Peur du vide

10 novembre 2019 à 16:29

Tipeee

De toutes les séries dont j’ai pu discuter avec vous, jusqu’à présent il n’y en avait aucune qui provenait de l’offre de Facebook Watch. La sortie de Limetown, lancée le mois dernier, me donne une opportunité de rectifier le tir, et de le faire, de surcroît, avec une série qui m’intéresse vraiment puisque Facebook Watch propose aussi, par ailleurs, un nombre conséquent de séries adolescentes, et que je suis rarement bon public pour celles-ci.
Limetown fait partie des quelques exceptions parmi les séries de Facebook Watch à s’adresser à un public adulte, et le fait, en plus, avec un sujet original.

Lia Haddock, qui travaille pour la radio publique APR, s’est lancée dans une investigation autour d’événements survenus quinze ans plus tôt dans la petite ville scientifique de Limetown, où plusieurs centaines de personnes ont disparu de façon mystérieuse, sans laisser aucune trace. L’étrangeté de la situation a fait parler d’elle un moment, et puis, en partie parce que les investigations n’ont rien donné, en partie parce que l’actualité suit son cours, le monde est passé à autre chose. Pas Lia. Aussi elle dévoue sa carrière à relater les faits dans un podcast.

Si le sujet de Limetown me fascine, c’est qu’il s’agit d’une histoire piochant allègrement dans un imaginaire fertile… mais surtout parce que la série est, elle-même, l’adaptation d’un podcast à succès, et que la mise en abyme est à elle seule tout un poème. Et si de nombreuses séries ces dernières années ont voulu s’emparer du succès des podcasts narratifs, ou au moins y faire référence pour tirer une sorte de légitimité du Zeitgeist, Limetown est probablement la seule initiative réussie dans ce domaine, grâce à ses racines dans le format du podcast lui-même. Diffusé initialement en 2015, le podcast Limetown était une série audio de fiction racontant sensiblement la même histoire : celle de la journaliste Lia Haddock racontant l’incident (fictif, donc) de Limetown en 2004.
La série reprend la même trame de départ : Lia est toute entière occupée par cette enquête journaliste, qui a également une dimension intime puisque l’oncle de Lia fait partie des disparus de Limetown. Bien que son travail, méticuleux et passionné, soit de qualité, il a pris du retard ; aussi sa rédactrice en chef lui a demandé d’abréger le sujet… D’autant qu’il n’y avait déjà pas beaucoup d’éléments à l’époque, et que rien de nouveau ne s’est dit sur Limetown depuis 15 ans. Pour accélérer le bouclage, elle lui a adjoint un partenaire, Mark, qu’elle ne connaît pas puisqu’il vient d’être recruté mais qu’elle déteste pour le principe (et aussi parce qu’il ne connaît rien à Limetown).

Là où le podcast portait donc sur Limetown lui-même, et était raconté à l’antenne par une Lia Haddock fictive (incarnée par une actrice, Annie-Sage Whitehurst), la série raconte donc surtout l’enquête sur Limetown. On s’y intéresse à Lia elle-même (interprétée par Jessica Biel, vraiment en pleine phase de rédemption artistique depuis quelques années), à sa quête d’explication, à la façon dont elle enregistre de façon quasi compulsive, à ses difficultés avec sa rédactrice en chef, à ses tentatives d’obtenir des interviews, à sa visite de ce qu’il reste de Limetown… En un sens, Limetown la série est un hommage au travail fait sur Limetown le podcast, tout en préservant l’immersion dans le monde fictif de l’histoire racontée.

Le mystère de Limetown lui-même est glauque et en même temps familier.
Le 8 février 2004 au soir, un appel est passé au numéro d’urgence 911 ; une femme y réclame, paniquée, l’envoi immédiat de services de secours. Elle suggère que des ambulances, des pompiers, la police et même l’armée soient dépêchées sur place. A leur arrivée, ils trouvent les larges portes coupant Limestown du reste du monde closes, et protégées par un service d’ordre privé qui leur barre l’accès. Trois jours plus tard, sans explication, la milice se rend sans explication, les portes s’ouvrent, et il s’avère que Limetown est entièrement vide comme si personne n’y avait jamais vécu. La seule preuve du contraire est le corps calciné, retrouvé crucifié sur la place centrale de Limestown, identifié comme étant celui du fondateur de la cité scientifique, le docteur Oskar Totem. Depuis, aucune explication n’a permis de comprendre où étaient passés les 326 hommes, femmes et enfants de Limetown.
Cette situation de départ (une sorte d’Eureka qui aurait mal tourné) évoque à l’occasion certains aspects de The Leftovers. Elle est aussi un commentaire (explicité en début d’épisode) assez glacial sur la façon dont l’information en continue modèle l’approche que nous avons du monde : hormis Lia Haddock, plus personne ne s’intéresse vraiment à découvrir la vérité. Il reste juste des familles éplorées, des témoins indirects choqués (Lia va rencontrer le seul journaliste présent à l’inauguration de Limetown, ainsi que l’un des premiers flics sur les lieux), quelques allumés avec des théories conspirationnistes, et beaucoup de questions laissées en suspens par un monde qui ne cherche plus vraiment les réponses.

Tout ça et un peu plus est contenu dans ce seul premier épisode, puissant à la fois de par l’obstination monomaniaque de Lia Haddock que par les subtiles nuances introduites, presque malgré elle, par la démarche de la journaliste. S’il manque une dimension à la série Limetown par rapport au podcast dont elle est l’adaptation (Limetown brouillait la limite entre la fiction et le réel ; ici il est clair que Limetown est une série de fiction), c’est entièrement compensé par les choix faits par la version filmée. Celle-ci apporte des thématiques complémentaires donnant beaucoup, beaucoup de grain à moudre, tout en jouant sur une ambiance étouffante qui lui réussit à merveille.
A ce stade, mon seul bémol, c’est que ce premier épisode sous-emploie dramatiquement Kandyse McClure qui y fait une apparition de 7,12 secondes seulement. Franchement quand c’est tout le mal que j’ai à dire d’une série, je m’estime plus que satisfaite.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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