Claw me, claw thee

31 mai 2019 à 16:54

Tipeee

Avec le temps, j’ai le sentiment de devenir de plus en plus difficile, et en même temps d’être un public plus facile. C’est comme si ma consommation contenait moins de hauts, mais aussi moins de bas.
Notez que je ne le vis pas plus mal : peut-être que je ne m’enthousiasme plus autant qu’il y a 10 ans pour une série donnée, mais je prends aussi plus de plaisir en moyenne à la totalité de ce que je regarde. Après tout : je ne me force plus à suivre de calendrier ; je ne m’oblige plus à continuer une série qui commence à me lasser ; je ne m’empêche rien, ni dans ce que je regarde ni comment. Globalement je suis plus détendue. Alors peut-être que je vis moins de coups de cœur à la minute, et peut-être que parfois j’ai l’impression de me divertir devant des séries qui ne seront jamais dans mon palmarès intemporel… mais au final l’équilibre me convient. Et puis des coups de cœur, je continue d’en voir, comme le prouve le fait que deux mois après le visionnage j’en suis toujours à parler de Shrill avec des étoiles dans les yeux à qui veut l’entendre. Franchement, cette tiédeur (relative) m’arrange.

Ces derniers jours les promos ont commencé à réapparaître dans ma timeline Twitter pour la saison 3 de Claws. L’occasion de réaliser deux choses : d’une part que, ah tiens, Claws est de retour ; d’autre part que je ne vous en ai jamais fait de review.
Or Claws est vraiment la personnification de ce que je décris plus haut : ce n’est jamais une série que je citerai parmi mes préférées. Aucune chance. Mais j’ai déjà vu la première saison 3 fois, et je continue de rire et même parfois de pleurer avec elle. Honnêtement, la vie téléphagique serait pas si mal si elle ressemblait tout le temps à un visionnage de Claws.
Tiens, vous savez quoi ? Je vais vous faire une review de la première saison de Claws maintenant, c’est vraiment le parfait exemple de ce que j’essaie de vous décrire sur ma consommation actuelle.

Trigger warning : viol et tentatives de viol, travail du sexe, maltraitance sur mineure.

Claws, c’est un crime drama qui se déroule dans une onglerie miteuse de Floride, dirigée par Desna. Femme de caractère, mais avec des responsabilités onéreuses (dont son frère autiste) et des ambitions qui le sont tout autant, Desna s’est laissée embarquer voilà un an de ça dans les histoires de trafic de Roller, le neveu d’un mafieux local. Pour Roller et son oncle Clay « Uncle Daddy » Husser, elle blanchit de l’argent obtenu grâce, entre autres, à une clinique servant de plaque tournante au trafic d’analgésiques. L’accord d’origine était que Desna ne ferait cela que pour un an, qu’elle toucherait ensuite un bonus rondelet, et qu’elle pourrait acheter un salon dans un meilleur quartier. Tourner la page, et continuer d’aller de l’avant. Mais évidemment les choses se révèlent n’être pas si simples, et ni Roller ni Uncle Daddy ne lui permettent d’abandonner le blanchiment au bout d’un an. Par-dessus le marché, Roller trompe Desna avec une nouvelle employée de l’onglerie, Virginia…
Bon sang, même à repenser au pitch de départ de Claws, je m’aperçois qu’en théorie elle ne m’attirerait même pas. Je déteste les histoires de mafia ! Je trouve que c’est toujours la même chose… Mais devant Claws, j’ai pris du plaisir.

Alors pourquoi ? Eh bien en premier lieu, parce que Claws est une série qui se joue formidablement bien de ses ingrédients les plus divertissants. La série est colorée, le montage rythmé, les dialogues cinglants, le quota d’action atteint, et il y a un cliffhanger dans quasiment chaque épisode. Le contrat est, très franchement, rempli, de ce côté-là. Tout dans Claws est larger than life, et soigne cette dimension en permanence. Quelque chose dans la série semble totalement embrasser l’excès, accepter le ridicule (et du coup ne plus l’être), et admettre que rien, jamais, n’est un guilty pleasure pourvu que le pleasure soit constant. C’est d’une permanence délicieuse, quand bien même ça veut dire que, sorti de nulle part, un épisode va soudain proposer plusieurs minutes d’un ballet aquatique, ou qu’un personnage mort va revenir à la vie, ou n’importe quoi d’autre. Rien que le fait que tous les personnages aient un accent mais que personne n’ait le même est juste… un décalage absurde mais totalement accepté.
Rien n’est trop gros pour Claws et c’est ça qui marche, avant toute autre chose.

Ce n’est pas tout, pourtant. Claws se targue aussi d’être un hymne à l’amitié féminine. Mieux ! A la solidarité féminine.
La distribution de Claws, c’est d’abord et avant tout des actrices : Niecy Nash, bien-sûr, qui porte la série et s’y avère omniprésente, mais aussi de beaux rôles pour Jenn Lyon (lumineuse), Judy Reyes (d’une vulnérabilité d’autant plus puissante qu’elle est souvent avare de ses mots), Carrie Preston (plus que tascioniesque), ou encore Karrueche Tran (pour moi la révélation de cette première saison). La série joue en permanence sur l’importance de leur lien ; les quatre premières incarnant des amies de longue date, et le personnage de Tran (la sus-mentionnée Virginia) faisant office de pièce rapportée, bon gré mal gré. Bien souvent, dans le déroulement de l’intrigue, ce qui importe le plus est de voir quelles seront les retombées d’un évènement sur l’une de ces relations, avec généralement Desna comme point commun à la plupart de ces situations.
Loin d’être tenue pour acquise, l’amitié féminine dans Claws est constamment explorée et interrogée, comme au final assez peu d’amitiés féminines le sont à la télévision à mon sens, notamment parce qu’une question récurrente est celle de la loyauté. Alors certes il s’agit parfois de rire comme des baleines en parlant de cul, comme n’importe quelle autre amitié féminine de la télévision américaine depuis Sex & the City, mais il est question de savoir ce que l’on doit à ses amies, très souvent. Desna a beaucoup fait pour sa « crew », et continue d’avoir un sens du devoir aiguisé envers ces femmes, qui le lui rendent bien, mais elle commet aussi des erreurs et/ou leur cache la vérité, menaçant aussi la confiance construite au fil des années et des épreuves. Et cette question de la confiance, de la loyauté, en somme, du long terme… eh bien très souvent, c’est un thème que je vois plutôt dans les séries explorant les amitiés masculines. Alors je déguste ça comme un met des plus fins.
Au fil de la première saison, Desna va devoir compter, et souvent faire appel explicitement, à ses amies. Et elles répondent toujours présente, voire se sentent insultées quand l’appel à l’aide n’a pas été immédiat. Ce sens de la solidarité est précieux à observer ; il m’a rappelé que dans de nombreuses séries, l’amitié féminine se limite à se parler, à partager des confidences, à rire ensemble… dans Claws, l’amitié est une question d’actions. Chaque fois que je revois cette première saison, c’est ce rappel qui me réchauffe le cœur, bien plus que de voir cinq femmes de tous âges, toutes formes et toutes races, parler de bite dans un salon de manucure. Claws comprend quelque chose sur la façon dont j’ai envie de voir les amitiés féminines dans mes séries, qui échappe encore à beaucoup d’autres.

A cela encore faut-il ajouter que nombre de portraits sont étonnamment détaillés. En dépit du fait que beaucoup de ces femmes soient construites à partir d’un stéréotype donné, Desna, Jenn, « Quiet » Ann, Polly « Pol » et Virginia « China doll » finissent par être des personnages d’une incroyable complexité. Et ce qui est d’autant plus à leur honneur, c’est que la saison, avec ses multiples rebondissements, ne leur en donne pas toujours le temps, mais le cast est juste formidable. Bon alors au risque de me répéter, j’ai une énorme préférence pour Virginia, en particulier au début de la saison : 1m50 de rage qui masquent une personnalité enfantine et un sens de la débrouillardise incroyable. Parfois j’aurais aimé que Claws prenne un peu plus le temps de détailler la façon dont, comme le renard et l’enfant, China doll et Desna s’apprivoisent progressivement ; mais chaque scène qui l’a fait a parfaitement atteint son objectif donc je suis contente. Je vous avoue que ces scènes, en début de saison jusqu’au concours de manucure, sont celles vers lesquelles je reviens avec le plus de plaisir, d’autant que Karrueche Tran est incroyablement fine dans la façon dont elle passe d’une émotion à l’autre au quart de tour.
Au fur et à mesure de cette première saison de Claws, tout le monde va cependant avoir droit à une poignée de moments saisissants, démontrant que chacune est à la fois vulnérable et incroyablement résiliente. Il y a quelques tours de bravoure en stock pour Judy Reyes par exemple, que je n’ai vraiment pas vu venir, et une intrigue en fin de saison pour Carrie Preston qui a une conclusion des plus émouvantes.
Il faudrait aussi mentionner, mais je trouve que ça s’apprécie mieux quand on est pris par surprise (et je vous dis ça du haut de mes trois visionnages de la saison), des personnages secondaires parfois eux aussi plus surprenants qu’attendu, notamment dans la maison d’Uncle Daddy. Je ne vous en dis pas plus, vous irez regarder vous-même l’intéressant mariage du mafieux.

On ne va pas se mentir : Claws a l’air de donner dans le girl power, mais ce n’est pas toujours le cas. La série est même entièrement filmée avec un male gaze très agaçant, à plus forte raison parce que la moitié des épisodes sont réalisés par des femmes ! Je vous le dis : ya encore du boulot pour éviter les femmes en tant que décoration d’arrière-plan, en particulier au She-She’s, le strip club que possède Uncle Daddy, et qui sert de QG à ses opérations. C’est exactement ce que vous imaginez… et ça se prolonge jusque dans des scènes d’enterrement du plus mauvais goût. Non, pardon : ce n’est pas juste du mauvais goût, c’est vraiment de la facilité et c’est désolant quand par ailleurs, le scénario de Claws a mieux à offrir que des plans sur des culs qui se tortillent et des nichons qui se balancent partout. Et je ne vous parle même pas de la camera qui se perd régulièrement dans le décolleté de Niecy Nash, il vaut mieux que personne ne me lance là-dessus.
Cela dit, dans l’ensemble, Claws fait de véritables efforts pour faire de ses personnages féminins de vraies personnes, avec de vrais besoins (pas toujours sexuels, mais ceux-là aussi), de vrais défauts (Desna ne peut littéralement pas prendre une décision sensée pour sauver sa vie), de vraies relations (et pas qu’aux hommes), de vraies ambitions (financières certes, mais jamais il n’est question d’argent pour avoir de l’argent). En jouant sur les deux tableaux, peut-être que Claws a trouvé la formule magique, après tout. Il y a peut-être une raison pour laquelle je reviens à cette première saison de Claws si facilement.

Ce mélange de bons éléments qui ne touchent jamais à l’exceptionnel fait que je n’ai pas l’impression de regarder une série importante pour moi, mais que je continue d’y revenir. Au juste je ne suis même pas sûre de vous la recommander (quoique plus que Good Girls, qui avec un sujet voisin mais aucun excès m’a fait bâiller). Claws est à l’image d’une grande partie de ma consommation ces derniers temps : je ne cherche beaucoup moins le coup de cœur ou le coup de poing, et j’accepte des choses qui sont parfois un peu plus superficielles et/ou racoleuses que jadis… mais comment dire non à l’humour et la tendresse d’une série excessive mais attachante comme celle-là ? Ca vaut la peine d’être un peu moins snob que j’ai pu l’être par le passé, non ?
Et puis maintenant que j’ai réalisé que la date d’arrivée de la saison 3 arrivait à grands pas… je crois même que je suis motivée pour tenter la saison 2 que je n’ai jamais vue.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Mila ♥ dit :

    « Avec le temps, j’ai le sentiment de devenir de plus en plus difficile, et en même temps d’être un public plus facile. C’est comme si ma consommation contenait moins de hauts, mais aussi moins de bas. » Oooh, rien que la première phrase, déjà = ♥
    Je me reconnais énormément dans ce constat, j’ai un sentiment très similaire !!!
    Et puis moi aussi, cela me convient 🙂

    Et l’article me convient aussi très bien, parce que j’aime beaucoup quand tu nous reviewes une saison entière 🙂 (ou une série entière) Ce n’est pas si courant, et j’aime bien lire tes bilans 🙂 Surtout quand ils sont positifs comme celui-là (malgré les défauts de la série, que j’ai bien notés). Je pense que Claws me plairait. Ca ne serait peut-être pas un coup de coeur pour moi non plus, mais j’ai le sentiment que je passerais un bon moment devant, d’autant plus si ça met l’accent sur l’amitié entre femmes~ Je vois qu’en plus tu as regardé la saison 2 et qu’à l’intro, tu as l’air d’avoir encore plus apprécié ! (j’admets n’avoir pas encore lu tout cet article-là, cela dit)(en plus c’est hyper con mais les couleurs des images que tu as choisies font très « été » dans ma tête, donc c’est carrément de saison pour moi…)

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