Jeux interdits (director’s cut)

25 avril 2014 à 13:30

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Philip et Henning, deux adolescents vivant dans un petit village de campagne, sont les uniques témoins d’une affaire louche qui tourne à la fusillade dans une carrière isolée, en pleine nuit. 4 morts et 1 blessé plus tard, les deux jeunes ont mis sans le vouloir le doigt dans un engrenage qui les dépasse, et qui va ruiner leur innocence. D’autant plus qu’ils décident de garder le secret, refusant d’être découverts alors qu’ils s’étaient mis à l’écart pour vivre leur idylle naissante…
C’est le point de départ d’Øyevitne, série norvégienne projetée hier lors de Séries Mania sous le nom d’Eyewitness, et ce alors même qu’elle ne débutera pas avant quelques mois dans son pays d’origine.

Mais de l’aveu même de Jarl Emsell Larsen, créateur, scénariste, mais aussi réalisateur de la série, Øyevitne relève plutôt de la série-chorale. Ca fait quand même 5 ans qu’il réfléchit à son projet, après tout.

La scène de violence à laquelle Philip et Henning assistent déclenche une enquête de police, bien-sûr, sauf que cette dernière est dirigée par la mère adoptive de Philip, commissaire de police locale qui il y a encore trois ans était une enquêtrice respectée de la brigade criminelle d’Oslo. Menée avec beaucoup d’intelligence, et une sagacité qui force l’admiration, l’enquête va vite soulever différents lièvres : d’abord, qui sont les 4 individus qui ont été exécutés, et dont la voiture a été signalée quelques heures plus tôt ? Où est passé celui qui les a tués, et pourquoi l’a-t-il fait ? Pourquoi l’une des personnes déclarées disparues, et trouvée à proximité de la scène du crime, s’avère être la fille d’un trafiquant de drogues notoire ? Où est-elle à présent alors qu’elle continue de s’enfuir ?
Chacune de ces questions va ouvrir la porte à des interrogations sur une multitude de personnages. A leur nombre s’ajoute en plus leur densité : tous sont complexes, agités de contradictions, et tentent comme ils peuvent de conserver un secret. Pas au sens où chaque personnage est mystérieux, mais parce que tous ont une raison de se méfier d’eux-mêmes.
De Henning, qui est attiré par Philip mais refuse d’admettre son homosexualité, à la commissaire Helen Sikkeland, qui prend en main l’affaire alors qu’elle craint de faire un burn-out comme quelques années plus tôt, en passant par l’inspectrice Camilla Bjerke, proche de l’une des victimes qui était l’un de ses indics, et bien-sûr Zana, la jeune fille qui a fugué… Aucun des protagonistes d’Øyevitne n’est en bons termes avec lui-même, poussant chacun à cacher, pour tout ou partie, ce qui le torture.

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Cela peut sembler être un prétexte fumeux pour faire perdurer l’enquête, mais c’est tout le contraire. En fait, non seulement Øyevitne met en place des personnages pléthoriques, avec des réactions surprenantes et des interactions compliquées avec les autres, mais en plus, la série ne perd pas de temps. Dans les 2 épisodes projetés hier (sur les 6 au total que compte la mini-série), l’enquête de la commissaire Sikkeland a déjà énormément progressé. Loin de moi l’idée de vous en dire beaucoup plus : une série de la trempe d’Øyevitne ne saurait longtemps rester à l’intérieur de ses frontières. Ce serait tragique que de vous gâcher alors le plaisir de la découverte.
Øyevitne s’attaque ainsi à de nombreux angles dramatiques (dont la découverte de leur homosexualité par les Philip et Henning), mais aussi aux gangs de bikers (hello Bikie Wars !), au trafic de drogues et au crime organisé en général, le rôle de la presse dans une enquête de police, la façon dont deux entités de cette même police se mentent mutuellement… Et finalement ça donne une série incroyablement complète où il y a plein de choses à observer, et sur lesquelles réfléchir.

Le plus étonnant, c’est finalement qu’Øyevitne parvienne à décrire quelque chose de profondément humain dans son intrigue si compacte. Et pourtant c’est le cas. C’est même confondant de vulnérabilité : trois des personnages centraux sont des adolescents qui, baignant dans un monde d’adultes fait de violences de toutes sortes, vont devoir avancer à tâtons et progressivement perdre leurs dernières illusions.

Le deuxième épisode, qui fait la part belle à l’impressionnante Zana, ajoute encore des personnages, des couches de laque à leurs intrigues, et des ramifications nouvelles. Si Zana est saisissante, au passage, c’est parce que la jeune fille de 15 ans est un personnage animé d’une énergie vraiment stupéfiant, un véritable petit animal sauvage que rien ne saurait détourner de son but. On ne comprend pas ses motivations aussi simplement que pour la plupart des autres personnages (pourtant franchement pas à plaindre !), mais elle dévoile progressivement une facette terrifiante et qui en même temps, suscite la fascination. Son portrait s’ajoute ainsi à celui des deux malheureux témoins oculaires, formant un trio bien involontaire de héros écorchés vifs, plongés dans des choses qui les dépassent mais qu’ils tentent de gérer avec les moyens du bord.
Cette impression de transition douloureuse à l’âge adulte se fait, toutefois, dans une série qui ne cible pas franchement les adolescents ; cela autorise Øyevitne à une certaine crudité qui, tout en flirtant avec le sordide, n’atteint jamais un niveau tout-à-fait écœurant. L’exercice d’équilibrisme est d’autant plus louable que ce n’est pas le but premier de la série, clairement intéressée par l’aspect thriller en premier lieu, mais reste l’un de ses thèmes les plus forts.

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Øyevitne n’est pas, mais alors, pas du tout, une série à suivre d’un œil distrait. La récompense est à la hauteur de l’effort, cela dit ! Surtout quand on voit la réalisation magnifique qui achève d’en faire un petit bijou. Jarl Emsell Larsen, dont les dernières œuvres pour la télévision remontent à son travail sur Kodenavn Hunter, a deux obsessions essentielles : une fascination pour les jeux de lumière, et un art consommé de l’étude du langage non-verbal. Ça donne des séquences d’une beauté délicate, mais surtout, pleines de sous-entendus et de douleurs muettes. Tout ça avec une distribution d’une perfection assez rare (j’ai en plus été ravie de retrouver Yngvild Støen Grotmol, lumineuse dans Schmokk)… Bref, je me suis ré-ga-lée.

Difficile de dire, pour le moment, quand nous verrons la suite et fin d’Øyevitne en France ; les Norvégiens attendent quant à eux jusqu’à l’automne. NRK, commanditaire et futur diffuseur de la série, ne la propose pas encore sur le marché international, en plus.
Mais quand elle arrivera, rappelez-moi de vous dire qu’il faut absolument que vous la regardiez. Pas tant parce qu’il est grand temps que les séries norvégiennes accèdent à un peu de célébrité, que parce que, nom d’un chien, ce serait terrible de passer à côté. Vraiment, je ne vous envie pas.

Article également publié sur le site officiel de Séries Mania.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

4 commentaires

  1. Enak dit :

    Où c’est qu’on peut voir ça si on est très très pressé ?

    • ladyteruki dit :

      Nulle part. Comme mentionné, la série était projetée à Séries Mania avant même sa diffusion en Norvège. Donc pour le moment, juste Séries Mania…
      Et NRK devrait diffuser la série à l’automne. Mais c’est une série qui sera sûrement repérée très vite.
      C’est bien pour ça que j’ai écrit cette conclusion.

  2. Jon I. dit :

    Do you know now if the series Eyewitness will be broadcasted in France?

    The series has been sent in Norway, Sweden and Israel, and will be sent in Iceland, Denmark, Finland, Germany and Benelux.

    The entire series is on Youtube (https://www.youtube.com/watch?v=5NrVSwql1C0&list=PL99ONmmyv7Uoq0fQWc3Lu95f1IWSZ51KO), but only in Norwegian.

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