Real Housewives of Nollywood

10 décembre 2013 à 21:00

UneSemaineenAfrique-650

Il n’est plus à prouver que Desperate Housewives est une série qui, outre de la richesse, a créé bien des vocations de par le monde. Il y a eu des remakes, évidemment (et il y en a encore, entre Umutsuz Ev Kadınları, la version turque qui est encore à l’antenne, ou une version nigériane qui est en chemin), mais il y a aussi toutes ces séries qui ont été inspirées, de loin en loin, par la formule de la série pour parler de la condition d’épouse, de mère et de femme au foyer dans diverses cultures ; ce que par exemple Namae wo Nakushita Megami a fait au Japon, à sa façon.

La série dont je vous parle ce soir suit plutôt cette voie : celle de s’emparer du thème de la série de Marc Cherry… et de le traiter comme bon lui semble, sous un angle propre à la société qui va ensuite la regarder. Cette série, c’est Lekki Wives, dont les 13 premiers épisodes ont été diffusés au début de l’année au Nigeria (décidément très amoureux du concept !).

LekkiWives-650

Lekki ne veut absolument pas dire « désespéré » ; au contraire, c’est le nom d’un quartier de nouveaux riches situé à Lagos, une gated community où l’on reste entre soi. Et l’entre soi, c’est cette société nigériane qui fait fortune dans le pétrole, cette minorité du pays qui bénéficie de la croissance économique du pays, creusant ainsi les inégalités entre pauvres et riches. Derrière les robes extravagantes, les maquillages à la truelle et les maisons chichement décorées, les Lekki Wives ne sont pas glamour. Leur mission n’est pas de faire rêver, et encore moins d’en appeler à l’identification. Derrière le ton de la comédie, car c’est est une (certes mâtinée de primetime soap), Lekki Wives est un portrait au vitriol de l’arrivisme et de l’ambition sociale d’un quartier. Lekki est un endroit où la cupidité et le désir de reconnaissance sont un mode de vie, un idéal.
La série est, d’après sa créatrice, scénariste, réalisatrice et productrice, Blessing Effiom Egbe (également une actrice, et une gloire montante de Nollywood), inspirée par les personnes qu’elle croise au quotidien dans le quartier de Lekki, où elle habite depuis un peu moins d’une décennie.

Lekki Wives repose non seulement sur ses intrigues de trahisons, secrets et complots de gens fortunés, mais aussi sur un procédé empruntant à la télé réalité et au mockumentary ; les héroïnes de la série n’hésitent pas à exprimer face camera, sans aucune honte, ce qui les pousse à agir ainsi. Alors, si dans les faits, le procédé est le même (des témoignages à l’écran des personnages sur ce qui les motive), sur le fond, la série n’emploie cet outil qu’afin de montrer à quel point les héroïnes sont égoïstes, vénales et/ou ambitieuses, pas pour leur apporter de la nuance ou de la profondeur. Lekki Wives, contrairement à bien des fictions similaires, ne leur accordera aucune circonstance atténuante.

Vous pouvez d’ailleurs en avoir un aperçu dans le trailer (qui est également le générique de la série) que je vous ai mis ci-dessous :

Toutefois, n’allez pas croire que la série est aussi vaine que ce que ce trailer laisse imaginer. Il ne s’agit pas juste de s’abriter derrière des personnages détestables pour assister à des scènes de clash futiles. Bien qu’elles soient elles-mêmes animées de sentiments assez peu attachants, les destins de ses héroïnes sont cependant le reflet de réalités parfois très difficiles. Le ton sans conséquence, peut-être limite voyeuriste, de Lekki Wives permet d’aborder des sujets parfois très sensibles, en s’abritant derrière le fait que les spectateurs ne prendront pas les personnages en pitié pour leur parler directement de choses qui fâchent.

Vous avez ainsi pu voir Cleopatra dans cette bande-annonce ; mais quand elle se qualifie elle-même de « trophy wife », elle ne précise qu’une partie de sa réalité.
Le pilote nous apprend ainsi qu’en dépit du fait qu’elle ait obtenu un diplôme universitaire avec tous les honneurs, elle ne parvient pas à trouver de bon emploi, se contentant de petits boulots pour aider sa famille, qui compte de nombreuses filles ; dixit son propre père. Ce dernier, désespéré, vient demander l’aide d’une riche connaissance… qui s’avère bien plus intéressé par le postérieur rebondi de la jeune femme que par son intellect. Le vieil homme propose donc que Cleo n’ait plus jamais aucun souci d’argent… pourvu que son père lui accorde sa main ! Cleo est donc mariée de force au vieux bonhomme ; qu’elle commence à se transformer, une fois arrivée à Lekki, en arriviste bien décidée à tirer le meilleur de sa situation, est donc un moindre mal.
Lekki Wives ne veut pas absolument que nous pensions que Cleo a fait contre mauvaise fortune bon cœur, ou que les circonstances l’ont conduite à devenir la peste qu’elle est aujourd’hui. Le « drama » (à prononcer Happy Endings-style) que représentent ses relations adultères prime sur la critique sociale, c’est juste que cette dernière reste présente en toile de fond.
Et lorsqu’elle trompera plus tard son vieux mari (avec un amant qu’elle aura le culot de présenter comme son cousin pour qu’il puisse aller et venir comme bon lui semble !), elle sera présentée dans tout son égoïsme ; la société (très conservatrice et religieuse) du Nigeria peut continuer de la condamner pour son comportement, mais il ne sort pas de nulle part, et c’est ce genre de circonstances aussi que chronique Lekki Wives. Sans s’apesantir… mais sans ignorer des questions plus profondes.

Si Lekki Wives n’est pas du goût de tout le monde, pour bien des raisons, il est intéressant de souligner qu’elle n’a fait l’objet d’aucune réaction outrée, notamment de la part des organisations religieuses. Et aucune tentative de la faire retirer de l’antenne, non plus. Ce ne sont pas les pommes de discordes qui manquent, pourtant ! Outre les mœurs, comment dire, très libres de certaines héroïnes (adultère, voire même sado-masochisme à l’occasion…), il y a le cas de Miranda, ouvertement lesbienne ; une sexualité pourtant illégale dans le pays et même punie par la peine de mort par lapidation dans les États pratiquant la charia. C’est, au passage, certainement le personnage sur lequel j’ai le plus accroché, parce que c’est un personnage fort, indépendant, et qui ne s’en laisse pas compter. Là encore, son parcours est complexe (elle indique dés le générique, après tout, qu’elle est « restée mariée pour de mauvaises raisons »), et si son tempérament augure de nombreuses scènes de confrontation jubilatoire, il n’est pas vain non plus. Une façon finalement très élégante, derrière la fustigation d’un personnage aussi ambitieux que les autres, d’offrir une voix à la communauté lesbienne du pays, avec la difficulté que beaucoup ressentent certainement à vivre leur orientation sereinement, tout en banalisant un mode de vie encore très mal vu.
Vous le voyez, Lekki Wives a des quantités de choses à raconter ; la frivolité de son ton l’y autorise.

Alors bien-sûr, on arguera (et à raison, ne nous mentons pas) que sur bien des points, Lekki Wives n’en est pas à rivaliser avec les séries occidentales. La question épineuse du budget entre bien évidemment en ligne de compte, car de cette problématique découlent de nombreuses autres ; le pilote de Lekki Wives, à titre d’exemple, souffre d’un format video peu abouti, de plans peu recherchés, de problèmes ponctuels de son, même. Son affront le plus cuisant à la téléphagie de bon goût n’est pourtant pas vraiment logé dans ces points, mais plutôt dans son soundtrack épouvantable : 15 secondes de musique répétée en boucle pendant l’intégralité des scènes ; c’est particulièrement pénible. Le reste peut finalement s’oublier ou au moins se dépasser, mais la musique, non, c’est digne de Guantanamo.
L’exploration de la télévision africaine qui sera la nôtre cette semaine (bien qu’elle l’ait été par le passé, et le sera encore à l’avenir) se heurte régulièrement à cet obstacle des moyens, mais vous l’aurez compris, les bonnes idées ne manquent pas. Cela pose, naturellement, la question de savoir si la découverte du fond peut/doit se faire en dépit de la forme. Quand on cherche à faire des découvertes dans de nouvelles contrées, il est clair que nous espérons trouver « mieux » que ce que nous connaissons déjà. C’est un débat qu’un téléphage désireux d’étendre sa culture internationale doit avoir avec lui-même, en toute franchise ; à chacun de tirer ses propres conclusions et d’agir selon. Pour ma part, si évidemment je remarque ces défauts, j’ai décidé de les ignorer autant que faire se peut, au moins tant que le fond compense à mes yeux. Vous voilà en tous cas avertis.

La deuxième saison de Lekki Wives a achevé son tournage courant octobre ; sa diffusion au Nigeria est pour bientôt, d’ailleurs Blessing Effiom Egbe cumule actuellement les interview promotionnelles, y compris avec l’AFP.
En attendant, en cliquant sur la flèche verte de la bande-annonce ci-dessus, vous découvrirez qu’il est possible de regarder l’intégralité de la première saison en VOD pour environ 7€. Et en plus c’est en anglais, alors pour les excuses, on repassera !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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