Snow TV

11 janvier 2022 à 22:51

On parle souvent de la façon dont la fiction et la réalité peuvent parfois brouiller les pistes. La plupart du temps, cette conversation a lieu dans le cadre de la « télé réalité » (qui n’en porte que le nom), et s’associe à toutes sortes de débats autour d’une réalité qui serait, nécessairement, plus trash que la fiction. Plus vulgaire, plus sexualisée, plus violente. Plus rythmée.
Elle est trash, vous, votre vie ? Pour la plupart des gens, j’ai l’impression que c’est le contraire : nos vies seraient plutôt de la slow TV. Et c’est bien souvent pour le mieux, si vous me demandez mon avis.

Fort heureusement, il est aussi possible de gommer la frontière entre la fiction et la réalité sans s’aventurer dans le domaine de la surenchère. Limite au contraire.
Kodoku no Gourmet et dans une moindre mesure Ekiben Hitoritabi l’ont fait avant elle, mais j’avoue que Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo a réussi à pousser son concept plus loin que quiconque : voyager. Dans chaque épisode, partir ailleurs et suivre quelqu’un dans ce voyage. Sauf qu’à la différence de ces deux exemples, Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo n’est pas une « série d’appétit » (sous-genre japonais que je ne présente plus… parce que je l’ai déjà fait abondamment ici, , ou encore ici). Sur le fond comme sur la forme, elle est plutôt à rapprocher des travel shows.

Mais si, vous savez ! Ces émissions dans lesquelles une présentatrice se retrouve dans un endroit inconnu, commente l’architecture ou les paysages, rencontre des personnalités ou professionnelles locales, découvre des plats et des coutumes natives du lieu, avant de repartir comme elle était venue… Ces émissions-là, qui peuvent être férue de terroir ou d’exotisme, selon leur angle d’approche, peuvent être une invitation au voyage ou plus simplement à la curiosité. Mais une curiosité qui se veut, presque toujours, humaine. C’est un genre plus intéressé par l’anecdote qu’autre chose. Même quand l’émission (et ce n’est pas toujours le cas) inclut des données historiques ou scientifiques, le rapprochement avec le quotidien des personnes vivant sur place est toujours privilégié.
Ce qu’un travel show veut, c’est vous faire imaginer avoir fait ce voyage, peut-être éventuellement imaginer votre vie dans cet endroit. Guère plus. Ce n’est pas de la slow TV, qui serait purement contemplative et dénuée de structure, mais ça s’en approche très souvent.

Eh bien Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo est un peu comme ça. Sauf qu’il s’agit résolument d’une fiction, dans laquelle la présentatrice voyageuse est remplacée par une protagoniste voyageuse, qui sa propre backstory. C’est le générique qui nous en apprendra une partie, près de 5 minutes après que l’épisode ait commencé : Michiko vit à Tokyo où elle est représentante commerciale pour une compagnie de meubles. C’est une vie qui a l’air remplie, notamment de succès, mais la jeune femme met tout en pause pendant ses congés pour partir en train à l’autre bout du pays, et c’est sur cela que la série porte réellement.
Dans ce premier épisode, lancé dans la nuit de vendredi à samedi, Michiko se retrouve dans le Nord du Japon, dans un petit train qui la dépose en gare de Hirafu, non sans avoir au préalable admiré la machine qui l’a transportée aussi loin. C’est que, Michiko est une passionnée de trains, et les voyages sont surtout un moyen pour elle d’admirer les locomotives et les wagons ; elle connaît l’histoire des modèles mais aussi des lignes, et vient aussi loin pour assister elle-même à la beauté du réseau ferroviaire qu’elle connaît si bien. Bien entendu, elle va dévoiler quelques informations aux spectatrices pendant son voyage, mais elle n’est pas là pour sortir sa science ; ce n’est pas ça, l’objet de la série.

Hirafu est, à son arrivée, drapée dans une épaisse couche de neige, mais ce n’est pas le genre de choses qui désarçonne la jeune femme. Elle commence par un déjeuner qu’elle a acheté dans une gare précédente, dégusté au calme dans la salle d’attente de la petite gare, où elle ne peut s’empêcher de remarquer que quelqu’un a déposé des tabourets sculptés dans des troncs d’arbre, qui sont à vendre (déformation professionnelle). S’en suit une balade dans les alentours de la gare, où elle repère qu’un jeune homme descendu du même train qu’elle est affairé à prendre des photos des trains qui passent sur la ligne. Puis elle se présente à la réception du gîte de la gare : Hirafu est en effet la seule gare du pays dans laquelle un bed and breakfast est intégré à la structure ferroviaire ! C’est l’occasion pour elle de rencontrer l’homme qui entretient à la fois la gare et le gîte, puis la vieille femme avec laquelle elle s’apprête à partager, cette nuit-là, l’une des chambres de la petite résidence. Après un nabe qui permet à tout le monde d’échanger quelques mots autour de la table du dîner, la journée se finit sur un banc adossé à la gare, à discuter avec la voyageuse âgée. Le lendemain, Michiko se lance dans une promenade plus large encore, et découvre un recoin inattendu au détour d’un sentier.
Et voilà. L’épisode s’arrête là. Il n’avait pas besoin d’en dire plus.

Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo est contemplative ; son héroïne ne se déplace pas sans son appareil photo (on comprendra pourquoi en fin d’épisode ; cette révélation est absolument anodine, d’une certaine façon, ce qui explique qu’on n’en ait pas eu besoin plus tôt), et immortalise divers moments de son passage à Hirafu. Ce sont des photos qui oscillent entre l’anodin et le sublime, capturant aussi bien de larges panoramas que des petits détails. On est un peu là pour s’émerveiller devant la beauté de ce village, mais pas seulement. Les diverses personnes qu’elle rencontre, aussi, peuvent avoir leur photo.
Quelle différence avec un travel show, du coup ? Pourquoi en faire une série, s’il s’agit d’aller dans un véritable lieu ? Eh bien, la fiction permet aussi de mettre l’ego de côté, et de se concentrer non sur les personnes exactement (et pour cause : elles sont fictives), mais plutôt sur les lieux et surtout, les histoires. Les histoires de ces gens qu’on croise et qu’on ne reverra sans doute jamais (…ou peut-être que si), qui ont fait partie du voyage mais qui n’ont jamais totalement brisé la solitude. Leur compagnie permet d’échanger quelques mots et d’avoir, brièvement, un aperçu de leur vie. Comme une photographie de qui sont ces personnes à un moment donné, réunies uniquement par l’exceptionnelle circonstance d’un voyage fait au même moment que Michiko.
Il y a le responsable de la gare, qui a tout plaqué il y a plusieurs années pour venir travailler dans cet endroit perdu au milieu de nulle part ; il y a le jeune homme qui prend des photos des trains parce qu’il ne s’imagine pas faire autre chose de sa vie ; il y a cette veuve qui n’a jamais voyagé quand son mari était en vie, mais qui commence à voir du pays. Ce ne sont pas des histoires extraordinaires, mais ce sont les histoires de ces personnes-là, et on peut les raconter. Ou au moins raconter ce passage-là. Il n’y a pas spécialement d’enjeu, ni de mystère à révéler. Au contraire, hors quelques phrases échangées sous l’émotion du voyage, on ne saura rien d’autre de ces protagonistes ; le reste de leur existence leur appartient.

Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo choisit la fiction parce qu’on peut mieux choisir l’histoire à raconter et la façon dont elle est racontée. Ce sont des histoires qui ne sont ni trop incroyables ni trop tristes. Ce sont des anecdotes, mais des anecdotes sélectionnées pour ne pas dénaturer l’essence-même du voyage. Ce sont des photographies de vies anodines, qui suscitent une émotion (même brève) chez Michiko. Ou simplement qui lui permettent d’apprécier le voyage, et ce bref instant de partage.
C’est un procédé quasi-anthologique, ce qui convient bien à une série itinérante comme celle-ci.

Au passage, il faut aussi admirer l’extrême délicatesse des sous-titres.

Ce que dit une série comme celle-ci, c’est que vous n’avez pas besoin d’aller spécifiquement à Hirafu pour faire un beau voyage… mais si vous y allez, on vous dit pourquoi cela pourrait valoir le coup. Ce n’est pas exactement l’endroit qui est important. Il y a des centaines de gares comme Hirafu, et Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo s’apprête à vous en présenter seulement douze pendant cette saison, alors franchement inutile de se focaliser sur la destination en particulier.
En revanche, ce que raconte la série, c’est que le voyage est précieux à la fois parce qu’il emmène ailleurs, et parce qu’il permet de croiser d’autres que soi. Ce qui fait toute la beauté du voyage, ce sont les émotions vécues en rencontrant ces lieux et ces gens. Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo renvoie à ce que le voyage a de plus intime : plus on est ailleurs, plus on est en soi. Alors qu’à la maison, on a parfois à peine l’occasion de ressentir quoi que ce soit…

Une série comme Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo a le courage (surtout à notre époque télévisuelle) de dire à ses spectatrices que l’essentiel, c’est ce ressenti sur le moment. Et pendant une demi-heure, elle les autorise à ressentir ces émotions à la fois anodines et complexes.
Il n’y a pas de règle. On peut ne réagir qu’à une partie de ce que l’on voit (peut-être serez-vous insensible aux prises de vue d’une simple colline enneigée), ou bien s’extasier devant chaque détail (« oh, le panneau de la gare est un peu rouillé ! oh, quelle jolie fontaine ! »). On peut (surtout si vous êtes moi) s’intéresser au bento consommé en salle d’attente, ou s’apaiser à l’idée d’un thé chaud sur le quai froid. On peut préférer les histoires des inconnues rencontrées pendant ce voyage, ou apprécier les moments silencieux pendant lesquels Michiko traverse la campagne japonaise en observant tout autour d’elle. Peu importe à quoi vous êtes plus réceptive, Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo vous dit qu’il y a forcément quelque chose dans ce lieu réel (mais avec des personnages fictifs) qui peut nous faire ressentir quelque chose. Et ce quelque chose n’a pas besoin d’être extraordinaire.
Aucune surenchère. La simplicité peut être émouvante. C’est ça aussi, un voyage.

Je suis quelqu’un qui, agoraphobie et pauvreté oblige, voyage peu. Physiquement en tout cas. Pour moi, Tetsu Oota Michiko, 2 Man Kilo n’est et ne restera que fiction. Mais quelle belle fiction.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

5 commentaires

  1. Piou dit :

    Vraiment intriguée de voir une série qui a ce format

  2. Céline dit :

    J’ai vu les 2 premiers épisodes (pour l’instant), j’aime beaucoup, et je suis assez admirative de Michiko qui engage la conversation avec des inconnus (ce que je suis incapable de faire), et de ces rencontres, même si comme tu l’as dit elle ne reverra sûrement jamais ces personnes.
    J’aime beaucoup cette vision-là du voyage, pas juste pour voir des « trucs jolis » ou des « trucs connus » mais aussi échanger avec les gens. Ça m’a fait penser à une ancienne collègue qui m’avait dit une fois que le voyage qu’elle avait préféré était celui qu’elle avait fait dans un pays d’Europe de l’Est (je sais plus lequel exactement, je dirais une bêtise), et j’avais été assez surprise car c’était un pays qui ne m’attirait pas du tout, et elle m’avait parlé de la sympathie des habitants là-bas, et des gens qu’elle avait croisés, quelques anecdotes, et c’était vraiment ça qui l’avait marquée et lui avait fait apprécier ce voyage.
    Et du coup ça me questionne aussi sur ma façon à moi de voyager, la plupart du temps avec un programme prévu à l’avance, des listes de trucs à voir/à faire, limite un temps consacré à chaque visite/activité. Un voyage, ça peut aussi être une aventure humaine, et c’est vrai que je passe peut-être à côté de quelque chose (bon, c’est sûr qu’aller dans une gare paumée ça doit aider pour engager la conversation plutôt que dans une grande ville ^^) Ou ça peut être tout simplement ne rien prévoir de précis, marcher au hasard et découvrir des choses en chemin.
    Voilà, tout ça pour dire que j’aime beaucoup cette série (encore merci de me l’avoir recommandée), et que c’est aussi appréciable de temps en temps de regarder quelque chose sans qu’il y ait des rebondissements toutes les 5 minutes.

    • ladyteruki dit :

      Tu ne peux pas savoir à quel point je suis contente que cette série te plaise. Je peux concevoir que ce soit en décalage avec beaucoup de nos habitudes télévisuelles européennes (ou nord-américaines, for that matter) et je crois que toutes les personnes auxquelles je l’ai recommandée n’y accrocheront pas forcément, mais je continue parce que, quand même, ça fait du bien, cette quiétude. Et les décors naturels sont quand même incroyables ! Imagine vivre dans un pays où tu trouves des décors pareils juste en suivant le réseau ferré… je me demande si on pourrait transposer ça ici ! (je me demande ça pour beaucoup de séries japonaises, tout bien pesé)
      Je vois ce que ta collègue voulait dire, mais si on est honnêtes, le voyage induit aussi une approche particulière. Tu prends moins les gens au sérieux quand tu sais que tu n’es que de passage, donc l’investissement est différent. Et puis, tu es en voyage, donc de meilleure humeur. Et puis, c’est vrai dans l’autre sens aussi : une touriste, on ne la traite pas comme une voisine, une collègue, une amie, une membre de la famille ; c’est parfois plus facile d’être joviale avec des inconnues. Autant de facteurs qui font que ces expériences sont vouées (sauf pays dangereux) à être généralement positives, en moyenne au moins. Mais après, je crois que chacune voyage comme elle se sent à l’aise, et pour des raisons différentes ; ça ne conviendrait pas à tout le monde de voyager comme Michiko. C’est pour ça qu’on a des séries !

  3. Tiadeets dit :

    En grande passionnée du train qui m’apprête à rentrer en France en train, j’aime tellement les voyages en train et les rencontres que l’on fait grâce à ce mode de transport. J’aime trouver d’autres personnes qui voyagent aussi en Interrail et lancer une conversation. On rencontre plein de gens qu’on reverra peut-être ou pas du tout, mais le plus intéressant, c’est juste ça, les rencontres d’un trajet, de regarder par la fenêtre du train pendant que l’on voyage en prenant son temps. On laisse le temps au temps et j’aime ça.

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