When all else fails

3 décembre 2021 à 20:03

Après la disparition de Natalia Larumbe, sa sœur Elena a passé deux ans à chercher des réponses. Elle pensait même en avoir trouvé : Carlos de Castro, le jeune homme qui était le dernier à avoir vu la jeune femme lorsqu’un soir elle est montée dans sa voiture, semblait être un suspect tout désigné. Sauf que la Justice a depuis tranché, et que Carlos a été reconnu non-coupable.
C’est le moment que choisit Lucía pour proposer à Elena de mettre à exécution un plan finement élaboré, pour pousser Carlos à enfin avouer ce qui est arrivé à Natalia. Elle a tout prévu ! Chaque détail a été étudié, elle sait précisément comme procéder, elle a une idée claire sur la façon de minimiser les conséquences, et elle garantit à Elena d’obtenir les aveux tant espérés. Ça ne peut pas rater.

Lancée le mois dernier sur playz, la plateforme de la télévision publique espagnole dédiée aux jeunes adultes (récemment fusionnée à RTVE Play), Yrreal est l’histoire de ce ratage.
J’ai vu pas mal de commentaires et d’articles espagnols dresser des comparaisons entre Yrreal et Kick-Ass, et je ne nie pas ; mais comme ici on cause d’abord et avant tout séries, je veux vous donner une autre référence : Sweet/Vicious.

Trigger warning : tentative de viol.

…Et maintenant que j’ai votre attention, passons à la review de la première saison.

Yrreal n’est pas exactement une série sur la disparition de Natalia, mais plutôt sur les retombées de cette disparition. En fait, lorsque commence le premier épisode, Elena abandonne : elle s’est battue pendant deux années pour que la lumière soit faite, elle a lancé une chaîne Youtube pour attirer l’attention du grand public (et l’a obtenue, avec 2 millions de followers), elle a tout fait pour obtenir la condamnation de Carlos… et rien ne s’est produit. Elle veut encore retrouver sa sœur, mais honnêtement, l’espoir commence à manquer. A ce stade, tout ce qu’elle veut c’est comprendre ce qui s’est passé, ce soir-là. A défaut de mieux.
Lorsque Lucía, qui l’avait contactée par le passé mais qu’elle avait ignorée, lui propose après l’échec du procès de Carlos une solution différente, elle est tellement désespérée qu’elle accepte. Cette solution ? Enlever Carlos et se montrer… convaincantes, pour qu’il avoue tout. Lucía n’a rien oublié : elle a trouvé un local idéal pour retenir, captif, ce suspect qu’Elena tient pour responsable, elle a collecté des instruments pour le torturer et en obtenir les informations nécessaires à comprendre la disparition de Natalia, et même, elle est préparée à le relâcher une fois qu’elles auront entendu ce qu’elles veulent. A l’écouter, elle a pensé à tout. Y compris comment l’effrayer sans le blesser, pour que les charges retenues contre elles en cas de problème restent minimes. Lucía est un peu extrême, mais elle a un talent de persuasion indéniable, une foi sans faille dans leur mission, et beaucoup de charisme. Après tant de déceptions par les voies légales, c’est ce dont Elena a besoin. Elle accepte, sans rien dire à personne pas même son petit-ami Raúl.

Yrreal démarre comme Sweet/Vicious : deux jeunes femmes n’ayant l’expérience que de l’injustice, tentent d’obtenir ce que le système leur a refusé. Avec les moyens du bord. Sauf que, si vous pensiez que ce n’était pas facile de jouer à la vagilante, croyez-moi, vous n’avez encore rien vu.
Tout dans le projet de Lucía et Elena est fragile, et le plan savamment monté va vite se révéler n’être qu’un château de cartes. Les deux jeunes femmes sont terrifiées, bien-sûr (elles n’ont aucune expérience de ce qu’elles sont sensées accomplir ici), mais au-delà de ça, la réalité les frappe aussi de plein fouet : la vie, ce n’est pas comme dans les comics de superhéroïnes. Ce n’est pas si facile de se faire Justice soi-même. Surtout quand on a la police sur les talons, parce que, oui, évidemment, ce que l’on fait au nom de la Justice reste criminel.
Yrreal ponctue d’ailleurs sa narration de scènes d’interrogatoire, pendant lesquelles Elena retrace les événements au commissariat de police, comme pour mieux insister sur l’échec qu’aura été toute cette aventure. C’est ainsi que nous allons apprendre, très tôt dans le premier épisode, que tout a raté, avant même de savoir comment.

A ce cocktail déjà intéressant, Yrreal ajoute un ingrédient très fort : Lucía n’est pas fiable… et on va progressivement découvrir qu’Elena non plus, mais d’une autre façon.
La première n’est pas simplement éprise de Justice, ou même animée par l’illusion qu’elle serait (comme elle se plaît à le dessiner) une superhéroïne. Non, elle est carrément inquiétante. Malgré sa capacité à échafauder un plan d’attaque, Lucía a surtout le défaut d’être victime de ses impulsions. On sent rapidement que pour elle, tout semble facile et évident, ce qui est souvent la marque de quelqu’un qui vit dans une réalité qui n’existe que dans sa tête.
Quant à Elena, elle apparaît d’abord sous les traits d’une oie blanche, prise dans un engrenage qui la dépasse et entraînée dans le sillon de Lucía, mais ce n’est pas si simple. En outre, on commencera à relever, lors de son interrogatoire, quelques mensonges. Ils portent sur des détails que la police, probablement, ne peut pas prouver, et en un sens sont donc sans conséquences ; mais ces mensonges démontrent qu’elle n’est pas juste victime des circonstances. Elle a pris une part active dans le déroulé des événements, que nous allons lentement retracer avec elle.

Yrreal s’amuse à jouer en permanence avec ce que nous voyons, ce que nous savons, ce que nous entendons dire, et il est difficile de démêler totalement le vrai du fou. Chaque nouvelle péripétie de l’aventure semble plus déroutante que la précédente.

Pour souligner ces paradoxes et nuances, Yrreal n’hésite pas à insérer de la 2D pour montrer ce qui traverse l’esprit de Lucía. Un procédé d’autant plus déconcertant qu’elle n’est ni la protagoniste principale, ni la narratrice. On se retrouve à entrer dans sa tête alors que nous n’avons pas ce privilège pour Elena, qui semble parfois plus inquiétante par comparaison.
La perspective de Lucía, qui peut prendre aussi bien la forme de vignettes entières (particulièrement pour des flashbacks) que de simples superpositions à la réalité (comme voir les yeux de Carlos s’allumer d’une lumière diabolique), nous pousse rapidement à regarder ses agissements à la fois avec inquiétude et… empathie. Elle est clairement perturbée, et la cause de toutes sortes d’horreurs (en témoignent certaines scènes très sanglantes d’Yrreal), mais elle agit aussi pour ce qui semble être une envie sincère d’aider Elena. Plus on en apprend sur elle, plus on la comprend.
On comprend moins Elena, paradoxalement. Sa quête désespérée de Justice est une chose, mais le reste ? Et puis, c’est difficile de savoir ce que l’on peut croire sur elle, à cause des fameux mensonges. En outre, elle n’est pas réellement une victime, mais plutôt une victime collatérale de la disparition de Natalia. On peut comprendre sa souffrance, mais où s’arrête le besoin de Justice et commence celui de vengeance ?

En entretenant le flou sur tout cela, Yrreal est, comme son nom l’indique, un plongeon irréel dans quelque chose qui se joue pile à la frontière entre la réalité et le fantasme violent d’une Justice qu’on se fait soi-même, puisqu’on ne peut compter sur personne. Ce n’est pas tout-à-fait rationnel, mais… comment cela pourrait-il l’être ? Qu’y a-t-il de rationnel dans la tragédie qui s’est jouée ces deux dernières années ?
Derrière la violence extrême de ses rebondissements (et en l’espace de 6 épisodes de 20 minutes, on n’en manque pas), Yrreal pose en effet de sérieuses questions éthiques sur le rôle de la Justice. En définitive, qui est autorisée (légalement mais aussi moralement… et ce sont deux réponses potentiellement différentes) à la rendre ?
Pour articuler ce message, on suit parmi les personnages secondaires deux enquêtrices de la police, Marco et Andrea. Sauf que ce n’est pas une enquête sur la disparition de Natalia qu’elles mènent : leur rôle est de travailler sur l’enlèvement de Carlos. Même si bien entendu les deux crimes restent liés… La série accompagne plus particulièrement Marco, qui malgré ses airs débonnaires et son talent de déduction aiguisé, se prend en fait de plein fouet les emotions liées à toute cette affaire ; elle a un impact émotionnel sur lui. Ebranlé par ce qu’il a vu, il finira même par concéder à la fin de la saison que si Elena et Lucía se sont lancées dans des actes criminels pour se faire Justice elles-mêmes, c’est parce que lui, les flics comme lui, et le monde judiciaire dans son ensemble, n’ont pas fait leur travail… Je crois que c’est un aveu qu’Elena aurait eu besoin d’entendre, d’ailleurs. C’est certainement un aveu qu’on a toutes besoin d’entendre.

Et nous l’entendons, nous, quand bien même il vient d’une fiction. Et, un peu comme Sweet/Vicious, je crois que derrière sa comédie gore ou ses airs de Thelma et Louise au couleurs néon, Yrreal est nécessaire à une prise de conscience sur les limites de la Justice, en particulier lorsqu’il s’agit de crimes commis envers les femmes. Ce qui rend le dernier épisode, en particulier, si insoutenable, c’est qu’on devinait (dans les grandes lignes) ce qu’il était arrivé à Natalia, et qu’on a la confirmation qu’encore et toujours, les mêmes violences se produisent sans qu’il ne se passe jamais rien.
Eh bien, dans Yrreal, il ne se passe pas rien. Et par petites touches, la série nous incite à nous placer du côté de justicières criminelles comme Lucía et Elena. La description que la série fait, en filigrane des événements, du retentissement de l’affaire, nous invite à rejoindre les millions d’inconnues qui se lèvent avec les deux justicières. Cela peut d’ailleurs donner une excellente saison 2, au-delà du seul cas de Natalia (d’autant que l’actrice Veki Velilla doit être bien occupée par l’intrigante ¡García! à venir sur HBO Max).

Je tâche de ne pas trop vous en dire, et ai essayé de vous ménager des surprises. Mais vous l’aurez compris, petite par la durée, Yrreal est une série comme je les aime : cinglante pour le cerveau, cruelle pour le cœur, et un festival pour les yeux. Encore !


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Décidément dès que j’entends parler de séries espagnoles, surtout lorsqu’il s’agit de violence envers les femmes, je suis toujours agréablement surprise.

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