Et toi tu t’es vue ?

9 janvier 2014 à 1:57

En 3e, j’ai changé de « clique ». Je ne saurais plus trop dire comment ça s’est passé, au sens où je ne sais plus à quel point ça a été conscient. Ce qui est sûr, c’est qu’ayant redoublé ma 4e, l’année suivante, par voie de conséquence, mes anciennes copines étaient parties au lycée ; que je m’étais fait de nouveaux amis (garçons et filles cette fois) dans ma nouvelle « génération », et que ça se passait même plutôt bien (l’année du redoublement, j’étais obligée de faire des emplois du temps pour partager les récrés équitablement entre mes différents groupes d’amis), mais voilà, j’avais eu besoin de changer d’air l’année de la 3e.
Je me suis retrouvée avec des filles « cool et populaires et que même elles se mettent du mascara doré dans les cheveux » (années 90 !), et il n’était alors plus du tout question ni d’être le one woman show du groupe ou la créative qui avait toujours une idée farfelue à proposer : j’étais devenue une suiveuse. Je sortais mon quota de petites plaisanteries pour justifier de ma place, et le reste du temps, je la ramenais le moins possible et me contentais d’observer. Rapidement, les 3 filles de ce petit groupe populaire se sont trouvées des copains plus âgés qu’elles dans la section technique du collège, et est alors venu le fameux temps de tenir la chandelle à chaque récré pour les 3 couples qui se roulaient des patins à s’en luxer la langue.
Ça n’a pas duré très longtemps. Les moqueries de la part des filles qui se sentaient tellement supérieures, je pouvais encaisser (j’avais énormément d’entraînement après les années douloureuses de la 6e et la 5e). Les quelques lapins qu’elles m’ont posé pour les rares expéditions hors-collège, ça a commencé à toucher la corde sensible. Mais le point de non-retour a définitivement été atteint après une plaisanterie de l’un des garçons, qui incluait une gestuelle évoquant (même à la pucelle sous-éduquée que j’étais alors) une fellation dans un couloir sombre et abandonné. J’ai donc arrêté les frais prestement et suis revenue aux autres amis que je m’étais fait l’année précédente, et de popularité il n’a plus jamais été question.

Je suis revenue à l’état d’avant. A mon état d’esprit d’avant. Quel était-il ? En-dehors de cette petite incursion dans le monde des filles cool et populaires et que même elles se mettent du mascara doré dans les cheveux, je méprisais le plus complètement du monde les filles cool et populaires (mais je gardais un profond attachement pour le mascara dans les cheveux, parce qu’il existait un couleur cuivre pétant qui partait au premier coup d’eau dans les cheveux). Je les trouvais superficielles. Pour moi et la plupart de mes ami(e)s, la superficialité semblait être le pire des vices. On se retrouvait entre nous dans les chiottes ou derrière les « dunes » du collège, et on pestait ensemble sur toutes ces filles avec leurs vêtements à la monde qui étaient teeeeellement superficielles.
C’est finalement devenu assez naturel chez moi de détester tout ce qui m’évoquait de près ou de loin la superficialité. Se maquiller ? Superficiel ! (bon quand je m’y suis mise évidemment, là c’est devenu bien) S’acheter des fringues ? Superficiel ! (bon même si ce pull Zara a probablement été l’une des mes possessions les plus précieuses) Se mettre du parfum ? Superficiel ! (bon reste que quand j’ai trouvé MON parfum, c’est devenu plutôt classe hein) Et ainsi de suite.
Petite parenthèse : traiter la quasi-totalité des filles un peu plus coquettes que moi de superficielles, c’était un tout petit peu du sexisme. Surtout que comme j’avais toujours trois trains de retard sur tout le monde, bah ça faisait vite le tri. Pis quand j’ai commencé à traîner avec des rôlistes ça s’est pas arrangé, parce qu’au moins j’étais la « bonne » fille, celle qui ne regarde pas toutes les dix secondes son reflet.

CUT TO : plus de quinze années plus tard.
Je suis en pleine expérimentations dans le cadre de la thérapie la plus exigeante que j’aie jamais suivie (et c’est tant mieux, pour autant que ce soit épuisant) et je me dirige vers les 35 ans. En ce mois de décembre, j’ai craqué dans le bureau de ma psy ; la séance a été épouvantable, je me suis braquée et fermée donc il est impossible de tirer de moi quoi que ce soit, et pour finir, comme à peu près une fois toutes les trois à quatre séances jusque là, ma psy a fini par me demander pourquoi je venais si je refusais de bosser. Donc j’ai explosé, pleuré, et expliqué que de toute façon je pense pas sincèrement que quoi que ce soit puisse être récupérable, que je suis un cas désespéré, que j’en peux plus. C’était donc une séance particulièrement épanouissante, mais je veux revenir. Alors, ma mission ? Pendant cette semaine-là, ma psy m’a chargée de répertorier tout ce qui me préoccupe à ce point ; chaque fois que je percute que j’ai une pensée négative à propos de moi-même, je me la mets de côté pour notre petite liste.
Pour être sincère, elle n’a pas totalement tort, ma psy. Je refuse un peu de bosser l’air de rien. Parce que ce n’est que la veille du rendez-vous que je me décide à sortir mon calepin de thérapie (qu’évidemment j’ai acheté en noir parce que j’ai le sens de l’a-propos) et coucher sur le papier la liste qu’on étudiera demain.

Et là, gros blocage. On a convenu quelques semaines plus tôt, avec ma psy, que mon rapport à mon physique était pour le moment un sujet trop complexe pour qu’on s’y attèle de suite. C’est-à-dire qu’on en a convenu après des essais hautement infructueux, aussi, hein, on l’a pas sorti d’un chapeau.
Or là, au moment de faire la liste, tout ce que je pense irrécupérable chez moi touche au physique. A ma haine de ci, mon ulcération envers cela, et ainsi de suite.
J’ai fini par l’écrire, cette liste. Parce qu’il y a vraiment des choses qui me pèsent dans plein de domaines de ma vie et qui me semblent condamnées et irrécupérables et tout. Mais j’ai fini par en accoucher après un sérieux triturage de méninges parce que toutes les questions relatives à mon physique faisaient barrage.

Depuis je m’observe du coin de l’œil. Nan-nan mais t’occupe pas, c’est juste pour voir un truc, me dis-je en essayant de me prendre sur le fait (comme je le disais c’est une thérapie qui exige plus de moi que jamais). Et il s’avère que, allez… 85 à 90% des pensées se rapportant à moi-même sont en fait sur mon physique.
Allez, pour le fun et pour l’exemple, je vous détaille 2 minutes de thought process.

« De quoi j’ai l’air ? Mes cheveux sont en bataille ; c’est d’autant plus énervant qu’ils sont attachés. Est-ce que le maquillage a l’air décent ? Ptet que je devrais me mettre à faire des retouches moi aussi, comme ProjectRunway (tu le sens le mépris un rien sexiste de la superficialité, tu le sens bien ?). Et mon pantalon ? Merde, il recommence à glisser. J’ai pas une mèche de cheveux qui dépasse ? Eh bah voilà, t’as qu’à apprendre à te mettre du gel aussi. Quoique non, parce qu’après ça te fait une tête toute plate. Mais non t’as pas une tête toute plate. Tu crois que j’ai une tête toute plate ? Mais enfin mais personne n’a une tête toute plate ! Si t’avais une tête toute plate ce serait vachement plus facile de mettre de l’eyeliner le matin. Merde, j’ai mis de l’eyeliner ce matin ? Bien-sûr que tu l’as mis, tu le mets TOUS. LES. JOURS. Enfin sauf la fois où tu l’as mis qu’à un seul oeil mais t’étais fatiguée et c’était ya trois ans. Putain, et t’as passé toute la matinée sans eyeliner à l’oeil droit en plus. Celui que les gens voient le plus. WHAT THE FUCK, personne ne voit un oeil plus que l’autre, n’importe quoi. Au fait c’était ya trois ans. Et merde, le Tshirt qui remonte, très classe. J’espère que personne a vu mes fesses. En même temps personne regarde mes fesses. En même temps ya personne dans le bureau ni le couloir. Limite même si tu vas jusqu’à la photocopieuse les chances que tu crois quelqu’un et que ce quelqu’un en ait quoi que ce soit à foutre de tes fesses sont franchement minimes. Limite t’aurais pu venir sans pantalon, personne en aurait rien à battre avec le Conseil des ministres de demain tout le monde a autre chose à foutre. Putain ça se trouve j’ai pas mis de pantal-ah, si, j’en ai mis un ce matin. Bon c’est jamais arrivé ça, mais il suffit d’une fois. Pis tu l’aurais senti depuis que tu as quitté l’appart. Attends, t’as tiré un fil avec ton ongle là ? T’as un ongle de pété ? ENCORE ?! Ça n’arrête pas en ce moment. Je dois manquer de quelque chose. Pas étonnant vu comme je mange. D’un autre côté si je mange à ma faim j’ai un gros ventre et je rentre plus dans mon pantalon. Nan mais c’est n’importe quoi ça, c’est pas vrai. Bon en tous cas si je mange à ma faim je peux plus rentrer le ventre. Non que ça soit important parce que j’arrête pas de mettre un pull trop large en ce moment. Depuis que j’ai découvert que je rentrais de nouveau dedans je le lave tous les soirs pour pouvoir le remettre le lendemain, je pourrais être enceinte que personne le verrait. Mais bon du coup je porte plus que du noir en ce moment. C’était quand la dernière fois que j’ai mis du violet ? Je dois avoir l’air sinistre. Faudrait que je me rachète un truc violet. Nan mais en même temps ya pas les sous donc non quoi, fallait pas acheter de DVD. Punaise et cette mèche qui dépasse de nouveau. Je comprends pas, je suis allée chez le coiffeur en mai, j’ai coupé les deux côtés du visage à la même longueur, cette mèche-là elle est trop courte, mais celle de l’autre côté, j’arrive à la coincer derrière l’oreille. Va comprendre. Faudrait que je retourne chez le coiffeur. Nan mais laisse tomber avec ma longueur de cheveux ça va encore coûter une blinde, et j’ai commandé un livre sur Amazon. Voilà, et alleeez, frotte-toi l’œil, t’as raison, fais comme si t’étais pas maquillée. Enfin d’un autre côté la psy dit qu’elle voit même pas si je suis maquillée. Oui enfin c’est UNE personne, ça va quoi. Tu sais très bien que tu te maquilles tous les matins, t’as pas besoin d’un badge de la psy pour le prouver. Mais ptet que je devrais changer de maquillage. Ouais genre, mettre plus de fond de teint, ou plus de couleur. Ou remettre du crayon, mais franchement le crayon vu que t’as les yeux super humides tout le temps, non. Nan mais attends je vais pas changer la façon dont je me maquille pour UNE personne qui me fait une remarque, quoi. Et puis, comme dit Fran, quand yen a moins c’est un plus. Genre je prends Fran Fine comme exemple. Putain j’ai vraiment des considérations à la con. Allez, direction la photocopieuse. Vérifie que t’as pas trop les cheveux en bordel, tu vas quand même passer devant le bureau de Marsault. Punaise mon reflet dans la vitre, c’est pas possible, je marche comme une bossue. Redresse-toi ! Nan mais pas au point de te faire mal, putain, t’es trop conne. Je te jure c’est à se facepalmer de l’intérieur quoi. Ah la porte de Marsault est ouverte. Touche pas à tes cheveux, tu vas les graisser et les aplatir. Rentre le ventre. Redresse-toi. Remonte ton pantalon. Vérifie ton Tshirt. Discrètement regarde si ya pas un peu d’eyeliner qui a coulé sous les yeux. Bon bah d’façon il est même pas dans son bureau. Et merde, l’ongle cassé est en train de se barrer… bon bah dés que je reviens dans le bureau je sors le coupe-ongles de mon sac. Rha fais chier, ça ressemble à rien ces ongles. Après tu m’étonnes que j’ai arrêté de les vernir. Quoique c’est ptet de me vernir les ongles tous les deux jours qui a pas aidé. Tiens, rev’là la mèche ! »

Alors, qui est superficielle, maintenant ?

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1 commentaire

  1. Ludo dit :

    Mon Dieu. Mais c’est un bordel comme ça dans la tête de toutes les filles, ou tu es un cas particulier ?

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