et peintures, utilisées comme alternative aux flashbacks)… Je veux bien croire que sur un plan purement technique, What We Do in the Shadows soit l’une des comédies les mieux produites actuellement. De ce côté-là, je ne conteste pas.

Tout n’est pas à jeter, donc, dans cette comédie vampirique, mais à bien des égards, le coup de cœur ne s’est pas produit. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se produise, en toute sincérité, donc pas de surprise… mais au moins je me coucherai désormais moins bête. De là à dire que je n’aurai plus de cauchemars, par contre, c’est autre chose.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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