Craving

24 janvier 2020 à 20:42

Tipeee

De la série japonaise Konya wa Konoji de, vous n’avez probablement pas entendu parler. Elle a commencé sa diffusion un peu plus tôt ce mois-ci, à l’occasion de la saison hivernale nippone. Dans une certaine confidentialité, y compris dans son pays natal. Il faut dire que son diffuseur, BS TV Tokyo, n’est pas exactement un pilier de la télévision de l’Archipel : cette petite sœur de TV Tokyo n’est diffusée que par satellite, et ne propose qu’une poignée de séries par an. Ces fictions-là n’ont donc pas beaucoup de public, et pas beaucoup plus de budget.
Malgré tout, Konya wa Konoji de m’attirait parce que d’une part, je suis vraiment, profondément d’humeur à regarder des séries japonaises en ce moment (et le démarrage d’une nouvelle saison ne fait rien pour me calmer, alors que je finis aussi plusieurs séries de la saison automnale dans le même temps), et d’autre part, je suis vraiment, profondément d’humeur à regarder des séries parlant de bouffe.

Le pitch de Konya wa Konoji de est d’une simplicité désarmante : la quasi-totalité de son action va se dérouler dans un restaurant dit « en U » (c’est du moins la traduction la plus approchante possible de konoji, un néologisme qui veut dire « en forme de lettre コ »). That’s it, that’s the pitch.
Et pourtant.

Commençons par une définition : le konoji, c’est quoi au juste ?
Ces restaurants populaires sont construits autour d’un gigantesque bar ; le patron y sert des clients assis sur trois côtés différents, et circule au milieu. C’est plus chaleureux qu’un bar ne formant qu’une seule ligne, parce qu’il est beaucoup plus aisé pour les clients de s’adresser les uns aux autres, de participer à des conversations de groupe, de voir ce qui est servi à chacun, ou encore de trinquer. Ceux qui suivent auront noté que ce restaurant konoji, on en retrouve aussi bien le principe que l’usage dans la merveilleuse série Shinya Shokudou (proposée partiellement sous le titre Midnight Restaurant par Netflix, et dont j’ai vanté les mérites entre autres ici). A ce stade vous aurez compris que je n’ai même pas essayé de lutter, et que je me suis lancée dans le premier épisode sans plus réfléchir.

Dire que Konya wa Konoji de (« ce soir au konoji« ) n’est pas une série qui a coûté cher est un doux euphémisme, pour commencer. Clairement le budget est serré, et ça sent la série tournée assez rapidement aussi (ça va souvent ensemble après tout).
Parfois je me surprends à ressentir une tendresse sincère, bien qu’un peu disproportionnée sûrement, pour ces séries clairement tournées dans l’urgence et le dénuement. Quand on voit ce que la fameuse ère de la « Peak TV » a suscité chez beaucoup de diffuseurs en termes d’investissements fous, de projets pharaoniques, et d’ambitions onéreuses, c’est presque là une espèce en voie d’extinction. C’est ce qui s’approche le plus de l’artisanat, en un sens, qu’une production comme celle-là, avec ses deux acteurs au générique (enfin, ya pas exactement de générique, mais vu qu’il n’y aurait que deux noms à y coller forcément l’intérêt est réduit), ses prises de vue on location, sa camera pas forcément subtile, son esthétique simpliste.
Dans le panorama japonais en particulier, ce type de séries n’a rien d’exotique : quand tous les trois mois, quasiment toutes les séries s’arrêtent et sont remplacées par des nouveautés, les rythmes de production peuvent être effrénés. Alors les cases horaires les moins populaires, les moins rentables, les moins mainstream, ont quand même besoin de programmes à bas coût produits au quart de tour, et ça a régulièrement donné, au fil des années, des productions comme Konya wa Konoji de. Pour les grandes chaînes, c’est un bon moyen d’équilibrer le budget (d’autant qu’une majorité de séries sont produites en in-house par le staff des diffuseurs) et, dans des cases horaires plus en vue, de mettre un peu plus de budget et vraiment impressionner un plus grand nombre de spectateurs. Déshabiller Jirou pour habiller Ichirou, si vous voulez. Pour les petites chaînes, c’est parfois le seul moyen d’exister dans le domaine de la fiction.
Cela ne veut pas dire que ces séries n’ont pas de mérite ; au contraire, ce sont dans ces cases qu’on trouve le plus gros du peloton des séries high concept japonaises, par exemple. Et puis, de toute manière, il n’y a pas de honte à être humble : plein de séries, au Japon comme ailleurs, même en ne s’adressant qu’à une niche, parviennent à avoir d’épatantes qualités. Je ne sais pas si c’est audible à une époque où tout le monde s’ébahit devant les records qui se battent régulièrement, et que l’on tend à considérer qu’une série onéreuse est de facto une série importante. Il s’avère justement que la télévision japonaise (encore une fois : elle parmi tant d’autres) a une longue tradition de séries d’apparence humble, mais particulièrement attachées à apparaître comme humaines, proches des spectateurs, intimistes.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la télévision japonaise a inventé à elle seule un sous-genre télévisuel entier, dédié à… regarder des personnages manger. Ce n’est pas cher à produire, et on ne fait pas plus intime. Je vous en ai déjà parlé, c’est ce que j’appelle la « série d’appétit » : un type de fiction simple, dont le pitch est d’un dénuement total, tournant entièrement autour de la culture culinaire japonaise. Konya wa Konoji de s’inscrit totalement dans ce sous-genre (et c’est d’ailleurs, comme la plupart des séries d’appétit, une adaptation d’un manga éponyme). Son héros, Yoshioka, est un employé de bureau dans une petite agence de publicité, dont on s’apprête à suivre le parcours gastronomique. Comme la totalité des séries d’appétit, Konya wa Konoji de nous donne l’occasion à la fois de suivre ses aventures du quotidien, et de partager la moindre de ses pensées à propos de ce qu’il fait, de qui interagit avec lui, et bien-sûr, de ce qu’il mange.

Dans le premier épisode, il s’est rué avec précipitation dans un restaurant où se doit se tenir une réunion d’anciens élèves de son université ; son but inavoué est de revoir Keiko, une jeune femme de 3 ans son aînée pour laquelle il a toujours le béguin après toutes ces années. Keiko est une jeune femme joviale, extravertie et surtout passionnée par la nourriture, au point qu’elle a totalement changé de carrière pour s’y dédier ; elle a même eu droit à un encadré dans un magazine professionnel (qu’évidemment Yoshioka a acheté). Lorsqu’il arrive au restaurant, la réunion d’anciens élèves est terminée, mais fort heureusement, Keiko est restée pour manger un morceau. Elle est accoudée au bar et discute avec d’autres clients ; Yoshioka la rejoint et ils commencent à parler de tout, de rien, et surtout… bah, de nourriture.
C’est là que Keiko lui parle de son amour pour le konoji, notamment de sa culture de la proximité (elle a d’ailleurs sympathisé avec son voisin de table comme si c’était la chose la plus naturelle au monde). Elle conjure Yoshioka, qui est plutôt habitué aux grandes chaînes de restaurants plus impersonnelles, de tenter de se rendre dans un établissement qu’elle connaît bien. Le reste de l’épisode suit comment Yoshioka, qui n’est pas du tout un extraverti, et qui en plus a des soucis au boulot, va finir par apprécier d’aller manger dans le konoji qu’elle lui a suggéré de visiter. Comme dans toutes les séries d’appétit, le point d’orgue de l’épisode est atteint vers la toute fin (ou devrais-je dire la toute faim ?), lorsque Yoshioka déguste des plats servis dans le restaurant. A une nuance près : il le fait en compagnie de parfaits inconnus.

Konya wa Konoji de, parce que son angle est celui de ces restaurants « en U » tout particuliers, avec ce qu’ils impliquent de convivialité imprévisible, met donc l’accent autant sur la faim de bons petits plats que la faim de contacts humains. Yoshioka apparaît, comme tous les personnages centraux de séries d’appétit, comme gourmand et solitaire ; la série décide de le rassasier à ces deux égards.

Et ça tombe bien, parce que je suis affamée. Le mois de janvier est dur, très dur. J’ai cruellement besoin de ce que j’ai l’impression de ne pas pouvoir atteindre, et Konya wa Konoji de a, un peu par surprise, mis précisément le doigt dessus.
Entendons-nous bien : j’ai l’habitude de regarder des séries parlant de bouffe, et j’ai même l’habitude de regarder des séries d’appétit. En fait j’ai même tendance à les consommer quand justement j’ai faim, quand je n’ai pu faire des courses qu’une fois dans le mois, quand je ne peux pas manger un vrai repas. D’ordinaire ce n’est pas un problème, et c’est même quasiment quelque chose que je recherche, comme si, par la vue, je pouvais compenser ce qui me manque en goût. Est-ce que je ne vis pas tant d’autres émotions par procuration, via les séries, après tout ? Alors pourquoi pas la faim.
Sauf que je n’avais prévu que l’aspect gastronomique de cette série d’appétit-là. Je me croyais parée. Quand Konya wa Konoji de a commencé à parler de partage, de chaleur et de convivialité improvisée, j’ai tout simplement éclaté en sanglots.


Après ça, je ne sais pas quoi vous dire. Je ne pense pas que Konya wa Konoji de était supposée susciter pareille réaction. Mais je pense aussi que seule une série comme Konya wa Konoji de pouvait susciter pareille réaction, avec son pitch rachitique, ses petits moyens et son sous-genre télévisuel de niche.
Tout ce que je sais c’est que, les séries les plus chères de la télévision mondiale, elles me donnent très rarement ces émotions-là. Elles ne m’atteignent pas comme ça. Elles ne savent pas trouver l’angle humain, proche des spectateurs, intimiste, qui permette de s’effondrer devant son écran. Elles ne m’incitent pas, une fois l’épisode fini, à m’asseoir en silence à mon bureau et de me demander pourquoi j’ai eu une réaction aussi soudaine, presque violente. Elles ne me font pas éteindre mon écran, la gorge encore serrée, en repensant aux miroirs obscurs de Martin Winckler (…même si aujourd’hui c’est beaucoup plus difficile de voir notre reflet sur un écran). Elles ne m’interrogent pas sur mon ressenti, ni vis-à-vis d’elles ni vis-à-vis de moi-même. Elles ne me font pas rêver à des choses simples (et pourtant inaccessibles pour le moment), comme un restaurant où l’on peut, pour le prix d’une boisson et d’un plat, profiter d’un moment inédit de convivialité inespérée. Sans aucun doute, elles me procurent d’autres choses ; à chacun son job. Simplement ça, elles ne le font pas.

Tous les millions qui financent les fictions les plus élégantes, les plus esthétiques, les plus ambitieuses du moment ne vaudront jamais un visionnage Konya wa Konoji de.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    Une petite série intéressante. J’aime quand des séries comme ça, sans prétention, nous ouvre une porte sur un autre pays, une autre culture, des moments partagés.
    Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai faim alors je vais aller manger.

  2. Mila ♥ dit :

    J’essaie de ne pas penser à manger depuis tout à l’heure, et je me suis dit que j’allais venir te lire pour me garder l’esprit occupé. Lol. Big mistake. Après c’est moi qui ai choisi de te lire sur une série « d’appêtit », comme tu dis, donc… voilà… j’aurais pu choisir un autre article, mais non. Faut dire que je sais que tu aimes particulièrement ces séries-là, donc j’étais certaine que tu saurais joliment nous en parler, et j’avais raison.
    L’article n’a pas fait que me donner faim en évoquant la nourriture (et en m’en montrant un peu), il m’a aussi émue. Tu as raison, ce ne sont pas les moyens qui font une série, et il y a une magie à l’intimiste et simple qui ne peut pas être achetée.
    Enfin, je suis désolée que 2020 commence de façon si dure 🙁

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