Un avocat exemplaire

3 juin 2014 à 17:29

L’échec de la semaine dernière avec Doctor Yibangin aurait pu me détourner une nouvelle fois de la fiction sud-coréenne, mais j’ai eu envie d’une nouvelle tentative… essentiellement parce que j’avais envie d’un legal drama et que j’ai découvert il y a quelques heures à peine que l’heure était venue pour mon marathon semestriel de The Good Wife.
Ce legal drama, c’est Gaegwachunsun, également discuté dans les sphères anglophones sous le titres d’A New Leaf, mais aussi les traductions plus littérales de Repentance ou Reformation. Comme d’habitude dans ces colonnes, je me limite strictement au titre original, parce qu’au moins on est sur de tous parler de la même chose. C’est typiquement ce qui explique mon aversion profonde à la traduction d’un titre de série : selon le site où l’on se trouve, la même traduction n’est pas toujours employée. Pardon, pet peeve.

Gaegwachunsun est à l’opposé de Doctor Yibangin : un legal drama tout ce qu’il y a de plus moderne, et où la romance tient une place négligeable. Déjà rien que sur le principe…
Fort heureusement, ça va plus loin que ça, et il s’avère que j’ai trouvé ma série asiatique du moment…!

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Lancée fin avril dernier pour une diffusion à la mi-semaine (soit les mercredis et jeudis soirs, pour ceux qui ont oublié comment sont diffusées les séries sud-coréennes), Gaegwachunsun s’évite assez élégamment la fameuse structure à quatre personnages pour se focaliser sur un avocat à la carrière particulièrement florissante, Maître Kim, l’un des éléments les plus prometteurs de l’immense cabinet Cha, ainsi que Ji Yoon Lee, une stagiaire sur le point de rejoindre ce cabinet de façon temporaire.
Les deux protagonistes sont de prime abord assez caricaturaux : Suk Joo Kim est un homme austère, ambitieux et compétent, tandis que Ji Yoon Lee est une jeune femme un peu vive et émotive, même si également très compétente. Comme dans beaucoup de fictions sud-coréennes, on a donc deux opposés qui vont, malgré leurs façons d’envisager la profession radicalement différentes, devoir partager des scènes et donc vraisemblablement des affaires. Ce n’est pas une dynamique très différente de celle qu’on a vue dans Legal High, au passage, quand bien même le contexte change.

Gaegwachunsun commence comme un legal drama assez classique, alors qu’une affaire est plaidée par Maître Kim devant la Cour. L’affaire est, elle, d’emblée très déstabilisante : il s’agit de survivants coréens des camps de travail qui traînent une compagnie en justice pour les dommages qui leur ont été causés pendant la Seconde Guerre mondiale ; la compagnie japonaise qui les réduisait à un travail insensé et à la torture a en effet fusionné entre temps avec une entreprise coréenne, d’où le fait que les victimes se tournent vers un tribunal en Corée du Sud. On apprend assez rapidement qu’ils ont déjà été débouté de leur plainte au Japon et que c’est là leur dernière chance d’obtenir réparation.
On sent combien le sujet est sensible, et le fait que Maître Kim représente la compagnie japonaise et non les victimes sud-coréennes participe évidemment à la mise en place des enjeux de la série : Kim ne semble avoir aucun cas de conscience à s’appuyer sur des points de détails pour débouter les ex-prisonniers de leur plainte, quitte à passer consciencieusement à côté du drame qui se joue et éviter sciemment de s’embarquer dans un débat de fond. Seule compte pour lui la sentence du juge, et donc la victoire de ses clients.
Dés ces premières scènes, Kim apparaît comme un homme placide, intelligent et direct. Je n’avais encore jamais vu l’acteur Myung Min Kim à l’œuvre, mais sa façon de poser sa voix de façon très basse, finissant chaque phrase quasiment sur une vibration, trahit parfaitement le détachement du personnage. Et même s’il ne desserre pas les dents comme s’il conservait un bout de coton calé près de la mâchoire, il finit en fin de compte par être étrangement expressif, et nous en dire assez long sur ce personnage, alors même que la scène d’exposition n’est pas du tout dédiée à sa personne mais uniquement à l’affaire qu’il plaide. Et qu’il gagne, soit dit au passage, satisfaisant parfaitement ses riches clients japonais.

A l’inverse, Ji Yoon Lee est une jeune femme qui va nous être présentée dans un contexte personnel, et avec immédiatement une intrigue personnelle. Elle se rend en effet au mariage de l’une de ses amies, et le placement des invités lui permet de faire la connaissance d’un charmant jeune homme : paf, ça y est c’est dit, Ji Yoon est célibataire. On apprend aussi qu’elle étudie le droit et qu’elle aime la lecture, mais le reste de l’intrigue pendant ce passage va plutôt nous en apprendre sur sa vie personnelle que sur ses intérêts intellectuels. Par la suite, elle va devoir aider la mariée à se débarrasser d’un convive qu’elle ne veut pas voir à la cérémonie, et va donc faire mine de le draguer pour le faire sortir de la salle ; ivre par accident, elle finit par l’emmener chez elle et est choquée, le lendemain, de se rendre compte qu’elle se réveille avec un inconnu dans son appartement. Bien-sûr, furieuse, sa première réaction est de demander s’ils ont fait quoi que ce soit, et sans même avoir de réponse claire, de menacer l’homme sur tous les tons, notamment d’une plainte pour viol, citant le Code civil à l’appui. Imperturbable, l’homme au calme olympien finit par sortir de là, laissant la jeune femme s’énerver dans son coin sans daigner lui expliquer ce qui s’est passé ; il faudra qu’elle réclame les bandes de sécurité de l’établissement où se tenait le mariage pour qu’elle réalise qu’il y a assez peu de chances pour qu’il ait abusé d’elle. Ah, le sexisme ordinaire de l’Asie, on s’en lasse pas.
Vous l’aurez compris, l’homme en question est Maître Kim, lequel ne semble pas un instant s’émouvoir de la situation, se prend une aspirine et se tire de là sans un soubresaut de sourcil.

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Alors que je commençais à trouver ce premier épisode très inégal, et pas franchement épatant, les choses se sont un peu bousculées, fort heureusement.

Finalement, passée l’exposition caricaturale de ses deux protagonistes, Gaegwachunsun va commencer à mettre en place un vrai legal drama complexe, sombre, et s’intéressant tant aux dilemmes éthiques que posent les affaires soulevées, qu’aux coulisses du cabinet Cha. A la façon de The Good Wife, où les dynamiques internes sont au moins aussi importantes que les plaidoiries, Gaegwachunsun élargit progressivement son focus.

L’épisode décrit par exemple Young Woo Cha, président du cabinet Cha lui-même et qui traite directement avec les clients, choisissant quelles nouvelles affaires sont acceptées, et comment elles sont traitées. Cha est avant tout un business man, son rôle est de faire tourner la machine et l’aspect légal l’attire peu. En revanche il est un homme avisé qui regarde chaque angle d’une affaire (qui va plaider, contre qui, comment la presse va-t-elle traiter l’affaire, quelles sont les répercussions d’image et financières, quelles conséquences pour les relations avec le client à long terme…) avant de donner ses instructions. Dans cet épisode inaugural, il accepte une affaire qui pue à 10km, parce que l’un de ses plus gros clients, président d’un gros conglomérat, lui force la main : il s’agit d’une accusation de viol avec coups et blessures contre le fils du riche client, portée par une actrice sous contrat avec le conglomérat. Le président Cha n’a aucun soucis avec la question du viol en soi, mais la gestion difficile de la presse, et la procureur qui a hérité de l’affaire et qu’il ne sait pas comment influencer en sa faveur, sont par contre des préoccupations. Lorsque le client lui-même joue de ses relations pour l’aider à clore l’affaire, Cha finit par laisser Maître Kim s’en charger sans plus opposer de résistance.

Cet angle est parfaitement travaillé, et l’entourage de Cha et Kim (je n’ai pas retenu tous les noms, mais il y a notamment un mec zélé et obséquieux assez agaçant) participe pleinement à faire de cette intrigue un fil rouge captivant pour l’épisode.
Il faudra attendre la conclusion de ce pilote pour découvrir que plusieurs choses sont inquiétantes dans cette accusation de viol ; Maître Kim n’apprécie pas son jeune client, il découvre que l’affaire est super faiblarde (les preuves sont accablantes contre le violeur), et globalement son spider sense l’avertit que cette affaire ne va pas être aussi simple que ce que son boss lui fait croire.
Bien que dans cette affaire, la jeune Ji Yoon soit un peu anecdotique, elle va se rendre très utile sur un autre cas, plus mineur, de l’épisode ; hélas elle va découvrir que l’homme avec lequel elle pense avoir passé une nuit de folie le jour du mariage de son amie est l’un de ses supérieurs au cabinet Cha. Si les séquences à ce sujet hésitent entre la dramédie et le drama, elles deviennent plus réussies à mesure que l’épisode avance, mettant en lumière les craintes de la stagiaire pour son poste et pour les conséquences au sein de son milieu de travail si son nouveau patron décidait de lui faire vivre un Enfer.
Dés ce premier épisode, c’est donc avec un ton assez badin que Gaegwachunsun évoque, outre l’affaire de viol traitée par Maître Kim sous la houlette du président Cha, la question du harcèlement sexuel en milieu professionnel. Même si le spectateur a conscience que Ji Yoon s’inquiète probablement pour rien, peut-être afin de dédramatiser ce sujet sensible, la façon dont les thèmes se succèdent dans ce premier épisode avec un courage certain.

Gaegwachunsun conclut cet épisode d’introduction sur une dernière note positive, peut-être celle qui m’a le plus séduite : la série est totalement feuilletonnante. L’affaire de viol n’est pas bouclée ; elle pourrait bien occuper toute la saison d’ailleurs, surtout si l’on prend en compte la méfiance grandissante de Suk Joo Kim et le fait que Ji Yoon Lee marque très vite des points au sein du pool de stagiaires, devenant rapidement un élément prometteur du cabinet Cha. Les détails ajoutés par les scènes du président Cha permettent de rajouter en complexité et en noirceur dans ce tableau, laissant espérer une fresque légale dense et fascinante.

Ce n’est pourtant pas tout : le pitch de départ de Gaegwachunsun promet qu’à la faveur d’un retournement de situation (dont la mise en scène décidera, à mes yeux, s’il est providentiel ou bien amené), va provoquer chez le rude Maître Kim des questionnements éthiques nouveaux. Si c’est bien amené, et que le revirement n’apparait pas comme trop brusque (compte tenu du fait que le personnage exerce de cette manière depuis un bout de temps déjà), ça pourrait être intéressant de voir comment il va envisager son travail sous un jour nouveau.

Même si ce premier épisode de Gaegwachunsun est loin d’être parfait, il met en place tous les éléments qui donnent envie d’y revenir. Et devinez quoi, c’est précisément ce qu’on fera une fois que la saison aura achevé sa diffusion en Corée du Sud. Rendez-vous dans quelques semaines !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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