La rage au ventre

29 novembre 2013 à 23:33

« I want to kill him.« 

En 1990, HBO diffuse, dans le cadre de son cycle « America Undercover », le documentaire Child of Rage. Plutôt court (seulement 27 minutes), il est composé essentiellement d’entretiens avec la jeune Beth Thomas, une enfant de 6 ans et demi qui montre des signes pour le moins inquiétants de violence. Ces signes, s’apprête-t-on à nous apprendre, sont dus aux violences qu’elle même a connu quelques années plus tôt.
Les entretiens, cependant, ne sont pas tournés pour l’occasion de ce documentaire : ce sont des videos des sessions de la petite fille avec son thérapeute, le Dr Ken Magid. Elle revient avec lui sur des épisodes particulièrement violents de son comportement.

Child of Rage, vous l’aurez compris, n’est pas facile à regarder : son sujet est pénible, et les faits rapportés à l’écran, sans qu’ils puissent être vus par le spectateur (et pour cause), sont profondément dérangeants. Pour autant, le documentaire est, à sa façon, unique en son genre : la plupart du temps, les interviews sont provoquées pour la camera d’un documentariste, au lieu d’être spontanées et partie intégrante d’un parcours de soin. Des propriétés dont on peut imaginer qu’elles limitent la tentation du spectaculaire, pour se limiter à une constatation factuelle de l’état mental d’une enfant perturbée.

Il ne fait d’ailleurs nul doute que Beth est dans ce cas : ses anecdotes sont trop assez parlantes pour en douter. Ses tentatives de meurtre (essentiellement sur son frère), ses pulsions morbides (généralement commises sur des animaux), mais également les excès de nature sexuelle qu’elle commet (sur elle-même et, à nouveau, son frère) prouvent que de gros problèmes sont présents. Les anecdotes vont se succéder à l’écran pendant la première partie du documentaire, pendant laquelle Magid l’interroge sur ces pratiques.
Ce qui est incroyable, ce n’est finalement pas tant les propos atroces tenus par Beth. C’est plutôt son visage, omniprésent à l’écran tandis qu’elle raconte quelques unes des plus graves exactions qu’elle a commises : il est impassible. Pas apathique, car on peut la voir réfléchir ou réagir aux interventions de son thérapeute, mais elle ne semble ressentir aucun remords. Ses propos relèvent du purement factuel : oui, j’ai volé les couteaux, oui, je voulais tuer ma famille avec, oui, plutôt la nuit parce que je ne veux pas qu’ils me voient le faire, juste qu’ils le sentent. C’est glaçant, on ne va pas se mentir.
Difficile de ne pas penser à ce qu’on connaît de la sociopathie quand on voit l’absence totale d’affect de la petite Beth. Car non seulement elle n’affiche aucune forme de culpabilité, mais elle ne semble pas spécialement attachée à sa famille ; presque mécaniquement, elle mentionne son frère par son surnom, ses parents comme « daddy » and « mommy », mais ne fait preuve d’aucun commentaire affectueux à leur égard. Ni même de quelque autre ordre que ce soit.

Child of Rage nous explique, plus tard, que Beth souffre d’un trouble réactionnel de l’attachement ; progressivement, il nous est révélé quels traumatismes Beth a subi dans sa très petite enfance, avant que sa mère ne décède et qu’elle comme son petit frère ne soient adoptés ensemble, par un couple, les Thomas, dont le père est un pasteur baptiste. Les parents adoptifs ignoraient, qui plus est, tout du passé des enfants, avant que le comportement violent de Beth ne se déclare.
Le documentaire nous propose petit-à-petit quelques entretiens brefs avec les Thomas, toujours entrecoupés d’extrait de session avec Beth, avant d’expliquer comment Beth allait ensuite être traitée. Hébergée à temps complet dans un institut spécialisé, elle a lentement réappris à la fois la discipline, au lieu de régner par la terreur chez elle, mais aussi à gagner en estime de soi afin de pouvoir à nouveau se lier à d’autres.

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L’intention de Child of Rage est clairement bonne : montrer à la fois les conséquences de la maltraitance extrême vécue par des enfants, et qu’il y a moyen de les sortir du cercle vicieux de la violence. Cependant, plusieurs problèmes émergent au cours du visionnage.
D’abord de par la genèse même du documentaire : c’est le Dr Magid qui a proposé des videos de plusieurs sessions avec des patients à HBO ; le cas de Beth a touché une productrice, et voilà ! D’ailleurs on constate, au moins en s’appuyant sur les vêtements portés par Beth, que toutes les prises de vue ont en fait eu lieu pendant une seule et même session. Difficile de se demander quel genre d’objectivité est permise quant on sait qu’une seule video a été tournée et/ou montrée. La facilité déconcertante avec laquelle Beth raconte ses « crimes » est qui plus est déstabilisante, même si en partie inhérente aux troubles de la petite fille.
Second problème, certaines réponses semblent être obtenues par le thérapeute de façon peu orthodoxe. L’épisode dit « des oiseaux », par exemple, montre que Beth est clairement orientée dans ses réponses ; les effets du montage étant ce qu’ils sont, on est en droit de se demander à quel point les autres propos sont dirigés, ou à tout le moins, aidés en imprimant des souvenirs peu ou pas existants. Rappelons qu’imprimer un souvenir est extrêmement facile, à plus forte raison en contexte thérapeutique. A cet égard, et avec le recul, Child of Rage rappelle combien les thérapies ont évolué en l’espace d’un quart de siècle, notamment avec les enfants.
Pour finir, la quête de l’anecdote terrifiante, quand bien même on lui laisse le bénéfice du doute quant à sa spontanéité, prend totalement le pas sur quelque chose de pourtant essentiel en entretien thérapeutique : le questionnement du ressenti. Or, Magid demandera une seule fois, je crois, ce que Beth ressent. Le problème n’est pas tellement, d’ailleurs, que la petite ne soit pas nécessairement capable de ressentir quelque chose sur le moment ; la façon dont elle évoque certains souvenirs laisse penser à une dissociation, de toute façon. Mais que le thérapeute ne semble pas aborder la question, et donc par là, introduire un examen des actes de la petite par elle-même, pose de grandes questions.

Enfin, et c’est peut-être le plus gênant : Child of Rage prend un cas extrême et lui fait accomplir, en 27 minutes, un tour complet sur lui-même. En une demi-heure, Beth fait montre d’une placidité terrifiante dans sa description d’exactions commises ou subies… puis semble guérie, « normale ». Sa dernière discussion face camera (celle-ci étant totalement provoquée à titre de bilan pour le documentaire) nous permet de constater qu’elle éprouve du remords. Tout va bien dans le meilleur des mondes.
Mais la thérapie qu’elle a vécue en foyer spécialisé (basée sur une quasi-rééducation) fait finalement peu de cas de sa souffrance. Child of Rage impressionne à première vue, mais n’interroge finalement que les conséquences visibles du traumatisme : la façon dont Beth vit tout cela nous sera, à jamais, inconnue. C’est cet angle qui achève de questionner le spectateur sur la sincérité, ou au contraire la recherche sensationnaliste, du documentaire.

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