Back Door

21 juillet 2023 à 13:10

S’il y a bien quelque chose que des exécutifs de télévision peuvent flairer à des kilomètres à la ronde, c’est l’odeur d’une tendance à exploiter. En l’occurrence, du côté de Max (anciennement HBO Max), il s’agit de 17 500 kilomètres très exactement… distance séparant le Brésil de la Corée du Sud. Il faut dire que le Brésil est le 3e pays au monde où les audiences de séries sud-coréennes importées ont le plus augmenté pendant la pandémie de 2020, et que ce serait bête de se priver. Pour votre culture générale, les deux autres sont la Malaisie et la Thaïlande, plus prévisibles.
Devant le succès de la Kpop hors de ses frontières natales, il fallait bien qu’à un moment ou à un autre, quelqu’un nous ponde une série sur « une jeune fille qui se retrouve propulsée dans l’univers de la popculture coréenne ». N’importe qui ayant vu Dramaworld, série fonctionnant sur une idée similaire mais surfant cette fois sur l’émergence des Kdramas, pouvait prédire que ça tomberait un jour ou l’autre.

L’heureuse élue s’intitule Além do Guarda-Roupa (« au-delà de l’armoire »). La plateforme la propose également hors du Brésil sous le titre international de My Magic Closet. A partir de là, tout semble être dit, et on peut se demander ce qu’il y a à ajouter.
Mais laissez-moi essayer quand même !

Même s’il est évident qu’un opportunisme féroce est à l’oeuvre derrière la commande de cette série, il est difficile de nier que son développement témoigne d’un sérieux plus rassurant. On n’a pas affaire ici à un simple prétexte. Além do Guarda-Roupa a même plus de mordant que prévu, tant son premier épisode (lancé hier) prend soin d’évoquer les sujets qui fâchent.
L’héroïne de la série est Carolina (dite « Carol »), une adolescente de 17 ans avec des origines sud-coréennes, qui vit avec sa tante et sa cousine, deux femmes blanches avec lesquelles elle n’a, semble-t-il, rien en commun. Pas de chance, elle en dépend depuis plusieurs années et vit avec elles. Secrètement, Carol caresse le rêve de devenir ballerine, comme sa mère (un cygne devenu ange), mais sa famille a eu une si mauvaise expérience avec la carrière de sa mère, qu’elle est régulièrement découragée de cet objectif jugé irréaliste. En outre, sa tante comme sa cousine ne sont pas juste des réalistes : ce sont des femmes qui voient les affaires comme un objectif en soi. Elles tiennent ensemble un café, pour lequel Carol doit travailler chaque jour après ses cours ; cette somme de travail la met régulièrement en retard à ses cours de danse, qu’elle tente de suivre secrètement. Hélas, les choses ne se passent pas comme prévu au ballet non plus.
Bref, la vie de Carol n’est pas facile. La jeune fille s’est en plus isolée, ne parlant à personne au lycée.

C’est là que se loge en grande partie le nerf de la guerre : Carol est la seule personne asiatique qu’elle connaisse, et elle est aussi la seule à n’être pas du tout intéressée par la Kpop. Toute sa classe, que dis-je, toute son école, est obsédée par divers groupes, et en particulier par ACT, un boys band super populaire dont tout le monde s’arrache les produits dérivés. D’ailleurs la tante et la cousine de Carol l’ont bien compris, qui ont transformé leur humble café en un « K-Café » rempli de références au groupe, dans l’espoir d’attirer des jeunes clientes. Au vu de ce premier épisode, ça a l’air de fonctionner… au grands désarroi de Carol.
C’est très fort, la façon dont le premier épisode d’Além do Guarda-Roupa pose ses références à la Kpop. Parce que c’est vu à travers la perspective de Carol, c’est forcément présenté comme négatif. Il y a l’opportunisme évident de sa famille, qui ne cherche qu’à se faire du pognon sur la popularité soudaine d’un genre (…je ne sais pas à quel point la série est consciente de la mise en abime induite, cela dit, ce sera à vérifier passé le moment de l’exposition). Et puis, il y a ce qu’on ne peut qu’appeler un fétichisme éhonté, de la part de ses camarades de classe et plus généralement toute une classe d’âge. Les trois filles les plus populaires que connaît Carol n’ont de cesse de l’appeler erronément « unnie« , d’essayer de lui parler dans une langue coréenne massacrée et réduite à quelques gimmicks de langage, de lui poser des questions intrusives sur ce qu’elle mange (il est très important de savoir si elle mange du kimchi tous les jours !), et par extension ce qu’elle fait, ce qu’elle sait, ce qu’elle est. En exigeant de Carol qu’elle leur délivre une expérience coréenne stéréotypée, voire même qu’elle devienne leur tutrice en style de vie sud-coréen, elles ne réalisent pas qu’elles l’ont complètement déshumanisée.
Além do Guarda-Roupa, elle, en est très consciente… et invite par la même occasion ses jeunes spectatrices à prendre conscience de ce qui se joue dans ce racisme qui ne dit pas son nom, mais ne saurait être qualifié autrement.

Dans le même temps, Além do Guarda-Roupa est une crise d’identité. Lorsque Carol (en voix-off) s’écrire qu’elle déteste tout ce qui est coréen, ou qu’elle réfute les « accusations » d’être coréenne parce qu’elle est née au Brésil, c’est aussi une part de son propre héritage qu’elle nie. Elle n’est, évidemment, pas obligée d’aimer la Kpop ! En revanche il est difficile de ne pas faire le lien entre ses difficultés à se reconnaître comme asiatique dans un monde où tout ce qui évoque ses racines lui est imposé ou nié, et rien entre les deux. Le fait que sa propre famille lui interdise la danse classique au prétexte que cela a ruiné la vie de sa mère (ce qui n’est pas exactement le souvenir qu’en a Carol dans ses flashbacks, qui plus est), que dans le même temps Carol ait du mal à danser comme elle le voudrait, et que la seule référence coréenne dans sa vie soit la Kpop, sont autant d’ingrédients pertinents que la série manie en parallèle, et avec pas mal de finesse. Ce qu’Além do Guarda-Roupa raconte, ce n’est pas que la Kpop devrait être aimée à tout crin par Carol ; en revanche elle prépare le terrain pour que cela l’aide à se réconcilier avec une part d’elle-même. D’une façon ou d’une autre.
En l’état, Carol ne peut pas être ce qu’elle est. Mais elle refuse aussi d’être autre chose que ce qu’elle est. A 17 ans, c’est proprement intenable ! Surtout quand on se sent seule. Si seule…

On en oublierait presque ces histoires d’armoire magique, mais je vous rassure, on va y venir. Car au fil de l’épisode, Carol commence à voir apparaître Kyung, la star principale d’ACT, le « all rounder » qui sait tout faire mais qui garde une part de mystère, le danseur infaillible qui, récemment, a justement failli. Il lui apparaît dans sa chambre comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, et Carol, qui a bien assez de soucis comme ça, décide dans un premier temps qu’il s’agit d’une hallucination. Vous vous doutez bien qu’on ne ferait pas toute une série s’il s’agissait réellement d’une hallucination ! Il semblerait que Kyung soit bel et bien en train d’entrer via la porte de la large armoire en bois, tapie dans le fond de sa chambre, dont elle a accidentellement brisé le miroir au début de l’épisode. Sept ans de malheur ? Hasard ou coïncidence, les contrats des artistes de Kpop ont tendance à également durer sept ans…
Além do Guarda-Roupa garde étonnamment les demi-pointes sur terre, vu le contexte et le synopsis. Entre l’aspect fantastique de son intrigue et le recours à la Kpop comme argument de vente (surtout qu’on y trouve de vraies personnalités sud-coréennes : Kyung est incarné par Woojin ; les autres membres d’ACT sont également incarnés, quoique brièvement dans cet épisode, par d’autres célébrités coréennes), on aurait légitimement pu craindre le pire. Personnellement j’y allais à reculons ! Mais l’ancre émotionnelle de la série est indéniable. Quant à son ton, assez sévère envers la tendance dont elle tire l’essentiel de son attrait, il prouve que le sujet a fait l’objet d’une réflexion loin d’être superficielle.
Vu qu’il s’agit avant tout d’une série pour le public jeune et/ou ado, auquel il aurait été si facile de servir quelque chose de plus consensuel, on ne peut que saluer l’effort.

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1 commentaire

  1. Mila dit :

    Oh bah du coup, tu vois, j’avais entendu rapidement parlé de la série (à cause de Woojin), mais juste le synopsis très réduit: armoire magique, kpop, romance probablement, et donc je m’étais ditg « okay probablement pas », mais à te lire, ça a l’air bien plus intéressant et plus mordant que ce qu’on m’en avait laissé entendre jusque-là (c’est-à-dire pas grand-chose, c’est surtout moi qui aurais dû me renseigner).Merci, du coup !

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