It’s like a reward

31 décembre 2021 à 17:32

Comme beaucoup de monde, je suis passée par une période de chômage. Sauf que j’avais moins de 25 ans et à l’époque, le RSA ne s’appliquait pas du tout à ma tranche d’âge ; une fois épuisés mes droits au chômage, je me suis donc retrouvée sans aucune ressource, avec juste mon épargne pour pleurer. Elle a, naturellement, fondu comme neige au soleil, vu que j’étais au tout début de ma vie active. Quand je trouvais un emploi, c’était un CDD, et il fallait mettre autant que possible de côté pour l’après…
C’était une période plutôt difficile, de toute évidence. Avec mon budget serré, je ne pouvais pas dépenser plus de 30€ en courses par mois. Il fallait faire des choix, et pas des moindres, et certains me perturbent encore. Parfois ce choix, c’était juste entre pâtes ou pâtes au beurre (mais pas tous les jours) ; parfois c’était plus déchirant. La nuit, j’ai commencé à faire des rêves dans lesquels je parcourais les rayons de supermarchés imaginaires, achetant tout ce qu’il me ferait plaisir de manger. Juste ça : des nuits entières passées à mettre dans mon caddie des poireaux et du jambon. Je ne sais pas trop comment on se remet d’un food trauma comme celui-là ; je vous tiens au courant si jamais ça m’arrive un jour.
Et puis, au bout de 5 années de on/off, de petits contrats çà et là, et de serrage de ceinture grandissant, j’ai réussi un concours de la fonction publique. J’ai obtenu le saint Graal des revenus réguliers, et je me suis dit que j’allais pouvoir souffler.

Souffler voulait surtout dire repasser à plusieurs repas par jour. Et dés que je me mettais à table, tout était délicieux. Non pas que j’aie dépensé des fortunes en nourriture, mais je pouvais manger à ma faim et c’était déjà énorme. J’ai commencé à travailler en cabinet ministériel (le choc de passer de l’extrême pauvreté aux fameux ors de la République a été immense), et mes revenus m’ont même permis d’aller de temps en temps au restaurant. Au restaurant ! Avec une collègue arrivée grâce au même concours que moi, nous nous faisions un dîner par mois dehors ; on s’invitait alternativement : « le restaurant de fruits de mer, c’est pour moi ; tu règleras l’italien la prochaine fois ». Parfois je faisais mes courses en prévoyant un encas à déguster plus tard en déballant mes sacs (pluriel !!!), ou je me préparais un déjeuner pour le travail le lendemain, ou je m’arrêtais à la boulangerie pour un éclair le matin… Tout était délicieux et il y avait toujours une raison de se régaler, même à la cantine le midi où je poussais des « oh » et des « ah » devant le buffet de salades : « des carottes râpées ? oh c’est mon entrée favorite ! des concombres à la crème ? oh c’est mon entrée favorite ! de la salade verte avec des tomates cerises ? oh c’est mon entrée favorite ! »… vous voyez le tableau. Mes collègues se plaignaient de la qualité de la nourriture, et je me retenais de leur dire qu’elles avaient vraiment des goûts de princesse. Mais je ne disais rien, en partie parce que j’étais nouvelle, et en partie parce que j’avais la bouche pleine de salade de chou rouge, et c’est mon entrée favorite !
Certains soirs, je m’arrêtais au restaurant japonais en face de la gare de RER dans ma ville, et je m’offrais un petit bonus après une journée de 12 heures éreintante. Je me revois, assise sous l’éclairage violet de son plafond (sérendipité !), déguster chaque bouchée avec un air ravi qui, de l’extérieur, semblait sûrement ridicule. A force, les proprios me connaissaient si bien qu’elles m’offraient un lait de soja en dessert, et c’était comme avoir gagné la loterie. Emue presque aux larmes d’avoir fait pareil festin, je quittais ce petit restaurant de banlieue avec l’impression que la vie valait d’être vécue.
…J’ai passé quelques années de grâce comme ça. Puis est tombé le premier arrêt de travail. Puis le deuxième. Puis le troisième. Et soudain, j’étais en arrêt longue durée, puis en invalidité. Un beau jour me voilà tout d’un coup à la retraite à 38 ans. Je suis de nouveau sous le seuil de pauvreté, probablement jusqu’à la fin de ma vie, et ça fait depuis 2015 que je ne mange de nouveau plus qu’un repas par jour.

Dés lors, est-il vraiment étonnant que je me sois prise de passion pour les « séries d’appétit » ?

Ces séries japonaises dont je vous ai tant parlé, qui suivent un cahier des charges narratif très précis (en partie hérité du « manga d’appétit »), mais qui à l’intérieur de ces contraintes se révèlent riches en variations… est-il vraiment surprenant qu’elles parlent à mon âme ? Je leur ai même écrit une déclaration d’amour il y a quelques mois. Je conçois totalement qu’on ne partage pas mon enthousiasme pour ce genre particulier (entre autres parce qu’on ne partage pas nécessairement mon vécu et/ou ma relation à la nourriture), toutefois elles se sont imposées comme une nécessité dans ma consommation télévisuelle.
Personne n’est surprise, donc, lorsque je vous annonce que ceci est la review de saison de Gohoubi Gohan, probablement ma série d’appétit préférée de 2021. Et pourtant, j’en ai vues quelques unes.

Le principe de Gohoubi Gohan est que son héroïne, Sakiko Ikeda, vient de commencer un travail dans une entreprise tokyoïte qui conçoit et commercialise des fournitures de bureau. C’est le premier emploi de Sakiko, fraîchement diplômée de l’université, et qui de surcroît vient de la province, loin de sa famille. Pour Sakiko, tout est nouveau, et donc un peu impressionnant, dans sa nouvelle vie. L’entrée dans la vie active est pleine de moments de stress, alors la jeune femme a décidé que, pour se récompenser d’une journée ou semaine de dur labeur, elle s’offrirait régulièrement un gohoubi gohan. Ou, en français : un repas récompense.

Contrairement à beaucoup de séries d’appétit, Gohoubi Gohan est très flexible sur ce à quoi son repas éponyme peut ressembler : il s’agit aussi bien d’une sortie au restaurant que d’un plat cuisiné à la maison, et toutes les variations possibles entre les deux. De la même façon, le dorama n’est pas très ferme sur la façon dont ce repas peut être dégusté : parfois c’est en solitaire, parfois avec de la compagnie. Pour un sous-genre sériel profondément formulaïque, Gohoubi Gohan se laisse la possibilité de changer d’avis sur l’application de sa formule, pourvu que le concept de récompense subsiste.
Sakiko éprouve une joie sincère, et communicative, à l’idée de manger de bons petits plats (dans un épisode on apprend qu’elle a décoré son bureau avec des photos de ses mets préférés !). Son attitude naturellement positive la pousse à commander ce qu’elle ne connaît pas, ou à cuisiner avec des ingrédients inconnus. La nourriture n’est pas qu’une question de comfort food (ce qui la pousserait à se limiter aux classiques rassurants), c’est un moment de plaisir qui prend en compte le fait que la découverte est, en soi, un plaisir autant que la dégustation. En cela, je dois dire que l’attitude culinaire de l’héroïne m’a rappelé ma propre pratique téléphagique, et forcément, ça crée des liens.
Bien entendu, Gohoubi Gohan ne serait pas une série d’appétit si à chaque épisode, on n’entendait pas le dialogue intérieur de Sakiko sur le menu, l’apparence du plat, son goût, sa texture, ou simplement la joie d’avoir fait le bon choix (de restaurant, de commande, de produit, de recette…). Il ne s’agit pas de la regarder manger dans un gigantesque mukbang, mais bien de vivre à ses côtés chaque émotion, et obtenir à ses côtés la satisfaction tant promise.

Regarder Sakiko déguster chaque bouchée avec un air ravi qui, de l’extérieur, semble sûrement ridicule, a provoqué une joie intense en moi, semaine après semaine. Au passage, justement, Gohoubi Gohan est l’une des rares séries que j’ai suivies quasi-hebdomadairement cette année, en grande partie grâce à l’extrême réactivité de la personne qui s’est lancée dans le fansub de ce dorama.
Qu’elle mange seule, avec des collègues, avec sa sœur… Sakiko trouve toujours dans un plat, un bon verre ou une friandise le courage d’aller de l’avant. Et ça aussi, c’est communicatif. Comme souvent dans les séries d’appétit, la nourriture est le symbole de plein de choses, d’une faim qui dépasse le simple appétit physique : Gohoubi Gohan est ouvertement intéressée par la façon la plus accessible de trouver la force d’aller de l’avant, et le courage nécessaire pour avancer dans la vie même alors qu’on est épuisée ou qu’on a passé une mauvaise journée. Trouver une satisfaction simple mais intense dans le quotidien !

Alors on ne va pas se mentir : comme un nombre titanesque de séries japonaises, Gohoubi Gohan se fait un devoir d’insister sur l’importance de travailler dur, ne conteste absolument la culture d’entreprise japonaise (ou même le poids écrasant de la hiérarchie), et globalement ne semble pas avoir de problème avec le fait que la vie de Sakiko se limite à travailler pour manger et manger pour travailler. Ecoutez, je suis la première à dire qu’il y a des problèmes avec tout cela mais… c’est pas le genre de série dont on doit attendre une quelconque remise en question. On est ici plus proche de la comédie que d’autre chose, bien que l’humour soit en réalité peu présent ; c’est du fluff. Et parfois le fluff c’est très bien. Surtout sur une tranche de brioche.
A l’instar de l’immense majorité des séries d’appétit, le ton de chronique, le food porn décomplexé, et les personnages aux réactions simples font partie du package. On est là pour passer un bon moment, se donner faim, et… et, ma foi, regarder Gohoubi Gohan comme une récompense au terme d’une semaine difficile, pour faire face à la suivante. C’est de la comfort television, pure et simple. Et sur moi ça marche, quand bien même on peut difficilement m’accuser d’avoir une vie professionnelle éreintante aujourd’hui.

Dans Gohoubi Gohan comme dans la plupart des séries d’appétit, il s’agit avant tout de retranscrire (pas de philosopher !) la signification émotionnelle, sociale et culturelle de la nourriture au quotidien. Parfois, trouver un peu de plaisir dans le quotidien, c’est déjà beaucoup recevoir d’une série. Pour moi, regarder Gohoubi Gohan a été un acte réparateur. Il n’y a pas un épisode qui se soit achevé sans que je m’aperçoive que j’avais un immense sourire aux lèvres, et j’en avais bien besoin. C’était aussi un moment de nostalgie : je me suis retrouvée dans le parcours de Sakiko, jusque dans sa philosophie consistant à considérer la moindre bouchée comme une récompense divine pour les désagréments et les déceptions rencontrées précédemment.
Devant les séries d’appétit, j’ai le sentiment de manger par procuration, de ressentir le plaisir culinaire par procuration, de partager une découverte par procuration, mais de retrouver un peu des émotions jadis ressenties, à la cantine de mon ancien boulot ou au restaurant japonais de mon ancienne ville ; celle-ci en a été un brillant exemple. Cela signifie très certainement que tout le monde n’appréciera pas Gohoubi Gohan de la même façon, ou pas du tout. C’est tout-à-fait normal, on n’a pas la même histoire. On n’a pas non plus toutes le même rapport à la nourriture, ni aux séries. Alors aux séries sur la nourriture…
Pour ma part, je suis reconnaissante d’avoir vu cette série, et vous souhaite d’en avoir trouvé au moins une, cette année, qui vous ai rassasiée de multiples façons.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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