Paraboles

6 juin 2016 à 8:30

En ce premier jour de Ramadan, je n’ai cette année hélas pas le temps de vous préparer un tour d’horizon des séries du monde musulman. La télévision de ce dernier vit en effet, pendant les 30 jours qui viennent, sa période de l’année la plus prolifique et la plus lucrative ; je vous avais expliqué pourquoi dans l’encadré de cet article, entre autres. Cette année je ne pourrai donc pas vous parler des nouveautés ; de toute façon, en-dehors des trailers (généralement dépourvus de sous-titres qui plus est) il n’y a, pour le moment, rien à voir (mais je paierais cher pour jeter un oeil à Grand Hotel, l’adaptation égypto-émiratie de la série espagnole quasi-éponyme Gran Hotel).

A défaut, et parce que je voulais quand même marquer le coup, je vous propose ce matin une review du premier épisode d’Omar, une co-production entre la chaîne du satellite panarabique MBC, basée en Arabie saoudite, et Qatar TV, dont je vous laisse deviner l’origine. Cela fait d’ailleurs d’Omar ma toute première review d’une série venant de ces deux pays !
La diffusion d’Omar remonte au Ramadan 2012, et elle a marqué un tournant puisque cette fresque historico-religieuse est alors devenue la production télévisée de langue arabe la plus chère jamais produite (…pour le moment). Ce n’est pas très surprenant venant de la part d’une série qui a reconstitué rien moins que La Mecque ! D’ailleurs, fun fact : les effets spéciaux de la série ainsi que son générique (…à la Game of Thrones) ont été conçus par BUF, une société française.

Bon ! Les présentations de rigueur ayant été faites, parlons boutique.

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Au 7e siècle, Omar ibn Al-Khattab devient le second calife de l’Islam ; toutefois, la série ne s’intéresse pas uniquement à la décennie de son règne : elle entreprend au contraire de dévoiler d’abord comment ce jeune homme né au sein d’un clan quraychite (un groupe initialement opposé aux musulmans, et en particulier au prophète Mahomet) à la fin du 6e siècle, a fini par devenir l’une des grandes figures de l’Islam de son époque, ainsi qu’un proche du prophète.

Omar s’ouvre sur une façon peu originale, mais qui a le mérite d’être accessible, de poser cette problématique : le premier épisode commence alors qu’Omar, âgé, est un roi sage et juste ; il en fait la démonstration à l’occasion d’un pèlerinage (ce sera le dernier) à La Mecque, avec ses sujets. A la suite de quoi, l’épisode opère un retour en arrière qui nous ramène à la fin de son adolescence, plusieurs décennies plus tôt, alors qu’il n’est que le fils d’un modeste éleveur de chameaux qui le fait travailler durement.
A partir de là, l’épisode s’ingénie à nous montrer à quel point Omar est, déjà à son âge, un jeune homme sage, raisonnable, porté vers l’introspection et épris de justice. Il n’a pas encore trouvé l’Islam, mais en incarne déjà de nombreuses valeurs positives… cela sans totalement faire abstraction de sa force de caractère, son désir d’autonomie et d’amélioration personnelle (il aspire à devenir commerçant, en dépit du manque de soutien de son père), ou même sa force physique, dont il fera démonstration sans problème plus tard dans l’épisode. Omar se présente comme un personnage qui n’est pas immunisé contre la colère ou la violence, mais celles-ci sont expliquées, nuancées par ses opinions, son caractère, ses valeurs. En somme, Omar construit le portrait d’un héros modèle, digne et intelligent (mais pas paillasson).

Et très franchement, c’est plus agréable à suivre qu’on pourrait le penser, surtout à une époque qui a vénère les anti-héros. Dans Omar, le personnage éponyme se trouve régulièrement confronté à des évènements (d’importance variable) qui ont le potentiel de secouer ses convictions ou au moins de lui donner une opportunité de les réviser ; or celui-ci, intègre, va se tenir à sa ligne de conduite et toujours chercher une issue noble à la situation. Il va aussi avoir l’opportunité à plusieurs reprises d’exprimer sa perspective via des monologues décrivant sa démarche intellectuelle et ses valeurs personnelles.
Plus qu’un parcours initiatique, cette façon de présenter la rigueur et la moralité du héros de façon si inflexible donne l’impression d’assister à la mise en scène de paraboles philosophiques.

Le but d’Omar dans ce premier épisode est moins d’exposer des faits historiques ou biographiques, que de décrire le processus qui permet à un jeune homme pauvre mais désireux d’améliorer sa condition, foncièrement opposé à l’Islam, particulièrement irrité par la place des arabes dans la péninsule arabique alors sous influence byzantine (donc chrétienne), de correspondre malgré tout à un certain idéal spirituel. La série délivre ces détails sur Omar, évoque son amour pour la poésie arabe aussi bien que ses préoccupations quant à la situation géopolitique de son monde, et soulève presque dans un même mouvement la question de son ambition dans le commerce et son goût pour la justice ; l’ensemble a quelque chose d’admirable.
Certes on n’en attend pas vraiment moins de la part d’une série religieuse diffusée dans le monde musulman pendant le Ramadan, mais il n’empêche que ça fonctionne. Pendant le visionnage du premier épisode d’Omar, je me suis fait la réflexion que si toutes les séries religieuses de la planète parvenaient, dés leur épisode inaugural qui plus est, à mettre en place un personnage complet qui inspire le respect, au lieu de le tenir pour acquis, eh bien ma foi, les séries religieuses auraient sûrement moins mauvaise réputation sur un plan qualitatif.

Bien-sûr, il ne gâche rien qu’Omar soit aussi très plaisante visuellement à regarder ; voilà une série qui a du budget, et qui en a formidablement bien fait usage. La production ne s’est clairement pas satisfaite d’un tournage dans le désert ou, pire, dans un studio décoré de trois grains de sable ; il y a dans de nombreuses scènes un vrai désir de jouer sur le sens de l’échelle, de donner le vertige dans les impressionnantes scènes de foule (par exemple à La Mecque), de détailler le monde dans lequel Omar vit. Il y a même des éléphants, bon sang ! Dressés spécialement pour la série, par-dessus le marché. Impossible de rester insensible aux efforts de la série.

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Je reconnais bien volontiers ne pas forcément être la meilleure placée pour juger une série telle qu’Omar sur certains de ses aspects ; de toute évidence il s’agit d’une série conçue par des musulmans, pour des musulmans, en vue d’une diffusion spécifiquement prévue pour avoir lieu lors d’un évènement sacré pour les musulmans.
Je sais bien, et vous aussi car j’en ai parlé dans le cadre de la diffusion de la série en Égypte, qu’elle a suscité des réactions diverses quant à la représentation d’une figure majeure de l’Islam. Il est certain aussi que mélanger l’historique (Omar a existé) et le religieux (quoique l’épisode fasse presque systématiquement le choix d’éviter les manifestations surnaturelles pour le moment) est risqué pour une série qui prête alors le flanc aux critiques quant à son degré de réalisme et d’exactitude, et si vous faites quelques recherches sur Omar, vous verrez qu’elle n’a pas fait exception en dépit de l’équipe de théologues et historiens ayant veillé sur le scénario. Je n’ai clairement pas autorité pour juger de l’à-propos des critiques faites à l’encontre des erreurs supposées d’Omar.

Ce que j’ai envie de dire en revanche, c’est que de la dizaine de séries du Ramadan que j’ai pu tester jusqu’à présent (ce chiffre est tragiquement trop bas !), Omar est celle qui me donne l’impression de mieux comprendre la signification profonde de la télévision du Ramadan pour le monde musulman.
Au fil des années j’ai pas mal lu à ce sujet. Jusqu’à Omar, je comprenais intellectuellement que l’idée est à la fois de se rassembler lors d’un évènement quotidien familial (la rupture du jeune) et de partager une expérience télévisuelle de réflexion. Ce n’est pas pour rien que le mois sacré est propice aux superproductions religieuses, mais aussi par extension aux drames sociétaux et aux biopics historiques : il y a une démarche de la fiction du Ramadan, certes pas uniforme (certains mélodrames et les comédie diffusées à cette occasion en témoignent) mais bien réelle, de profiter d’un élan spirituel et introspectif des spectateurs. Au-delà du divertissement, les séries du Ramadan proposent aussi aux spectateurs de vivre une pratique de la télévision qui soit intime ; avant de voir Omar, je ne percevais pas forcément cela, je me contentais de l’imaginer.
A voir les perles de sagesse, les exhortations à se comporter de façon juste, et les diverses tentatives d’Omar dans le domaine du spirituel et de l’intellectuel, j’ai l’impression pour la première fois de pouvoir prendre la mesure de ce que cela peut représenter, chaque soir, de se retrouver devant une série qui s’inscrive dans un contexte religieux, familial et personnel de cette façon. C’est un peu ce à quoi la téléphagie devrait pouvoir ressembler tout au long de l’année, au bout du compte. Pas étonnant que les musulmans de la planète se réunissent massivement, année après année, devant les mosalsalat quotidiennement pendant une trentaine de jours. Et pas étonnant du coup que des chaînes du satellite comme OSN ou MBC fassent l’essentiel de leurs revenus annuels en un mois en proposant ces séries dans plusieurs pays ; derrière les chiffres maintes fois ressassés, il y a une expérience que j’ai le sentiment de faire un peu plus qu’effleurer cette fois. Sous chaque parabole, il y a des spectateurs qui veulent vivre un moment de communion avec leur télévision ; parce que c’est la tradition, parce que par ailleurs ils sont dans une démarche spirituelle, et parce que ce mois-là ils sont de façon unique réunis devant un écran. Tu m’étonnes que c’est une belle expérience télévisuelle ! En tant que téléphage athée, quelque part je trouve que ça envoie du rêve.

Alors, ce que je ne comprends pas des subtilités d’Omar ou des controverses ayant pu l’entourer ? Je me dis que de toute façon la série n’est pas conçue pour moi (cela explique sûrement pourquoi elle m’a semblée si peu prosélyte, à la réflexion), que j’ai juste la chance d’y avoir accès. Que je peux en profiter pour apprendre, de la même façon qu’au fil des années et des séries chrétiennes, j’ai absorbé des informations sur les croyances et les rites d’une autre religion.
Un privilège encore rare : à une époque où la télévision semble n’avoir jamais aussi bien voyagé, nous avons toujours énormément de difficultés à voir la télévision de certains de nos voisins. C’est dommage, j’ai l’impression par exemple aujourd’hui que ça simplifierait parfois les choses de regarder des séries comme Omar avec eux…
Bon Ramadan à tous.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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