Closure

13 novembre 2021 à 22:48

A quoi sert la fiction ? Il n’y a pas qu’une seule réponse ; le divertissement n’en est qu’une parmi tant d’autres.

La fiction peut offrir par exemple une exploration inoffensive d’émotions tristes, énervantes, injustes, inquiétantes ou incompréhensibles. Ce qui arrive ne nous arrive pas à nous, mais à des protagonistes imaginaires dans des situations imaginaires, que nous voyons sur un écran ; toutefois ce qu’elles traversent se ressent comme bien réel. Dans ce contrat implicite signé avec une fiction, nous pouvons nous servir de la distance offerte par l’imaginaire pour ressentir des choses difficiles, les traiter, et ensuite avoir l’opportunité de les mettre de côté. C’est ainsi que les personnes qui consomment des films d’horreur peuvent ressentir des frissons pendant une heure et demie, puis sortir de la salle de cinéma et aller manger une pizza en rigolant avec des potes. Mais comme justement les amatrices d’horreur vous le diront souvent, il ne s’agit pas forcément de se payer quelques frissons low cost ; le cinéma d’horreur, souvent très métaphorique, explore des peurs ou des préoccupations bien réelles. La fiction horrifique permet de s’y confronter, de les digérer sans être soi-même en danger, et d’avancer voire même de guérir, avec les outils propres à son genre. Comme des monstres, par exemple.

Trigger warning : harcèlement scolaire, dépression et auto-mutilation, meurtre de masse, PTSD.

Certaines séries l’ont compris. A cet égard, il est des nations qui s’en tirent mieux que d’autres. On sait que la télévision française rechigne à couvrir des événements traumatisants ; a contrario, la télévision québécoise va au contraire souvent les chercher.
Il n’y a pas eu beaucoup de massacres de masse sur le sol canadien… et pourtant en 2021, pas moins de deux séries se sont intéressées au sujet. Ce qui laisse à penser que la TV québécoise, au lieu de simplement revenir sur des choses réelles comme le ferait un programme true crime, cherche à accompagner les spectatrices dans une exploration de sujets traumatiques. Ce faisant, ces séries québécoises remplissent l’une des missions de la fiction : nous aider à nous confronter à des émotions complexes, tout en ayant la garantie d’avoir, littéralement et figurativement, un écran entre la réalité et soi.

Aujourd’hui je m’apprête à vous parler de ces deux séries, dans une double review un peu hors normes. Cela fait, après tout, des mois que je vous promets qu’on parlera de Bête noire… et depuis pls récemment, je veux vraiment vous parler de Chaos aussi. Bien que dans les faits, ces séries soient différentes à plusieurs égards, leur visionnage, toutefois, suscite des réactions assez similaires. Je vous propose donc une review de saison, et une review de pilote, sur ces deux séries qui me semblent indissociables dans leur démarche.

Lorsque la tragédie frappe, on se demande souvent pourquoi. Comme si faire sens du désespoir annulait les dévastatrices conséquences des événements… Sauf que ce n’est évidemment pas si simple. Bête noire (que certaines d’entre vous ont peut-être découverte à l’occasion de sa projection partielle pendant Séries Mania l’été dernier), c’est une quête, mais pas seulement une quête de vérité.

C’est l’histoire de Mélanie, une mère de famille dont les deux adolescentes se retrouvent au cœur d’une fusillade, au sein de leur lycée. Le choc est absolu, bien-sûr, à cette nouvelle. Comme les autres parents, elle et son mari se précipitent pour avoir des nouvelles, pour s’assurer que leurs enfants vont bien. Presque pour se rassurer à l’idée que la tragédie, ça arrive aux autres. Retarder le moment où l’impensable s’est déjà produit, en quelque sorte.
Sauf que dans le premier épisode, Mélanie apprend que, si sa fille Léa a bel et bien survécu, saine et sauve, à la fusillade, ce n’est pas le cas de son fils Jérémy. Mais que le plus terrible dans tout ça… c’est qu’il était celui qui avait procédé à ce terrible massacre, dans son propre lycée. Avant de se donner la mort, il a exécuté six de ses camarades, et en a blessé quatre autres.

Alors pourquoi ? Il doit y avoir une raison. Si on la trouve, on ne le fera pas revenir, ni lui ni les victimes. Mais rien à faire, il faut comprendre. Pourquoi ? Le sentiment tenaille Mélanie qui, avec l’aide de la légiste et psychitre Éliane Sirois qui suit l’affaire, va tenter (certes pour des raisons différentes) de retracer les événements ayant conduit au pire. Pourquoi ? Il faut une explication à se donner, et aussi, à donner aux autres : à partir du moment où l’information circule qu’il était le tireur, toute la ville se met à détester le jeune homme in absentia, et sa famille qui elle, est bien présente. Pourquoi ? Il est tentant de trouver des responsables, et on ne peut condamner les morts… alors déterminer qui, complice, a participé à la tuerie s’impose comme une quête nécessaire (et la réponse qu’en partie Bête noire apporte nous rappelle que, comme dans la saison 1 de Plan B, la fiction québécoise est aussi en première ligne pour parler masculinité toxique… non sans raison). Pourquoi ? Peut-être que si l’on arrive à répondre à la question, on pourra vivre avec la réalité. Et vu qu’on ne peut plus rien faire ni défaire une fois que la tragédie a frappé…

Bête noire est une quête de sens. La série nous confronte à ce besoin, et ce qu’il apporte vraiment, qui consiste à chercher pourquoi. Mélanie veut-elle savoir si elle peut s’autoriser à ressentir son deuil ? Etant la mère d’une survivante qui elle-même vit avec le traumatisme de la fusillade, Mélanie cherche-t-elle à savoir ce qui s’est passé au nom de sa fille ? Est-il seulement possible pour elle d’obtenir quoi que ce soit ? Quelle réponse pourrait s’avérer satisfaisante ? Existe-t-il une réponse, seulement…
Certes, les circonstances sont exceptionnelles. Peu de parents se confronteront un jour à une situation semblable, au Québec ou dans la plupart des autres pays. Cependant, Bête noire fait appel à une peur bien plus partagée, celle que ressentent les parents terrifiées de ne pas comprendre ce qui se passe dans la tête de leur enfant, en particulier à l’adolescence. Celle éprouvée par les parents qui craignent de ne pas connaître leur propre enfant. Mélanie fait l’expérience d’une version extrême de cette peur : son enfant est mort et elle n’a rien vu venir ; cependant il n’est pas nécessaire d’en arriver aussi loin pour comprendre que cette terreur est partagée même quand les circonstances sont moins tragiques. En s’intéressant certes aux causes, mais aussi aux conséquences, Bête noire explore la complexité du traumatisme, dans ce qu’il a de spécifique à la situation mais aussi d’universel lorsqu’on parle de parents aimant leurs enfants.

De la même façon, Bête noire explore le deuil, et ce deuil si particulier qui est celui que l’on fait de quelqu’un de jeune. Quelqu’un qui, considère-t-on de façon plus ou moins consciente, n’aurait pas dû mourir. Quelqu’un qu’on a vu naître et qui aurait dû nous survivre. Quelqu’un à qui on a donné naissance. Mélanie, et plus largement toute sa famille (son frère, son époux, sa fille, ses beaux-parents…), ont besoin de faire leur deuil.
Ce deuil leur est refusé par les circonstances, ainsi que par la majeure partie de leur entourage ; il semble inconcevable d’éprouver de la peine à la mort d’un monstre. Car c’est bien comme un monstre qu’il a fini, Jérémy, quand bien même ses dernières heures sont encore impossibles à appréhender. Personne hors cette cellule familiale ne peut vraiment accepter que, tous les autres jours de sa vie avant le dernier, il était un fils, un frère, un neveu… pas un tueur. Pour sa famille, Jérémy aussi est une victime, même si personne ne veut le considérer comme tel à l’extérieur.
C’est une souffrance supplémentaire pour cette famille que d’être écartée de son propre deuil, de se voir refuser ce qui semble évident pour toute autre famille ayant perdu un enfant, y compris dans les rituels qui d’ordinaire apportent, sinon un réconfort, au moins un semblant de structure lorsque tout semble chavirer.
Bête noire, ce n’est pas simplement la façon dont Jérémy est traité comme un monstre, c’est aussi une référence au noir d’un deuil impossible.

Pour une spectatrice française, il est très difficile de se mettre devant le premier épisode de Chaos, une série qui a démarré cet automne au Québec et dont le dernier épisode sera diffusé demain. Je ne saurais que recommander à des personnes personnellement traumatisées par les attentats du Bataclan, si elles venaient à me lire, de faire preuve de prudence face à cette série. Mais c’est aussi, d’une certaine façon, ce qui fait sa valeur.
Ici pas de fusillade, mais deux explosions meurtrières dans une salle de concert, venant mettre un terme à l’innocence de toutes les personnes présentes : le chanteur, INVO ; son staff qui inclut son frère ; et bien-sûr, les nombreuses jeunes venues assister à ce concert qui devait être inoubliable pour d’autres raisons.

La protagoniste centrale de la série est Eugénie, une jeune pianiste qui s’est dédiée corps et âme à la musique, et s’apprête à passer une audition capitale pour le reste de sa formation, de sa carrière, de sa vie. Par le plus grand des hasards, elle croise le chemin d’un jeune homme qui l’invite à assister avec lui au concert tant attendu d’INVO, avec une place VIP en plus ! Le concert, qui est l’unique date québécoise concluant la tournée européenne du chanteur, promet d’être une expérience sans pareille, et il se trouve qu’INVO est le chanteur préféré d’Eugénie. La voilà donc dans la salle, ce soir-là, alors qu’elle n’aurait pas du y être, heureuse d’assister à cet événement, heureuse d’être en compagnie d’un type charmant, et heureuse, aussi, parce qu’elle a pris un peu de drogue juste avant.
Les explosions déchirent l’auditorium au beau milieu du spectacle. L’intrigue reprend 5 jours plus tard.

Chaos est attentive à s’intéresser avant tout aux répercussions de ces événements traumatisants. Le premier épisode emploie ce léger fast forward de 5 jours pour nous indiquer que ce qui importe, ce n’est pas la situation d’urgence, c’est de faire sens de ce qui s’est passé ce soir-là. Il y a un angle policier dans la série (la mère d’Eugénie est flic, et intervient sur les lieux le soir de la tragédie), comme il y en avait un dans Bête noire, mais il n’a pas la priorité.
Ce qui compte, c’est d’essayer pour chaque survivante de recoller les morceaux : savoir ce qui est arrivé aux autres, pour savoir ce qui est arrivé à soi. Les souvenirs sont flous, effacés par l’horreur, ou prompts à remonter à la surface de la pire des façons. C’est avec ça que Chaos essaie de composer. Imposant à ses protagonistes, et donc à ses spectatrices, de prendre un peu de recul malgré la douleur, Chaos travaille sur le registre du souvenir, indomptable et imprévisible, plus que celui de l’adrénaline. C’est en soi qu’on trouve le moyen de composer avec une réalité en apparence intolérable, pas par l’action. Pas tout de suite, éventuellement ; les épisodes suivants (que je me garde pour après la diffusion du final) l’aborderont peut-être ?

Je trouve épatant la confiance que ces séries, et que par extension les diffuseurs québécois, placent dans leurs spectatrices. Elles sont la preuve (et pas la première si vous me demandez mon avis) d’une industrie télévisuelle qui sait traiter son public comme des personnes intelligentes et capables de procéder à l’examen d’émotions complexes.
Est-ce que ces deux séries sont difficiles à regarder ? Oui, sans hésitation. Et je ne recommande pas à tout le monde de les voir, non plus que toutes les séries qui, de par le monde, empruntent des chemins similaires. Mais le fait est que Bête noire comme Chaos s’attèlent, sous des angles différents, à explorer des choses difficiles et douloureuses. Des choses… écoutez, en France, on dirait qu’elles sont anxiogènes.

Ah, « anxiogène ». Le terme que l’on entend d’ordinaire résonner comme un reproche : « on veut éviter que la série soit trop anxiogène », « on cherche des sujets pas trop anxiogènes », « on voulait un traitement pas trop anxiogène ». On entend parfois les scénaristes françaises se plaindre de ce terme, ou plus largement de ce qu’il dit de la politique de fiction de tant de chaînes ici : surtout, ne pas susciter trop d’émotions négatives. Ce qui est d’autant plus comique que les chaînes les plus dévouées à ce principe sont aussi celles qui adorent semer la peur au journal de 20 heures et/ou qui passent le plus clair de leur temps à proposer des séries policières où les enquêtes portent rarement sur des licornes et des arcs-en-ciel… Passons ; on n’en est pas à une dissonance cognitive près.
Le problème c’est que, en voulant à tout prix éviter ce qui est « anxiogène », les séries françaises dans leur immense majorité (il y a, et c’est heureux, quelques vaillantes exceptions, à l’instar d’En thérapie par exemple) finissent par ne parler à personne. Il est encore très, très rare, qu’une série française suscite l’identification, ou trouve une signification émotionnelle qui résonne auprès de ses spectatrices. On trouve des séries réussies, et on en trouve fort heureusement de plus en plus, mais entend-on beaucoup dire qu’une série a pris une importance émotionnelle pour quelqu’un ? Qu’elle a eu une signification personnelle ? Qu’elle a aidé ? Vraiment pas souvent.
A force d’éviter ce qui est « anxiogène », on s’est mis à éviter ce qui était triste, énervant, injuste, inquiétant ou incompréhensible. On travaille sur la qualité objective ; on se préoccupe encore rarement de l’intime.

Le problème avec cette notion de série ou sujet « anxiogène », c’est qu’en refusant souvent d’explorer ce qui est triste, énervant, injuste, inquiétant ou incompréhensible, on se refuse d’explorer les façons de vivre avec ce qui est triste, énervant, injuste, inquiétant ou incompréhensible. On se refuse de donner des fictions qui, éventuellement, peuvent aider à aller de l’avant ou même à guérir. S’emparer de sujets comme une fusillade dans un lycée ou une tuerie dans une salle de concert, cela ne fait pas simplement écho à l’actualité ici ou ailleurs : c’est aider, comme les programmes d’information pure ne peuvent pas le faire, à traiter les émotions intenses que ce genre d’événement peut susciter. Quand bien même les maux d’autrui ne sont pas les nôtres, ils nous travaillent… le journal de 20h peut faire peur ; la fiction de 21h peut aider à aller de l’avant.

Or c’est précisément ce que fournissent Bête noire et Chaos : des opportunités de guérir. Vivre quelque chose de profondément « anxiogène » aux côtés de leurs héroïnes, suivre leur douloureux chemin pour composer avec des émotions complexes, et, au final, peut-être pas tout résoudre (au moins accepter de ne pas tout résoudre), mais au moins aider à avancer. Et c’est d’autant plus louable que la tragédie d’un massacre à grande échelle ne frappe pas souvent au Québec, mais que la télévision canadienne francophone semble pour autant parfaitement préparée à proposer ce cheminement à son public.

Ressent-on de la tristesse, de l’énervement, de l’injustice, de l’inquiétude ou de l’incompréhension devant Bête noire et Chaos ? Assurément. Et une foule d’autres choses encore.
Toutefois, chacune à sa façon, ces deux séries signent un pacte avec leurs spectatrices : « quand nous sommes ensemble, rien de grave ne t’arrive ; tu es devant ton écran, et je te raconte des histoires. Tu vas pleurer, tu vas frémir, tu vas douter ; tu y repenseras peut-être plus tard, en te brossant les dents en ressassant une scène particulièrement douloureuse, en écoutant une mélodie jouée au piano, ou en accompagnant tes mômes à l’école. Mais quoi qu’il arrive, je te fais la promesse qu’on va faire le chemin ensemble. Que je vais t’aider à faire sens de tout cela, au moins un peu. Et que tu avanceras dans la vie un peu plus forte, un peu plus apte à contrôler tes émotions, un peu plus apte à comprendre autrui, un peu plus apte à exister dans un monde compliqué ».
C’est le contrat que nous passons avec une fiction dramatique, non ? Ce ne sont pas des images qui bougent et meublent une heure par semaine de notre temps. Pas forcément.
Eh bien là, il est parfaitement rempli.

Plus tôt cette année, j’ai voulu écrire une première fois sur Bête noire. En fait, j’étais tellement motivée que je voulais me lancer dans une rétrospective spéciale sur les séries s’intéressant aux fusillades dans les lycées aux quatre coins de la planète. Je suis revenue sur mon idée lorsque des nouvelles d’une fusillade similaire sont apparues : ce n’était pas le bon moment (c’est pas grave, on ne revoit jamais Klass – Elu Pärast pour rien). Mais l’idée a continué de me turlupiner et depuis, j’ai réalisé qu’il n’y a jamais de bon moment pour être bousculée par une série. Ou bien tous les moments sont bons, au choix.
Ce mois-ci, alors que le procès sur les attentats du 13 novembre bat son plein et coïncide avec l’anniversaire de ces événements tragiques… est-ce que parler de ces sujets « anxiogènes » c’est faire preuve de mauvais goût ? Ou bien est-ce nous inviter, protégées par la sécurité émotionnelle que procure la fiction, à nous permettre collectivement de composer avec le tragique, puis avancer ? Vous l’aurez compris, j’ai ma petite idée sur la question ; libre à vous d’en avoir une interprétation différente.
Je trouve simplement que Bête noire et Chaos font le travail salutaire dont la télévision française manque, très souvent, de s’emparer.


par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Céline dit :

    Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de voir la série Après ? C’est aussi une série québécoise de 2021 sur une fusillade, elle est passée au Festival de la Fiction TV en septembre.
    Il s’agit d’une fusillade dans l’épicerie d’une petite ville, et la série se focalise sur les conséquences du drame sur les survivants et la communauté, dans les jours, semaines, mois qui suivent. J’avais parlé du 1er épisode ici si ça t’intéresse : https://www.serietime.fr/apres-se-reconstruire-suite-a-un-drame/ , j’ai ensuite vu le reste de la saison (6 épisodes en tout)

    • ladyteruki dit :

      Ah non elle m’avait échappée, tiens ! Bon bah, TROIS séries sur le sujet la même année. Quand même.
      (…une série avec Karine Vanasse, comment je suis passée à côté ?)

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