Temps de tout, envie de rien

20 mars 2020 à 16:14

Tipeee

Les plus observateurs parmi vous auront remarqué que la semaine dernière, je n’ai pas réussi à poster 3 articles, mais 1 seul. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’avec l’actualité autour du coronavirus, pas mal de choses sont compliquées pour beaucoup de monde, y compris moi. Outre mes difficultés relatives à ma santé mentale (je vous en épargne la liste exhaustive) et physique, il y avait le problème d’approvisionnement en nourriture, l’aggravation de l’isolement, et soyons clairs, une vraie peur panique à l’idée que mes quelques contacts avec l’extérieur suffisent à signer mon arrêt de mort. Parce que c’est difficile de ne pas être paranoïaque en ce moment, il me semble.
Du coup, réussir à regarder des séries était compliqué. Je tiens un journal de mes visionnages, et je peux vous dire que le mettre à jour depuis un peu plus de deux semaines est extrêmement rapide.

Alors de quoi vous parler ? Comment vous parler de séries quand même moi je n’arrive pas à me mettre devant un épisode sans que mon esprit parte ailleurs, se concentre sur tous ces soucis et plusieurs autres au lieu de l’intrigue, les personnages, la musique, que sais-je ?
Depuis quelques jours fleurissent des recommandations de séries à binge watcher pendant le confinement. Des séries qui se prêtent à l’ambiance de fin du monde que certains ressentent. Des séries suffisamment feelgood pour essayer de tirer le moral des troupes vers le haut. Des séries médicales qui permettent d’exorciser nos peurs. Des séries nostalgiques pour s’absorber dans le passé. Tout le monde semblait avoir des listes et des idées, qui s’exprimaient à travers des articles et des threads sur Twitter. Et moi… moi je ne pouvais pas. Je ne sais pas si vous êtes tous dans le même état que moi ; chacun gère différemment, je pense ; les circonstances dans lesquelles nous vivons notre isolement jouent énormément de toute évidence. Mais franchement je n’arrivais pas à me mettre devant une série. Ca semblait tellement dérisoire. Même pour moi, pour qui la télévision est très souvent salvatrice, il n’y avait rien à faire.
L’article de la semaine dernière portait sur un épisode que j’avais en réalité regardé le 10 février dernier. Et ça m’a pris DES HEURES pour réussir à en faire une review semi-potable. Je sais pas comment on regarde des séries, en ce moment. Alors en discuter…

Comment parler de séries quand on n’y arrive pas ? Bah vous savez quoi, parlons-en.

Ce que je crois intimement, c’est que si chacun gère à sa façon, il est aussi autorisé de ne pas gérer.

Avec le confinement, il semble que nous ayons collectivement (bien qu’il faille relativiser, certains d’entre nous travaillent et/ou s’occupent de leurs enfants pendant cette période, et c’est très accaparant) beaucoup de temps à meubler. Cela ne veut cependant pas dire que nous soyons capables d’exploiter ce temps « libre » à notre guise. Pas quand nous avons l’esprit préoccupé par d’autres choses. Pas des moindres.

L’isolement, je le vis toute l’année. Pas dans ces conditions exactes, évidemment, mais l’agoraphobie ressemble beaucoup à un confinement (c’est juste que dans le cas du confinement, tout le monde est isolé, ce qui paradoxalement crée une expérience collective). En l’occurrence, cela fait depuis 2014 que mon agoraphobie m’empêche d’être fonctionnelle, et depuis 2017 que je ne peux même plus travailler.
Je sors de chez moi une fois tous les trois mois en moyenne. Je ne vois personne à part ma sœur qui vient me rendre visite et me donner un coup de main, et le livreur qui m’apporte mes courses une à deux fois par mois. Ce n’est vraiment pas grand’chose, même pour moi qui n’ai jamais eu une vie sociale ébouriffante. Le reste du temps, internet et les séries me permettent de garder contact avec le monde. A distance, donc. J’ai commencé cette vie isolée sans vraiment avoir le choix, et j’ignore combien de temps elle durera. Je sais que mon style de vie souffre chaque mois un peu plus de cet isolement, sur un plan social, financier…
Naturellement l’isolement dans lequel nous vivons actuellement est différent de ce que j’ai pu vivre ces dernières années. Il y a « le risque » (celui du coronavirus) qui guette dehors et dans les interactions avec autrui, qui est très différent de ce que je perçois comme anxiogène quand je dois sortir de chez moi en temps normal. Il y a le flot ininterrompu de mauvaises nouvelles, de chiffres, de déclarations politiques, qui diffère. Mon expérience ne s’applique pas à l’identique, de toute évidence.

Toutefois ce que j’ai appris, et que je partage au cas où cela vous aide, c’est que ce n’est pas parce qu’on a du temps pour faire les choses qu’on en a l’énergie mentale. Si vous arrivez à faire quelque chose de constructif de votre confinement, c’est formidable et je vous admire sincèrement.
Cela étant, si vous n’avez envie de rien, si vous n’arrivez pas à vous concentrer sur ce que vous commencez à faire, si vous êtes incapables d’exploiter ce temps « libre » pour enfin faire le marathon que vous vous étiez promis et que, au nom du ciel, vous auriez tout le temps du monde de faire maintenant, mais que vous n’arrivez pas à vous motiver à commencer… CE N’EST PAS GRAVE.
Ne cherchez pas à être efficace, et surtout pas en matière de téléphagie.

J’insiste là-dessus parce que je sais, pour le voir tout les jours le reste de l’année, combien nous avons pris l’habitude en tant que spectateurs de nous mettre la pression individuellement.
Par le passé, j’ai déjà discuté de notre rapport au « retard ». Ce qu’un grand nombre d’entre nous ressent maintenant, cette incapacité à rattraper ce « retard », ou cette inaptitude à utiliser le confinement pour enfin faire aboutir des projets de visionnage sans cesse repoussés… ce n’est qu’une autre expression de cette même culture. Une culture qui nous donne l’impression que chaque visionnage doit avoir un bon rapport quantité/temps, une forme de rentabilité téléphagique, pour soi-même mais aussi socialement.

Sauf que cette culture est nocive. Elle ne prend pas en compte vos états d’âme.
Elle occulte totalement le fait que parfois, on peut avoir tout le temps du monde, on n’aura quand même pas vraiment envie de regarder quelque chose. Ou alors on aura envie d’un visionnage, mais pas celui qu’on « devrait ». Oui, vous pourriez vous lancer enfin dans un marathon des premières saisons de Succession dont tout le monde dit tant de bien, ou vous auriez tout le temps du monde pour enfin commencer à faire preuve de curiosité vis-à-vis de Zenra Kantoku dont quelqu’un vous rebat les oreilles depuis des mois, ou vous pourriez vous lancer dans un marathon d’un classique genre Moonlighting qui fêtait ses 35 ans ce mois-ci.
Vous pourriez vous lancer dans n’importe laquelle de ces missions téléphagiques. Certes. Ou alors, vous pourriez aussi vous repasser en boucle l’épisode musical de Buffy pendant un mois si ça vous aidait ne serait-ce qu’un peu à passer le cap (y compris voire surtout si vous le connaissez par cœur). Vous pourriez faire tout ça, mais vous pourriez aussi ne rien faire du tout.

Entre nous soit dit, vous ne comblerez jamais votre « retard ». Même si vous faisiez tout ce qu’il y a sur votre liste, il continuerait d’y avoir de nouvelles choses pour y apparaître, pas vrai ?
Alors pourquoi se lancer dans des tâches pareilles si vous avez la tête ailleurs ? Pourquoi vous imposer des visionnages quand vous n’absorbez ni n’appréciez rien de ce que vous regardez ?

Peut-être que pendant quelques temps, vous n’allez pas regarder de série. Peut-être que vous allez juste jouer à Animal Crossing. Si c’est ce dont vous avez besoin pour survivre mentalement à ce qui nous arrive, more power to you.
L’avantage c’est que rien de tout ça n’est définitif. Des crises, en téléphagie, ça arrive tout le temps. Si vous y réfléchissez bien, vous savez que ça vous est déjà arrivé. Je me rappelle qu’il y a bientôt 10 ans, quand freescully est décédée, j’ai eu une période comme ça. Je ne pouvais rien regarder. Je me suis lancée dans la version étasunienne d’In Treatment à défaut d’autre chose. Et puis j’ai fini par trouver une série qui m’a remis le pied à l’étrier, Gravity, parce qu’elle appuyait précisément où j’avais mal, et j’étais repartie pour un tour. Le cas s’est représenté avec les attentats de 2015 ; c’est arrivé plusieurs fois dans ma vie, en somme. Pour ceux qui me connaissent un peu, ne serait-ce qu’à travers ces colonnes, vous savez bien que la télévision est un aspect essentiel de ma vie intérieure. Quand ça ne fonctionne pas, cela créée un gros manque ; mais je sais aussi, maintenant, que ces mauvais passages ne sont que cela : des phases temporaires. Je reviens toujours, à un moment ou à un autre, à cette passion qui m’anime et me fait du bien. C’est juste que cette passion ne guérit pas de tout. C’est un peu beaucoup lui demander.

Mon journal de visionnages était vide depuis un peu plus de deux semaines. Je n’avais envie de rien et je n’avais envie de parler de rien. Et puis hier soir, j’ai regardé le premier épisode de Motherland: Fort Salem, je me suis dit que c’était pas mal, et que j’avais deux-trois trucs à en dire.
Prenez soin de vous. Le reste (re)viendra tout seul.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Mila ♥ dit :

    J’ai particulièrement apprécié cet article. Je l’avais déjà lu, mais je suis venu le relire, et laisser un petit mot, cette fois. J’espère que nous ne revivrons pas d’autre confinement pareil à celui-là lorsque celui-là sera fini, mais je sais que je viendrai relire l’article quand même à d’autres moments, parce que le message central, qui prolonge celui du Lapin, lui, est applicable à bien plus qu’à cette période que nous vivons (comme tu le dis toi-même). A vrai dire, je continue de regarder des séries normalement, et écrire normalement, en ce moment., mais j’ai eu et j’aurai mes mauvaises passes, et je vais donc garder cet article pour ces moments-là, comme je garde celui du Lapin à relire chaque fois que mon « retard » commence à me stresser^^ Merci !

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