Everyone’s a superheroine

31 décembre 2022 à 22:14

L’histoire des comic books philippins (soit les komiks) est longue et fourmille de ramifications passionnantes avec la culture traditionnelle et l’Histoire du pays. Je vous rassure, on ne va pas se lancer dans un article abstrait en cette fin d’année… pour la bonne raison que ça a déjà été fait. Toutefois, ce rappel est important pour replacer dans le contexte l’incroyable popularité de la superhéroïne philippine qui surplombe toutes les autres superhéroïnes philippines : Darna.
Née dans les komiks de Mars Ravelo en 1947, elle a connu tellement d’adaptations que les mathématiques n’ont pas encore inventé de nombre assez grand pour les chiffrer. Rien qu’à la télévision, il y a déjà eu pas moins de 3 adaptations : l’une en 1977, et les suivantes en 2005 puis 2009 (et si vous vous demandez pourquoi il y a eu deux versions à seulement quatre années d’écart, c’est que vous auriez dû cliquer sur le lien de mon premier paragraphe). A ce stade une armée d’actrices philippines a incarné l’héroïne…

L’événement télévisuel de 2022, sur les écrans philippins, était précisément l’arrivée d’une nouvelle adaptation, toujours sobrement nommée Darna (ou parfois Mars Ravelo’s Darna). Voilà qui m’offre la première opportunité dans l’histoire de ces colonnes de pouvoir comparer deux adaptations philippines d’une même histoire, puisque voilà quelques années j’avais déjà reviewé pour vous le premier épisode de la Darna de 2009.
Cette nouvelle mouture de Darna se veut ambitieuse dans sa forme (à plus forte raison parce qu’à l’origine, il devait s’agir d’un film… avant que COVID passe par là), mais aussi dans son fond (l’intention affichée étant d’être un peu plus sombre que les adaptations précédentes). Ce n’est pas tellement étonnant vu que c’est la première fois que le network ABS-CBN a les droits de la franchise, qui ont pendant longtemps appartenu à son concurrent principal, GMA : il s’agit donc de frapper un grand coup pour montrer qu’ABS-CBN est capable de faire autre chose que de la simple redite. La production de la série a même affirmé vouloir délaisser certains aspects soapesques souvent développés par les séries précédentes… ce qui est à la fois louable et étrange de la part d’une série de plusieurs dizaines d’épisodes, surtout si elle est produite dans un pays de tradition telenovelesque. Draw me intrigued.

Dans la version 2022 de Darna, l’héroïne principale est Narda, une adolescente qui vit avec sa mère Leonor, et son jeune frère Ding, ainsi que proche de sa grand’mère paternelle, Roberta. Depuis toujours, Leonor pousse Narda à s’entraîner au combat (alors que son frère, pas du tout), et lui apprend elle-même à se battre pendant de longues sessions. Ding, quant à lui, est passionné par les komiks que dessinait leur père, aujourd’hui disparu, et qui racontent des histoires à dormir debout de superhéroïne venue de l’espace, réfugiée sur Terre en attendant soit de pouvoir repartir, soit de défaire le méchant général Borgo venu d’une planète lointaine. Qu’est-ce qu’on n’inventerait pas, quand même ! Narda est encore jeune, et inexpérimentée ; malgré la formation acharnée que lui donne sa mère, elle se sent encore très souvent inapte, bien qu’ayant parfaitement intégré, en revanche, le sens moral que Leonor a voulu lui inculquer. Notamment : « il n’est de plus grand péché que de ne pas aider quand on le pourrait ». Leonor elle-même est secouriste, en tout cas c’est son histoire et elle s’y tient.
…Car si l’adolescente est dupe, les spectatrices, qui connaissent la légende de Darna (et qui ont bien compris quelle histoire racontait le père de Narda et Ding), ont largement compris que Leonor est la Darna originale. C’est une femme venue de la planète Marte avec pour seule aide une pierre magique, qui lui confère des pouvoirs lorsqu’elle l’avale. Elle vit une vie normale avec ses deux enfants et sa belle-mère la plupart du temps, mais lorsqu’une situation urgente se présente, elle avale sa pierre magique et vole au secours des gens. Et surtout, elle tente de préparer Narda au fait que, plus tard, ce sera à elle d’avaler la pierre et prendre le relai. Vous remarquerez que je fais la démonstration d’un self-control à toute épreuve, et n’ai inséré aucune blague à partir de cette histoire de pierre qu’on avale. Growth.

La première chose qui frappe dans cette configuration c’est son ancrage dans l’histoire de la franchise au sens large. Bien-sûr, il y a la mythologie inhérente à l’histoire de Darna : la planète Marte, la pierre magique, toute cette sorte de choses. Darna 2022 y apporte son propre twist, introduit grâce à la lecture des pages laissées par le défunt père de l’héroïne ; le procédé, déjà utilisé dans la version précédente mais cette fois entièrement avec du matériel inédit (et partiellement animé), permet de donner une backstory à la fois familière, et légèrement différente, qui plus est sans avoir à inclure des flashbacks sur Marte. On ne peut pas suspecter Darna de le faire par pure économie budgétaire, tant ses effets spéciaux sont meilleurs que la moyenne dans d’autres scènes, notamment vers la fin quand un robot débarque en ville et commence à tout dézinguer. En tout cas, pour une série philippines, c’est plus que correct. Non, la volonté est réellement de s’inscrire dans l’héritage des komiks, tout en y apportant une touche inédite et moderne ; cela caractérise assez bien cette nouvelle version de Darna.
Et puis, il se trame quelque chose d’encore plus touchant dans cette nouvelle version, et elle est à aller chercher du côté du casting : Roberta est en effet interprétée par l’actrice Rio Locsin. Ce nom ne vous dit probablement rien, mais c’est bien pour ça que vous me lisez : pour que je puisse vous dire que Locsin a incarné Darna dans le long métrage de 1979 ! Ce recrutement envoie un signal clair : « nous faisons une nouvelle version, mais nous n’avons pas oublié les précédentes ». Darna vient de loin ; et je ne parle pas de la planète Marte.

Dans ce premier épisode, ce n’est d’ailleurs pas Narda qui endosse le costume de Darna (ce sera pour plus tard, n’en doutez pas), mais sa mère, Leonor, qui au moment de la quarantaine est toujours une superhéroïne. La série joue beaucoup sur son double héroïsme, qui la montre à la fois sauver des gens dans la rue ou des accidents (généralement sous les yeux admiratifs de sa fille aînée, qui veut suivre son exemple), et même, vers la fin de l’épisode, s’engager dans une bataille impressionnante face à un robot faisant au bas mot 5 fois sa taille. En fait, sur les posters promotionnels de cette nouvelle adaptation de Darna, c’est précisément dans son costume que Leonor apparaît (voir ci-contre). La série se refuse à minimiser son rôle à celui d’une héroïne âgée, prête à être remplacée, et sur le point de céder ses responsabilités à la véritable jeune protagoniste de la série. A la place, ce premier épisode fait d’elle une superhéroïne à part entière, quand bien même la série ne porte pas sur elle. C’est un départ assez radical de la mythologie habituelle de Darna, telle que représentée dans la plupart des versions antérieures où il n’y a, en principe, qu’une seule Darna ; mais il y a deux Darna dans ce premier épisode. Celle que nous voyons à l’oeuvre, qui se bat fièrement parce que c’est ce qu’elle a toujours fait peu importe la planète où elle se trouvait, et celle qui se prépare (quoiqu’à son insu) à devenir à son tour une combattante.

Tout, dans ces éléments mis en place par la série de 2022, montre que celle-ci est passionnée par le concept de passage de relai au moins autant que par l’héroïsme.
La transmission littérale et symbolique du pouvoir qui se prépare ainsi (dans la première scène, on peut constater par un flash forward que Narda, une fois dans la vie active, va bien devenir secouriste) est d’autant plus positive que ce premier épisode n’insiste pas sur l’aspect tragique des choses. L’absence d’un flashback pour nous parler de l’arrivée de Leonor, par exemple, permet d’éviter de se demander comment elle a vécu son arrivée sur Terre ; le seul flashback de l’épisode, au contraire, sera dédié à la naissance de Narda, lorsque Leonor et son mari réalisent que la pierre magique a choisi le bébé pour un jour devenir Darna à son tour ; la réaction immédiate de la mère est dépeinte comme une démonstration de fierté et de responsabilité, pas de peur ou d’accablement.
Il y a quelques chose de fier dans cette origin story. Ce qui est assez différent de l’origin story de nombreuses autres protagonistes de comics et komiks, dont les pouvoirs ont tendance à émerger dans la souffrance. Cela ne signifie pas que la vie de Narda sera toute rose, naturellement (le flash forward est parlant à cet égard), mais il y a une volonté dans cette adaptation d’éviter le tragique.
Reste à savoir si ce sera le cas d’une victime que nous avons brièvement vue être touchée par un shrapnel maléfique lors de la défaite du robot…

On se demande souvent, lorsqu’arrive une adaptation (plus encore d’une franchise aussi populaire que Darna, qui a déjà été incarnée tant de fois), si cela vaut vraiment la peine. A-t-on vraiment besoin d’une nouvelle version ?
Je crois que Darna 2022 y répond, avec ce premier épisode, plutôt bien. De ce que j’ai vu de plusieurs adaptations précédentes (hélas de façon souvent parcellaire, certes), cette nouvelle version a pris la mesure du défi et refusé la facilité, ainsi que fourni le travail nécessaire à apporter de la valeur à la mythologie de la série.

En outre, il est difficile de ne pas se sentir émue quand ABS-CBN la promeut avec des peintures murales telle que celle ci-dessus, rendant hommage aux héroïnes du quotidien… miroirs y compris, car « nous sommes toutes des Darna ». En 2022, Darna a du sens. C’est une sacrée bonne nouvelle.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

3 commentaires

  1. tiadeets dit :

    Oh, ça donne envie d’aller y jeter un coup d’œil, surtout s’il y a peu d’épisodes !

    • ladyteruki dit :

      Euh… non XD Il y a plus d’une soixantaine d’épisodes déjà diffusés, et la série est toujours en cours ! D’où le « ce qui est à la fois louable et étrange de la part d’une série de plusieurs dizaines d’épisodes » (mais je peux reformuler si c’est pas une tournure claire).

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