Cœur de cible

2 décembre 2021 à 21:14

D’ordinaire, j’essaie d’éviter les généralités… mais je dois quand même bien avouer qu’il y a des choses qui me donnent un peu plus d’appétit téléphagique que d’autres. Alors quand une chaîne turque annonce qu’elle a mise en chantier une nouvelle série historique, je mets de côté mes grands principes (« ouiiii, maaaaaais, il y a de bonnes et de mauvaises séries historiques partooooout ») et j’admets que j’ai envie de la voir. Parce que s’il y a un truc qui déçoit rarement, c’est bien une production historique turque.
Celle-ci promettait en outre d’être une série d’action avec une femme comme personnage principal (les séries turques répondant à ce genre de définition sont souvent très viriles)… et une archère par-dessus le marché ! Toutefois, l’originalité de Destan ne s’arrête pas là : la série a la particularité de se dérouler au 8e siècle, soit bien avant la naissance de l’empire ottoman pourtant si populaire à la télévision turque. Je vous avoue qu’il ne m’en fallait pas plus pour guetter sa diffusion.

Finalement, Destan a été lancée la semaine dernière par atv, et je me lance donc, aujourd’hui, dans une review de son premier épisode. Dites-vous que si ma review est un peu longue, ce n’est rien comparé à son épisode de 2h23 (télévision turque oblige).

Pour apprécier Destan, il faut savoir deux-trois trucs sur l’Histoire du peuple turc.
Fort heureusement, le début du premier épisode nous explique (ou rappelle, si vous avez eu de meilleurs cours d’histoire-géo que moi) qu’au 8e siècle, les Turques vivent en Asie centrale, en prise avec nombre d’autres peuples voisins : les Russes, les Perses, les Mongoles, les Chinoises… A cela faut-il encore ajouter que les Turques forment diverses tribus qui ne sont pas non plus en bons termes les unes avec les autres.
Notre fameuse héroïne s’appelle Akkız, et elle a grandi auprès de son père dans une tribu turque montagnarde. On y forme des guerrières dés l’enfance, et Akkız a appris de son père à la fois le maniement des armes et un sens de l’honneur à toute épreuve. Même si le khaganat de la montagne a son propre chef, on y vit sous le joug du khaganat dit « des cieux », dirigé par Alpagu Khan (qui porte le titre de Tengri Khan). Celui-ci mène toutes sortes de guerres et de négociations diplomatiques, tandis que dans les montagnes on aspire moins à ce type d’expansion territoriale. Cependant, en fin stratège, Alpagu a pris pour épouses Tılsım, fille du Khan de la montagne, et Ece, une princesse russe, afin d’avoir au moins un semblant de paix avec ces deux groupes pendant qu’il guerroie ailleurs. A elles deux, ces compagnes lui ont donné trois fils : Batuga, Temur et Kaya.

Hélas, un jour, son armée est massacrée par les troupes chinoises, et Alpagu découvre que c’est grâce à des informations que Tılsım aurait fait fuiter. Et quand il cherche à la trouver, il apprend qu’elle a fui avec son fils Batuga ! Alpagu Khan la rattrape, la confronte, et, réalisant qu’elle est effectivement coupable de trahison, l’exécute de ses mains… devant Batuga.
Notre Khan n’a pas fini : le lendemain, il amène le corps de Tılsım dans les hauteurs, à la fois pour restituer sa dépouille et pour adresser un avertissements au khaganat de la montagne. Puisque le chef (et père de Tılsım) avait également conspiré avec elle, il l’exécute aussi, ainsi que quiconque se dresse contre lui. Ce qui inclut… le père d’Akkız, rapport au sens de l’honneur à toute épreuve. Alpagu indique ensuite à Çolpan, l’autre fille du Khan de la montagne qui est donc devenue de facto la nouvelle cheffe, que désormais sa tribu doit quitter ses terres ancestrales sans plus tarder, condamnée à l’errance.
Akkız est encore une enfant lorsque tout cela se produit, tout comme Batuga. Les deux enfants partagent, ce jour-là, dans la tragédie, un bref instant : Akkız offre à Batuga pour le consoler de son chagrin l’une des deux épées de bois que son père avait confectionnées. Deux enfants qui ont vécu, le même jour, une perte similaire, mais dont les chemins se séparent aussitôt.

La série nous raconte ces événements en détails, avant de passer au nerf de la guerre, c’est-à-dire ce qui se passe 15 ans plus tard.
Akkız, assoiffée de vengeance, voue une haine sans commune mesure envers Alpagu. Quant à Batuga, qui était déjà un enfant plutôt fragile, il a perdu la raison suite à ces événements. Son père n’a jamais pu se résoudre à l’exécuter (alors qu’il a fait tuer tous les autres Turques montagnardes autour de lui), mais de toute façon il est entendu que le jeune homme n’est plus vraiment là. C’est entre ses deux autres frères, Temur et Kaya, que se joue le futur du khaganat des cieux.
Etrangement, Akkız nourrit encore une énorme tendresse envers Batuga, alors qu’en-dehors de cette funeste journée, elles ne se sont pas vues depuis une quinzaine d’années. Mais évidemment, leurs parcours vont à nouveau se croiser…

Je vous assure que même avec ce résumé, je n’ai qu’effleuré l’intrigue de cet épisode inaugural. Il y a pas mal d’ingrédients qui se mettent en place, parfois avec une lenteur étonnante pour une fiction vendue comme une série d’action, mais au moins on peut dire qu’on comprend vraiment bien qui est qui, et qui veut quoi. Là-dessus, aucune chance d’avoir le moindre doute.
Cette lenteur n’est pas tant due à la longueur de l’épisode (j’ai vu des séries turques de durée équivalente qui donnaient l’impression d’avoir duré à peine un quart d’heure !), mais plutôt au rythme des scènes, et au temps passé sur les explications de ce qui s’est passé 15 ans plus tôt. D’autres séries auraient choisi de condenser cela en quelques flashbacks bien sentis, mais non, dans Destan on y passe quasiment la première heure, parce que c’est vraiment fondateur. Pas simplement au sens où les événements de la série découlent de ces exécutions, mais aussi sur un plan dramatique : la personnalité et les valeurs d’Akkız reposent quasi-exclusivement sur la douleur d’avoir perdu son père et sa terre le même jour. Or, comme beaucoup de séries turques, ce qui intéresse Destan, c’est la charge émotionnelle de tout cela.

Et puis, il faut évidemment compter aussi sur les diverses scènes d’action pour jouer les prolongations, notamment quand, à l’âge adulte, Akkız devient une justicière masquée (« Loup à deux têtes ») qui se dresse contre les injustices du khaganat des cieux…
Honnêtement, j’étais venue à Destan en grande partie pour ces scènes, et au final c’est ce que j’ai le moins aimé de tout l’épisode. Les combats ne sont pas chorégraphiés avec beaucoup de soin ; c’est du boulot propre, je dis pas, simplement c’est assez scolaire dans la réalisation. J’avais même un peu tendance à m’ennuyer. Une seule scène de ce type m’a amusée : celle qui présentait Akkız alors qu’elle était en train de s’entraîner avec son père. C’était bien troussé parce qu’on ressentait vraiment quelque chose à les voir se battre, la petite gamine avec son épée de bois et le grand gaillard faisant mine d’être défait par elle, et qu’en même temps on sentait que c’était sérieux, dans le fond… En fait, Destan réussit vraiment les scènes d’action quand elle met l’accent sur l’émotion qui les dirige. Mais comme beaucoup de scènes d’action sont dénuées d’émotion (comme au moment de l’attaque d’une caravane), bah du coup on s’emmerde.
Et au passage, laissez-moi vous dire que les gosses de la série sont vraiment solides. Il y a de bonnes performances, et c’est pas tous les jours qu’on donne à des enfants des scènes d’action, même minimes comme ici.

A ma grande surprise, bien qu’Akkız soit très clairement la protagoniste de la série (ce qui aurait pu nous laisser penser qu’elle occuperait l’écran la majorité du temps), Destan s’intéresse en réalité à plusieurs autres personnages avec beaucoup d’intérêt. Batuga va évidemment prendre de l’importance, on suit aussi un peu ce qui se passe du côté de ses frères et leurs épouses respectives, de côté de la montagne il se prépare un truc du côté de Çolpan, aussi…

Mais surtout, j’ai trouvé son portrait d’Alpagu Khan absolument saisissant. Il y a quinze ans déjà, c’était un homme tourmenté. Il aimait sincèrement Tılsım et ne l’a tuée que par obligation, mais non sans lui avoir donné une chance de lui prouver qu’elle n’était pas coupable de l’avoir trahi. Déchiré, on le verra pleurer immédiatement après, et ça m’a vraiment touchée de voir cet homme s’effondrer tout en acceptant les coups portés par les petits poings de son fils, qui évidemment ne lui pardonnera jamais un tel acte. Alpagu n’est pas un sanguinaire, et Destan prend vraiment toutes les précautions possibles pour nous le montrer ;, c’est simplement qu’il fait très attention à la survie de son khaganat, à sa famille, à ses hommes. Ce qui l’a mis en colère, c’est d’avoir perdu plusieurs centaines de soldats suite à la trahison de Tılsım, et il ne peut laisser passer un tel carnage ; en cela la série essaie vraiment de montrer que, si ses actions pourraient avoir l’air cruelles de l’extérieur, lui les vit vraiment comme des choix cornéliens.
Plus le temps passe, plus Alpagu se montre touchant dans ce premier épisode ; presque plus complexe qu’Akkız en fin de compte. Il souffre de voir son fils Batuga enfermé dans le mutisme, pas parce qu’il a perdu un héritier mais parce qu’il l’aime sincèrement. Evidemment à cela s’ajoute la culpabilité d’avoir tué sa mère et d’avoir, pendant un moment, envisagé de l’exécuter également. Il y a une scène très touchante vers la fin de cet épisode pendant laquelle Alpagu se confie quant à la solitude qu’il ressent sur son trône : il ne peut pas s’en ouvrir à son épouse Ece, ni à ses fils qui désormais ambitionnent d’être nommés à sa succession, ni évidemment au reste de sa cour (il m’a fait penser au roi Silas de Kings). Chaque choix est une douleur qu’il doit vivre isolé, au risque de voir son domaine menacé. En un sens, Batuga est tout ce qu’il a qui le connecte à son humanité, pour le meilleur comme pour le pire.

Au juste, je ne sais pas si Alpagu va vivre bien vieux… Aussi détaillé soit-il, Akkız reste l’héroïne, et elle ne souhaite que l’éliminer. Il n’y a aucune chance que ces deux-là trouvent un jour un terrain d’entente, surtout après tout ce temps, et vu que Batuga ne le porte pas non plus dans son cœur, les espoirs de rédemption sont minces…
Mais j’apprécie que Destan passe la majorité de son temps non pas sur des intrigues de cour (il y en a, c’est juste qu’elles n’ont pas la priorité), et plutôt sur ce qui anime et torture ses protagonistes. Même Batuga, qu’on ne va plus entendre parler pendant plus d’une heure d’épisode (et pour cause), apporte une émotion incroyable à la série, rappelant en permanence que tout ce qui se joue est un traumatisme et pas un simple « enjeu ». Tout a une portée émotionnelle, dans Destan, et j’aime bien ça.

…Quand bien même il est assez difficile de dissocier la série de la filigrane de son discours.

Parce que malgré la différence d’époque, il y a quand même un sous-texte commun avec les séries turques se déroulant à l’époque ottomane. Il y persiste ce même sentiment de grandeur et noblesse d’un peuple attaqué de toutes parts, menacé par des peuplades voisines mais ennemies, mais profondément attaché à sa terre et à son identité. Au 8e siècle, les Turques ne sont en outre pas encore musulmanes (et n’ont pas encore investi l’Anatolie), mais au cours du premier épisode, dans une scène qui semble anodine, Akkız va croiser un petit garçon musulman et en apprendre plus, curieuse, sur l’Islam…
Il y a, disons, une ambiance. Et une ambiance qui n’a rien de nouveau : ça fait depuis au moins le succès de Muhteşem Yüzyıl qu’on sait que cette forme de nostalgie historique nourrit un sentiment nationaliste, et vice versa (c’est, si j’ai bien compris, ce qu’on appelle le Néo-Ottomanisme). Or, avec Destan on découvre que ce sentiment se nourrit de n’importe quelle époque, et pas exclusivement de l’empire ottoman : quand on veut raconter de façon épique la grandeur de la Turquie, on peut aller chercher sa narrative n’importe où dans l’Histoire, y compris au tout début.
Quand on plisse un peu les yeux et qu’on y regarde bien, Destan joue à plusieurs reprises sur ce registre d’une nostalgie d’un immense territoire ancestral à protéger, pour ne pas dire : à reconquérir.

Derrière le divertissement, je trouve toujours assez sain de rappeler ce genre de choses, qui a tendance à nous échapper quand nous consommons des fictions qui ne nous sont pas adressées. Ce ne sera ni la première, ni la dernière série à le faire, en Turquie ou ailleurs. Et ça n’enlève rien à ses qualités. Mais garder cela en tête en regardant Destan n’est pas la pire des idées, quand bien même on admire les exploits d’archère d’Akkız ou qu’on assiste aux dilemmes d’Alpagu Khan.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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