This is a fine TV show

16 juin 2024 à 21:09

Et donc, l’éternelle question : comment parler de séries en ce moment ?

J’ai l’impression d’écrire cet article tous les deux ans, maintenant. Ou en tout cas une variation de cet article. Il y a eu celui-là au début de la pandémie COVID ; puis il y a eu celui-ci après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La question revient régulièrement, lancinante : comment on peut bien parler de séries quand il y a plus important ailleurs ?

Lorsque le monde va mal, ou disons encore plus mal que d’habitude, et que la menace semble se faire imminente, j’ai du mal à parler de séries. Que suis-je supposée faire, publier ma review de How To Ruin Love comme si de rien n’était ? Me plaindre de MILF of Norway comme si c’était mon plus gros problème en ce moment ? Ecrire quelques paragraphes sur Sierra Madre avec sérieux ? Quelle est la série dont je puisse parler sans me sentir sale de parler de séries, au juste ?!

Je n’ai pas plus de réponse maintenant que j’en avais il y a deux ou quatre ans ; je soupçonne que je n’en aurai pas plus la prochaine fois non plus. La réalité, c’est que la fiction tout brillante puisse-t-elle être n’a pas le pouvoir d’annuler les effets de la réalité. De toute façon ce n’est pas son rôle. Ce serait grave si ça l’était, soit dit entre nous.

Il est très possible que ce soit justement ce qui me perturbe, en fait. Si je regarde des séries, c’est précisément parce que c’est l’une de mes convictions les plus profondes que la fiction peut nous aider à nous améliorer, et peut-être même, carrément nous changer. La façon dont j’en parle, la façon dont je la regarde, le fait même que je la regarde pour commencer, tout cela n’est rien d’autre que la manifestation de cette foi. Mes expériences au fil des décennies (dont presque deux à écrire dans ces colonnes !) n’ont fait que confirmer qu’il est possible, si l’on s’ouvre à elles, si l’on cherche celles qui ont quelque chose de précieux à nous dire, si l’on s’ouvre à celles dont on ignorait tout, d’apprendre des choses sur le monde autant que sur soi-même, et d’ainsi évoluer. Si je ne croyais pas en cela, cela n’aurait aucun intérêt d’être curieuse, après tout. Si je ne croyais pas en cela, ce que je fais serait l’équivalent de collectionner des miles
Si je ne croyais pas en cela, alors je n’aurais pas écrit de review pour Years and Years, ou, tiens, la conclusion de la review de la très à propos The Plot Against America :

Mais est-ce suffisant pour éviter le pire ? Y a-t-il seulement un moyen d’éviter le pire ? Ce que les Levin craignent, ce n’est pas juste une présidence. Ce sont les sympathisants de Lindbergh qui se réunissent dans une taverne bavaroise, ou qui rouent de coups des Juifs à la tombée de la nuit, discrètement. Le danger, ce n’est pas seulement Lindbergh lui-même, mais ce qu’il incarne, et le fait qu’il l’incarne pour un nombre grandissant de compatriotes des Levin. Ce qui inquiète, c’est que pour le moment, hors la communauté juive de Newark dans le New Jersey, l’Amérique ne semble pas s’inquiéter assez. « My brother was in Berlin back in ’32. He wrote to us about what Goebbels and Hitler were up to. The government there, they played by the rules. The Nazis, they made a joke of every damn rule. »Ces deux reviews, d’ailleurs, ont été écrites pendant une autre crise téléphagique similaire, que cette fois j’avais essayé de tourner en façon constructive de faire passer à la fois la boule que j’avais au ventre, et un message. La bonne blague. Je n’ai déjà pas beaucoup de lectrices, mais c’est encore plus illusoire de penser que ces lectrices ne partagent pas déjà ma façon de voir (vu mes prises de position de plus en plus évidentes au fil des années dans mes reviews elles-mêmes). Celles qui ont besoin de lire ces mots sont celles qui ont fui mes colonnes il y a bien longtemps… Ecrire ces mises en garde plus ou moins explicites n’accomplit rien.

…Alors forcément, quand il s’avère que le pouvoir que je prête à la télévision n’évite pas le pire (et le pire se présente régulièrement à nos portes ces derniers temps), je suis désemparée. Il est sûrement là, le secret de mon désoeuvrement régulier. Dans la réalisation implicite que cette télévision que j’aime tant ne change que moi, pas le monde autour. Voilà qui la rend soudainement très dérisoire…

Pourtant, j’ai tout essayé.
J’ai essayé le voyage « dépaysant » (Postcards semblait tout indiquée pour cela !).
J’ai essayé l’escapisme (déjà deux saisons de Bridgerton découvertes ce printemps, auxquelles je faisais allusion récemment, et potentiellement la troisième dans la foulée si je trouve l’énergie).
J’ai essayé des séries inquiètes mais optimistes (j’ai fini Sweet Tooth, qui brille principalement par son appel à l’espoir).
J’ai essayé de me replonger dans de vieilles séries (j’ai revu la première saison de Misfits).
J’ai essayé de me consacrer à ma review de Fallout (pour laquelle vous avez voté).
J’ai essayé de regarder les choses en face en finissant ma review de La Fièvre (qu’à l’origine je voulais ne poster qu’après un marathon Baron noir, mais euh, là, je sais pas, je sais plus…).
Tout. J’ai tout essayé. J’ai tourné ma téléphagie dans tous les sens en espérant trouver l’angle salvateur qui lui permette de me ressourcer et me nourrir, plutôt que de m’être douloureuse. Mais rien ne fait passer le sentiment mêlé d’urgence et de terreur. Rien ! Même pas une série qui s’empare précisément de cette urgence et cette terreur !

Le problème, ce n’est bien-sûr pas la télévision. Et ce n’est même pas vraiment mon rapport à la fiction télévisée. Le problème, c’est de devoir continuer à exister dans un monde qui se refuse obstinément à s’améliorer.


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2 commentaires

  1. JainaXF dit :

    Je comprends et partage totalement ton sentiment d’impuissance… et pas si loin de moi, il y a des gens qui trouvent que « je m’en fais trop » ou que j’exagère », ce qui me rend encore plus inquiète (et triste)…

    La télévision agit bien sur les esprits à mon avis, malheureusement, c’est beaucoup plus les chaînes grand public qui vont jouer, donc CNews et compagnie qui aggrave les choses… les bonnes fictions, les séries qui dérangent et font réfléchir, la plupart du temps, il faut être curieux, faire l’effort d’aller les chercher… ce que beaucoup ne font (ne peuvent ) pas. Et bien sûr, la télévision et ce qu’elle produit dépend aussi de l’état de la société…

    Malgré tout, je pense que des sites comme celui-ci, des médias indépendants, des séries qui bousculent… ne sont pas totalement inutiles. Pour élargir nos horizons, nourrir notre combativité, pour se rappeler que nous sommes plusieurs à ne pas penser comme ça…

  2. Mila dit :

    Y a des moments où, vraiment, tout parait si futile, et ces derniers temps, ils semblent se multiplier. Et c’est compliqué à gérer, parce que qu’en plus du sentiment d’absurdité, y a aussi celui de culpabilité. De se sentir sale, comme tu dis. Et (dans mon cas) me sentir sale de continuer quand même.

    Je suis sur ce commentaire depuis environ une heure et demi et c’est tout ce que j’ai réussi à ne pas effacer après avoir tapé et retapé et retapé…. en clair j’écris un commentaire sur le fait que j’arrive pas à écrire un commentaire sur un article où tu expliques ne pas arriver à écrire d’article… super.

    Désolée 🙁 j’ai tapé dix fois le même paragraphe et rien n’allait 🙁 je baisse les bras 🙁

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