Don’t be a little witch

7 janvier 2023 à 23:44

A cause de ma phobie des vampires, je suis un peu passée à côté d’Interview with the Vampire à l’automne dernier. Et par « un peu », je veux dire que les chances que je me mette devant relèvent du microscopique. AMC m’a donné une seconde chance de pénétrer le monde d’Anne Rice avec, en ce mois de janvier, le lancement de Mayfair Witches. Comme son titre le suggère, on y parle cette fois de sorcières, ce qui veut dire moins de canines pointues pour moi.

Trigger warning : suicide, tentative de suicide.

Au départ, je n’étais pas certaine de vouloir tenter la série : bien que n’étant pas, officiellement, un spin-off d’Interview with the Vampire, Mayfair Witches est adaptée d’ouvrages de la même romancière, et les deux séries sont diffusées (à un intervalle très rapproché, qui plus est, qu’on ne peut accuser d’être accidentel) par le même diffuseur. Et les deux histoires ont aussi une ville en commun (même si on ne s’y trouve pas à la même époque… pour le moment ?). Est-ce que je me lançais dans une série dont il me manquerait une partie du contexte (ou, pire, si j’en venais à aimer la série, serais-je par la suite forcée de regarder un crossover quelconque) ?
Fort heureusement, je ne pense pas rencontrer ce problème.

Le premier épisode de Mayfair Witches se partage en effet entre deux villes, deux époques, et deux personnages. Ce n’est pas rendu très clair au départ, à dessein ; en fait il y a même une transition entre deux plans qui essaie volontairement de nous faire croire le contraire.
D’un côté, il y a la docteure Rowan Fielding, une jeune neurochirurgienne de talent, mais qui peine à s’imposer dans un univers à la fois très masculin et hiérarchisé. Elle aspire, un jour, à occuper le poste de chef de la chirurgie, mais dans l’intervalle il lui faut composer avec les humeurs de son supérieur autant que faire se peut. On apprend progressivement que Rowan est une enfant adoptée, et que sa mère, Ellie, a eu un cancer par le passé ; dans ce premier épisode, le cancer revient et, au fil des scènes, s’avère incurable. Ellie pose lentement les jalons de l’après, alors que Rowan essaie, dans un dernier effort, de trouver un traitement expérimental de la dernière chance.
De l’autre côté, on a Deirdre Mayfair, une femme catatonique qui vit enfermée dans sa demeure familiale de la Nouvelle-Orléans. C’est exactement ainsi qu’elle a grandi, surveillée étroitement par ses deux tantes ; et c’était, apparemment, le cas de sa propre mère avant elle. A l’occasion de la visite d’un tout nouveau médecin, qui découvre son dossier médical, Mayfair Witches revient dans le passé pour nous raconter sa jeunesse. Deirdre vit l’enfermement et la surveillance permanentes par ses tantes comme une torture ; cependant, elle a un oncle qui organise toutes sortes de fêtes décadentes, et se retrouve, un soir, à faire le mur pour assister à l’une d’entre elles ; pendant cette soirée, elle a une aventure d’un soir avec un jeune homme, et se retrouve enceinte. C’est évidemment un problème, en particulier parce que ses tantes sont extrêmement croyantes en plus du reste.

En surface, rien de très surnaturel dans tout cela, mais ce n’est qu’en surface. Mayfair Witches nous introduit très tôt à l’existence de Lasher, un étrange personnage qui hante Deirdre depuis l’enfance, mais qu’elle considère plutôt comme un ami imaginaire… sauf que pour elle, il est très réel. Il semble que par le passé, son entourage ait eu vent de Lasher, et que tout le monde ait redoublé d’efforts pour la dissuader d’interagir avec lui ; ce qui invalide la possibilité qu’il soit un pur produit de son imagination. Et en effet, pour Deirdre, il est très réel… même si en définitive elle ne sait pas grand’chose de lui : ça, ce sera pour la fin de l’épisode, quand elle découvrira ce que nous suspections depuis plusieurs minutes déjà : il est une sorte de démon !
Dans son monde également très réaliste, trop réaliste hélas, Rowan commence à suspecter qu’elle possède une étrange capacité : elle est capable de visualiser le cerveau des gens, et même de leur provoquer des ruptures d’anévrisme par sa simple volonté. C’est évidemment absurde mais c’est, aussi, quelque chose qui lui est déjà arrivé dans l’enfance, et qui va se reproduire deux fois dans ce seul épisode, signe d’une accélération certaine. Ellie essaie de la décourager de croire à pareilles sornettes : un don pareil est évidemment impossible. L’épisode, pourtant, montre qu’Ellie cache quelque chose à Rowan ; elle contacte même une mystérieuse institution à la Nouvelle-Orléans, pour s’assurer que quelqu’un, après son décès, sera en mesure de protéger sa fille. Hélas, Ellie restera fidèle à son serment, et emportera dans sa tombe le secret des origines de Rowan.

Ce n’est pas exactement un twist foudroyant d’originalité que Rowan soit en réalité la fille de Deirdre, confiée à Ellie par l’une des tantes ; mais avant de le confirmer, Mayfair Witches essaie quand même de nous trimbaler un peu pendant cet épisode initial. Pour le sport.
Se met pourtant en place, malgré ce temporaire tour de passe-passe, une chronologie terrifiante sur l’arbre généalogique de Rowan, et à travers elle des femmes Mayfair. Au moins trois générations d’entre elles ont vécu de grandes tragédies. Il semblerait cependant qu’en décidant de son adoption (à l’insu de Deirdre), les tantes Mayfair aient essayé d’épargner à Rowan la pire des horreurs : tomber sous le joug de Lasher.

C’est le moment où je vous avoue que je suis très circonspecte quant à tout cela. Le premier épisode de Mayfair Witches, euh… en fait ne parle pas vraiment de sorcières. Il parle de victimes. Les héroïnes de cette histoire sont une dynastie de victimes. De mère en fille, souffrance sur souffrance. Tout dans ce premier épisode indiquent qu’elles ne font que subir : que ce soit l’enfermement, la compagnie de Lasher, ou même leurs pouvoirs (seule Rowan, à ce stade, fait la démonstration d’un pouvoir, d’ailleurs)…
Les tantes vivent dans la terreur (on ne nous dit pas précisément de quoi, mais on devine), et passent leurs soirées à genoux chez elles, priant que Deirdre soit épargnée. Deirdre vit dans la terreur, de la surveillance de ses tantes de façon immédiate, mais aussi du sort de sa propre mère, que l’enfermement a poussée au suicide. Peu avant la naissance de Rowan, elle envisagera d’ailleurs de mettre fin à ses propres jours aussi, dans des circonstances similaires. Et Rowan, enfin, vit dans la terreur causée non seulement par l’idée que sa mère est sur le point de disparaître, mais aussi par le don qu’elle se découvre, et qu’elle ne maîtrise pas ; certes pour le moment elle ne l’utilise que contre de parfaits connards, et en un sens cela semble moralement justifié, mais elle ne le fait pas exprès, ce qui ne fait qu’ajouter à sa terreur. Les sorcières de Mayfair Witches sont, dans ce premier épisode au moins, perpétuellement prises en position de faiblesse. Elles ne sont pas actrices de leur propre vie, qui semble toujours décidée par autrui. Même les quelques scènes montrant Deirdre à l’âge adulte, le regard perdu dans le vide (en particulier parce que son docteur précédent lui faisait des injections puissantes pour la maintenir dans cet état), soulignent sa vulnérabilité.
C’est très perturbant, je ne vais pas vous mentir, d’autant que Mayfair Witches semble ne vouloir donner de pouvoir qu’aux personnages masculins. Lasher, en particulier, dispose d’un pouvoir qui est à la fois surnaturel, et d’une emprise qui elle, l’est moins. Il s’est en effet arrangé pour manipuler Deirdre dés l’enfance pour qu’elle lui soit loyale, et la cérémonie de fin d’épisode n’est que l’accomplissement de presque deux décennies de grooming. L’élement fantastique apparaît presque comme superflu à ce stade.

Alors évidemment, il est très possible que Mayfair Witches ait pour objectif de déconstruire ce pouvoir masculin, et permette à ses protagonistes féminines de reprendre le contrôle de leurs vies (y compris de leurs aptitudes de sorcellerie). C’est même largement à souhaiter. Deux personnages masculin secondaires (le chef du service de chirurgie et le patron muskesque d’une start-up) tendent à indiquer, par leur discours ainsi que leurs interactions avec Rowan, que leur rôle est d’être des obstacles patriarcaux à surmonter. Soit. Mais dans l’intervalle, cela rend Mayfair Witches très dure à regarder, parce que les indices de cette reprise de pouvoir sont quasiment invisibles pour le moment. Les vraies démonstrations de force, elles viennent des hommes. Les héroïnes de la série, elle, sont là pour souffrir ; et honnêtement, même si c’est pour plus tard nous raconter que cette souffrance va cesser, voire même être vengée (peut-être ?), ça m’évoque quand même un peu du trauma porn.
Ce sentiment d’inconfort vient donc de mon visionnage, mais aussi de mon ignorance : j’avoue bien volontiers n’être pas familière de l’univers d’Anne Rice. Je n’ai jamais été très fan de littérature fantastique (surtout qu’elle est très connue pour ses histoires de vampires, et forcément c’est un problème pour moi), donc je n’ai jamais ouvert le moindre de ses bouquins. Je pense que si je savais, dans les grandes lignes, quelles histoires elle aime à raconter, je serais peut-être plus à l’aise avec ce que montre ce premier épisode de Mayfair Witches. J’aurais un peu plus confiance, disons. Là, sans connaître ce qui anime Rice, j’avoue que je ne sais pas trop combien de temps durera la torture, et si elle mènera réellement à quelque chose de positif. En tout cas, le peu que j’ai lu sur Wikipedia ne me rassure pas du tout.
Toutefois, je lis également que l’adaptation d’Interview with the Vampire a fait des choix très différents de l’oeuvre littéraire dont elle est l’adaptation, et ce pourrait aussi être le cas de Mayfair Witches. Auquel cas, j’ai encore moins de références pour déterminer s’il vaut la peine de se prendre dans la gueule des choses aussi violentes (surtout que l’histoire de Deirdre m’évoque des choses personnelles). Peut-être que connaître les livres n’aiderait pas du tout ; ça tombe bien, je persiste à penser que lire ne devrait pas être un prérequis pour comprendre et/ou apprécier une série qui en est tirée.

Dans tous les cas, vous comprendrez que je suis un peu déroutée par ce premier épisode de Mayfair Witches. Ces dernières années, les sorcières n’ont pas été rares à la télévision ; on doit sûrement cette popularité, au moins en partie, à l’idée de plus en plus répandue que les sorcières représentent un pouvoir féminin. Rien que sur les écrans étasuniens, des séries comme Motherland: Fort Salem (qui joue volontairement avec la notion d’organisation matriarcale, d’ailleurs) ou Wicked City dont on parlait il y a quelques jours, insistent sur l’aspect empowerment de la sorcellerie. Pas nécessairement comme une solution idéale à tous les problèmes (personnels ou structurels), mais en tout cas comme une forme d’affirmation de soi qui peut en régler certains. Dans ce premier épisode de Mayfair Witches, tout cela n’est que théorique, un espoir pour l’évolution des protagonistes ; dans les faits, on assiste exactement à l’inverse.
Cela me met mal à l’aise, mais, la bonne nouvelle, c’est que si je ne poursuis pas Mayfair Witches… pas de risque d’être obligée de regarder un crossover avec une série de vampires dans un avenir proche !


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

6 commentaires

  1. tiadeets dit :

    Je suis tentée par l’adaptation d’Interview with a Vampire que je regarderai sûrement dans le futur quand l’envie me prendra, mais je n’ajouterai pas cette série-ci à la liste de potentielles séries à voir.

  2. ladyteruki dit :

    Tu connaissais les bouquins, toi ?

    • tiadeets dit :

      D’Interview avec un vampire, pas ceux-ci. Je ne suis pas une spécialiste d’Anne Rice, hors de son influence sur les fandoms 😛

      • ladyteruki dit :

        Ah ok. Oui non ceux-là, je les approche même pas 😛 Je me suis toujours demandé si c’étaient des livres intéressants, ou si c’était juste du « roman de gare » avec un twist surnaturel.

  3. Tea Rex dit :

    I haven’t read Anne Rice, and this doesn’t sound like it will be the story that gets me there. Great review. Thanks

  4. SALT dit :

    Ah, pour le coup je n’ai pas lu cette série de Rice, mais de mémoire j’avais eu des retours de personnes qui avaient arrêté de la lire après la découverte de celle-ci, parce que justement c’était torture porn et viols à gogo. Donc je dirais que la seule chance de l’adaptation de s’en sortir serait effectivement de s’éloigner du support de base (et on a le droit, en 2023, d’espérer qu’on a un peu avancé sur ces questions ? Ma naïveté me perdra, je sais.) ! (Par contre je ne dirais pas que son œuvre n’est que du roman de gare avec twist surnaturel, à titre personnel. Mais j’aime le fantastique, et même le gothique, il faut dire, et historiquement on en a toute une frange ultra populaire qui flirte avec le penny dreadful/pulp, donc la limite peut être floue, c’est vrai. :D)
    Merci pour ton retour, comme toujours !

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