Better than itself

15 avril 2017 à 10:00

En préambule de la projection des deux premiers épisodes de Luchshe, Chem Lyudi (Better Than Us pour ceux, mais je les désavoue, qui préfèrent les titres internationaux mal traduits), son créateur Alexandr Kessel nous a adressés deux avertissements. L’un de fond : la série russe se veut moins une série de science-fiction, qu’un drame incluant des éléments de science-fiction. L’autre de forme : Luchshe, Chem Lyudi est encore un work in progress (les deux derniers épisodes de la saison, qui en comptera seize, sont encore en tournage, et la post-production est prévue pour novembre). Quelques scènes manqueraient à son premier épisode (disons-le tout de suite, cela ne se remarque pas vraiment), et le second de la projection, lui, n’a quasiment aucun de ses effets spéciaux, pas toutes ses musiques ni ses effets sonores, et encore besoin de quelques ajustements. Ce deuxième épisode, nous explique-t-il en riant, est « autant la série… que le making of de la série ».
Il faut du courage pour venir présenter une série inachevée. Surtout une série de genre. Je transmets l’avertissement pour qu’il soit bien clair que cette review n’est donc pas plus définitive que la série à ce stade.

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L’un des responsables de la société de robotique Cronos vient de se faire livrer un petit bijou de technologie d’un fournisseur chinois : un modèle de gynoïde encore au stade du prototype, mais qui devrait bientôt faire fureur dans une société déjà largement investie par les machines. Effectivement, l’appareil est de toute beauté, au propre comme au figuré, et il ne tarde pas à attiser la convoitise d’un employé de Cronos qui décide de profiter que son boss a le dos tourné pour essayer de profiter de certaines fonctions du modèle. Mais celui-ci se rebiffe, affirmant que ses services sexuels ne peuvent être sollicités que par l’utilisateurs principal du robot, et dans l’altercation qui s’en suit, l’employé meurt électrocuté par le circuit de chargement des gynoïdes entreposées dans la pièce.
Naturellement, cette mort suscite la panique : un robot devrait être incapable de causer du tort à un humain. Mais on en est là, et pire encore : la « coupable » s’est enfuie, comme si elle avait une volonté propre. Il apparaît vite aux responsables de Cronos que ce modèle, importé illégalement, ne possède pas tous les protocoles classiques, et que cela l’autorise à tuer…

Loin de cette pagaille, d’ailleurs tenue secrète aussi longtemps que possible par Cronos (y compris par des moyens peu légaux), Luchshe, Chem Lyudi invite à suivre Georgi. Ce légiste travaille à la morgue avec son fidèle robot Vasili (le robot avec de l’attitude !), où il « vit » également depuis sa séparation avec sa femme Alla ; il dort sur un canapé dans son bureau, pendant qu’Alla habite un magnifique appartement qu’elle partage leurs deux enfants Sonia et Egor, ainsi que son nouveau compagnon Liev. Enfin… habitait : dans quelques heures, le couple a prévu de partir pour l’Australie, et ne pas revenir. Georgi n’est, au matin du départ, toujours pas au courant de la situation, et pense qu’Alla emmène simplement les enfants en vacances…

C’est la situation familiale de Georgi qui intéresse essentiellement Luchshe, Chem Lyudi. La série prend grand soin de suivre notre bonhomme alors qu’il passe une journée avec sa fille et découvre alors, par hasard, les plans de son ex-femme. La question de la garde est alors évoquée dans l’urgence, et Georgi pense avoir obtenu gain de cause quand Alla lui annonce qu’elle va partir seule avec Liev, et laisser à son ex-époux la garde de leurs deux enfants (il peut même emménager dans le bel appartement).
Ce n’est pas tout-à-fait la vérité.
Pendant ce temps, la gynoïde en fuite fait la rencontre totalement fortuite de la petite Sonia (une enfant-actrice plus naturelle que la moyenne, faut-il noter). Alissa, c’est son nom, fait de la petite fille son utilisatrice principale, et devient à la fois sa poupée, sa nourrice et son amie. C’est juste que ce nouveau jouet a tué un homme, quoi.
Quant à Egor, le fils adolescent qui refuse de voir son père, il rêvait de partir pour l’Australie et est franchement déçu de rester bloqué avec son père à la maison. Son attitude ne s’améliore pas lorsque le bully qui lui mène la vie dure au lycée décide de continuer de le harceler…

Commençons par les bonnes nouvelles : même inachevée, Luchshe, Chem Lyudi a de la gueule. L’un de ses points forts est à la fois dans son futurisme et sa modernité : toutes les technologies employées dans la série existent déjà à l’heure actuelle (Kessel s’en est assuré), même si c’est parfois au simple titre de prototype. Toutes, bien-sûr, sauf les Hubots, mais cela ne donne que plus d’impact à la série. En-dehors de cela, la série est aussi très esthétique en général. La distribution (dont l’acteur principal de Nyukhach, légèrement moins mal aimable) est très en forme et, à l’exception d’un responsable de Cronos qui a tendance au surjeu, tout le monde fait des étincelles avec ce qui lui est donné. Il y a une intrigue pour le moment secondaire sur un front de libération anti-robots qui est intéressante… Bref en apparence, à ce stade, tout va bien.
Tout va bien, sauf que Luchshe, Chem Lyudi a quand même beaucoup de mal, dans ce présent alternatif, avec les femmes. BEAUCOUP de mal. La quasi-totalité des robots humanoïdes sont d’apparence féminine, mais ils ont aussi en commun d’être systématiquement maltraités. L’agression sexuelle de l’employé de Cronos sur Alissa, au début de la série, n’en est qu’une manifestations parmi d’autres dans la série : l’humanisation de l’apparence des robots (d’autres modèles, comme Vasili, sont agenres) est directement lié à leur utilisation dans le cadre du travail du sexe. Rien que l’imbécile qui l’a achetée à prix d’or sur le marché noir possède une collection de modèles filiformes dont l’habillement ne laisse aucun doute quant à la fonction première… A cela encore faut-il ajouter le rôle de harpie d’Alla (qui est passée à deux doigts de confisquer à Georgi ses enfants sans grande raison) et l’incapacité de la série à présenter, de quelque façon que ce soit, un personnage féminin qui ne soit pas vu soit comme un sexe, soit comme un danger (Alissa ayant la chance d’appartenir aux deux catégories ; sa fuite lui permettra peut-être d’évoluer vers autre chose).

Le plus tragique c’est que le rendu actuel des épisodes semble échapper totalement à Alexandr Kessel. A l’entendre à Séries Mania, il a plein d’idées formidables (cependant il pense aussi les expériences masculines comme universelles de ce qu’est ou n’est pas l’humanité…), il soulève des sujets intéressants (notamment sur l’immigration, avec laquelle il dresse un parallèle au niveau du rejet des robots par certains humains), il intègre l’émotionnel de façon fine à son analyse (ce serait non pas un instinct de tueur, comme dit dans l’épisode, mais la capacité à éprouver des sentiments qui rendrait Alissa faillible et donc meurtrière), et a plein de références littéraires et télévisuelles à fournir en matière de science-fiction. Il cite ainsi Almost Human, mais aussi bien-sûr Äkta Människor, avec laquelle il est difficile de ne pas procéder à des comparaisons sur un plan au moins esthétique. D’ailleurs la presse spécialisée russe ne s’en prive pas puisque dans son immense majorité elle parle actuellement de Luchshe, Chem Lyudi comme d’une adaptation de la série suédoise (c’était peut-être le cas au début de son développement, je n’en sais rien, mais ce qu’on a vu hier de la série a clairement une intrigue différente). J’aurais vraiment eu envie de voir la série dont parle Kessel, mais Luchshe, Chem Lyudi n’est pas cette série. Elle est moins riche, moins fascinante, moins intelligente. Elle n’est pas aussi universelle qu’il le croit. Elle n’est certainement pas aussi progressiste qu’il le suggère. Elle n’est même pas toujours aussi claire qu’il semble le penser sur certains aspects.
Ses imperfections les plus graves ne proviennent pas de son absence de CGI ou d’un manque d’effets sonores (quoique bien-sûr, quand on n’a pas l’habitude, cela freine un peu l’enthousiasme sur le coup), mais bien du fait que 90% de la série est consacrée à dépeindre comment ce pauvre Georgi va quand même se rapprocher de ses enfants malgré la manipulation de son épouse pour l’en priver, un peu comme dans un mauvais téléfilm des années 80 sur le divorce. Alla n’a même pas de motivation pour expliquer pourquoi elle cherchait à faire ce mauvais coup en secret, en plus. Pourquoi n’avoir pas affiché son intention, ou même entamé les démarches juridiques adéquates ? A part pour passer pour la méchante de service ?

Ça n’empêche pas Luchshe, Chem Lyudi d’être l’une des séries russes les plus originales de ces dernières années, dotée d’une réalisation impeccable (évoquant parfois, notamment dans ses vues de la ville, le trailer du jeu video Detroit), d’un parti-pris intéressant (ça donne une toute autre dimension au visionnage de savoir qu’aucune technologie utilisée par les personnages n’est fictive), et d’un propos sur l’humanité plutôt original (puisque c’est l’humanité des humains qui est la plus questionnée).
Je suppose que parfois, une série est le produit de sa culture, et que c’est à prendre ou à laisser.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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