Ne capitule pas devant le Capital

17 juillet 2022 à 20:47

Les revenge dramas ne sont pas ce qui manque à la télévision ; ce sous-genre est plutôt populaire dans de nombreux pays de la planète, et s’avère suffisamment flexible pour autoriser plein de traitements différents. A une époque, je trouvais ces séries un peu trop convenues et prévisibles, mais avec le temps j’ai réalisé qu’on pouvait en fait y trouver une multitude de choses très différentes, pourvu de sortir un peu des sentiers battus plutôt que de se tourner inlassablement vers les séries les plus évidentes. Fukushuu no Miboujin, qui a démarré il y a une dizaine de jours à la télévision japonaise, fait partie de ces séries qui tentent des choses intéressantes à partir de cette soif de vengeance. Intéressantes, mais aussi glaçantes.

Trigger warning : suicide, harcèlement au travail.

Dans ce thriller dramatique, une femme décide de se venger après que son mari se soit suicidé. Sur le papier, ça semblait extrêmement douteux (jurisprudence 13 Reasons Why, qui comme je l’expliquais au moment de la première saison avait une attitude terrible vis-à-vis du suicide). Heureusement, il se trouve au vu du premier épisode que la série a su trouver un bon équilibre, et même un angle d’approche assez inédit.

L’héroïne de Fukushuu no Miboujin (« la vengeance d’une veuve ») est Mizuki Suzuki, une jeune femme qui il y a encore quelques mois menait une vie tout-à-fait quelconque. Femme au foyer, elle semblait avoir tout pour être heureuse, son mari Yuugo la couvrant d’amour. Et puis, un jour, elle a reçu un appel pour l’informer que Yuugo s’était jeté du haut de l’immeuble de sa compagnie. Rien n’a plus jamais été pareil ensuite.
Ces ingrédients, Fukushuu no Miboujin les dissémine avec parcimonie pendant son premier épisode ; il n’y a pas vraiment de surprise, cependant, parce que même avant que ces détails nous soient révélés, la série fait des allusions appuyées à la tragédie à plusieurs reprises. On n’est pas dans une situation où la série essayerait de ménager le suspense, donc. En outre, l’épisode inaugural a commencé par une scène dans laquelle Mizuki se venge de quelqu’un, comme ça le ton est donné d’emblée sur les enjeux principaux de la série : le suicide, donc la vengeance.
C’est que, ce n’est pas un hasard si Yuugo s’est suicidé au travail. Sa souffrance y était grande, simplement il l’avait gardée pour lui pendant des mois avant de finalement se donner la mort, épuisé par son environnement de travail et incapable d’en parler à qui que ce soit. En cela, Fukushuu no Miboujin réussit à éviter l’écueil auquel je parlais en faisant référence à 13 Reasons Why : ce n’est pas que le suicide est, par nature, dans l’absolu, la faute d’autrui. C’est qu’ici le suicide est effectivement la conséquence directe des actions d’autrui. Il y a un blâme à administrer parce que le mal-être n’aurait pas existé sans l’intervention (directe ou indirecte) de tout l’entourage professionnel de Yuugo, participant à un système injuste et brutal. Ainsi il s’agit moins ici de se venger d’un suicide isolé, que de prendre sa revanche sur les ravages du capitalisme et du rôle que chaque employée y joue. Cette nuance parvient à changer entièrement la perception que l’on a de cette histoire de « responsabilité », qui dans d’autres circonstances narratives relèverait de l’irresponsabilité scénaristique face à la gravité du sujet.

D’ailleurs, que Fukushuu no Miboujin se choisisse un tel sujet devrait attirer notre attention à un autre égard…
Historiquement, la télévision japonaise s’est presque toujours faite l’écho de la « valeur travail » longtemps entretenue dans la société nippone. On ne compte plus (il n’y a pas assez de nombres dans l’univers !) les séries sur un personnage qui tente de faire de son mieux dans le milieu professionnel de son choix. Des séries entières ont pu être au fil des décennies déclinées sur ce thème, les protagonistes réitérant leur volonté d’être de bonne employées quasiment à longueur d’épisode. A l’occasion ces dorama font, je dois le dire, du bien ; comme j’ai eu l’occasion encore assez récemment de le souligner dans ma review de Gohoubi Gohan. Quitte à exister dans une société où tout passe par le travail, autant ne pas en haïr chaque minute, non ? Quand on vit dans un monde où le travail est au cœur de tout (et je ne parle pas que du Japon ici…), trouver même artificiellement l’énergie de retourner au bureau lundi matin plutôt que d’encastrer sa voiture dans un platane, c’est salvateur. Le problème c’est que peu de séries nippones s’intéressaient à déconstruire ce besoin au lieu de juste le nourrir. A la place, on se racontait, inlassablement, le roman d’une nation de personnes bosseuses et volontaires.
Fukushuu no Miboujin fait partie des séries (heureusement elle n’est quand même pas la seule) à interroger ce mythe, et remettre en question le monde du travail. Elle ne décrit pas grand’chose de différent sur l’entreprise par rapport aux autres séries, en définitive. Il y a la même organisation très hiérarchique, la même pression à faire des heures à n’en plus finir, il y a même des engueulades au bureau du manager devant tout le monde. Sauf qu’au lieu de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et trouver ailleurs la force de requinquer pour nous aider à retourner bosser le lendemain, Fukushuu no Miboujin pose la question à ses spectatrices : est-ce que ça en vaut la peine ? Est-ce vraiment une vie ? Et que se passe-t-il quand il s’agit de mort ? En japonais, il y a un mot spécialement pour les morts dues au travail (le terme « karoshi« , qui n’est pas limité aux cas de suicide), est-ce que ça ne devrait pas nous alerter ?
Il n’y a pas que le cas de Yuugo, d’ailleurs. Au fil de ce premier épisode, la série va révéler que d’autres employées ont remarqué (et comment ne le pourraient-elles pas ? comment si peu d’autres employées de séries ont-elles pu ne pas le remarquer) que non seulement ces conditions de travail considérées comme banales sont insupportables, mais elles sont aussi profondément injustes.

Toutefois, Fukushuu no Miboujin ne veut pas juste mettre cette brutalité sur le compte de la société. Elle veut rappeler que la société, c’est votre patron, c’est vos collègues, c’est vous, c’est moi (enfin, un peu moins moi, je suis à la retraite). Que le système est système parce qu’on ne le remet pas en question ; on courbe l’échine en attendant que l’orage passe, comme si cela allait aider. Chacune a un rôle à jouer dans le drame qui se déroule dans les bureaux de tout le pays, et dans ce bureau-là en particulier. De ce côté-là, Fukushuu no Miboujin s’inscrit aussi dans une variation intéressante des tropes courants à la télévision nippone, donnant aux différentes protagonistes la responsabilité individuelle de corriger leurs erreurs (la télévision japonaise étant souvent inconfortable à l’idée de parler directement de problèmes systémiques), mais sans perdre de vue la vue d’ensemble.
Le rôle de Mizuki apparaît comme un révélateur de l’imputabilité de chacune. La jeune femme a en effet tout changé : son nom, son look, et même son activité, apprenant à coder pour pouvoir intégrer l’entreprise où travaillait son mari incognito. Episode après épisode, sous le nom de Mitsuki/Mitsu, elle va vraisemblablement se rapprocher de chaque personne ayant laissé se perpétuer l’ambiance délétère au travail, qui a détruit Yuugo. Il ne s’agit pas de les tuer, mais de quand même ruiner leur vie. Comme elles ont ruiné celle de Yuugo. Comme elles ont ruiné la sienne. Comme elles ruinent la vie de tout le monde.

Il y a plein de détails intéressants dans la façon dont Fukushuu no Miboujin s’empare de son sujet, donc. Le revenge drama est ici, en grande partie, un drame social ; le fait que l’épisode emploie le seul personnage de flic comme un témoin relativement approbateur des actions de Mizuki est d’ailleurs saisissant. La série semble, au moins pour le moment, n’avoir vraiment prévu aucune forme de rétribution pour les exactions que Mizuki est décidée à commettre ; ce n’est pas elle qui est jugée ici. Les propos tenus dans les couloirs de cette entreprise, blâmant l’organisation du travail mais aussi les travailleuses elles-mêmes (il y a à mon avis des nuances intéressantes qui se préparent à être dites quant aux deux employées les plus jeunes du service), ne laissent jamais oublier que la condamnation de la série est sans appel.
Le capitalisme tue.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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