Evidemment

6 octobre 2011 à 17:37

Ryan, je  crois que ça y est. Tu as trouvé. Toute ta carrière te destinait à créer un jour American Horror Story. C’est l’accomplissement de tout ce qui a toujours semblé plus ou moins s’exprimer dans ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui. Ryan Murphy, je crois que tu t’es trouvé.
Le monde adolescent, le goût du trash, le sang, le sexe, l’impression quasi-constante de nausée parce que tu tiens à aborder des sujets sales, mais à le faire en collant au plus près de tous les poncifs du genre… finalement, comment n’as-tu pas créé une série d’horreur plus tôt ? C’est à se demander pourquoi ça t’a pris tant de temps. La narration efficace, terriblement grand public parce que totalement balisée par le genre, se mêle parfaitement (pour la première fois) aux sujets choisis, forcément dérangeants, et ça, c’est tout toi.

En regardant American Horror Story, j’ai l’impression pour la première fois de saisir comment fonctionne Ryan Murphy quand il pense pour une série, de la même façon que j’ai senti si facilement, il y a bien des années, comment fonctionnait, par exemple, David E. Kelley. C’est comme une sorte de clé dont je viendrais d’apprendre à me servir pour entrer dans sa tête. On ne peut pas dire que ce que je vois une fois la porte poussée soit particulièrement séduisant, mais en tous cas, c’est là, ça y est, j’ai l’impression de mieux comprendre.

L’obsession de Murphy pour le sexe se retrouve bien dans le pilote, avec pour le moment (on sait tous que ça ne saurait durer) un certain équilibre entre le mauvais goût et le moins mauvais. Son regard sur la violence de l’adolescence et plus particulièrement la violence des relations entre adolescents se retrouve. Sa façon angoissée de considérer le couple à la fois comme une fin en soi et comme la fin de soi, aussi. Tout a l’air subitement clair, c’est incroyable.

Et à côté de ça, American Horror Story fait absolument tout ce qu’on attend d’une fiction de ce genre. Personnellement je n’ai jamais raffolé de l’horreur, de l’épouvante ni même du thriller, donc ça ne me divertit probablement pas autant que d’autres plus experts (ou peut-être que de plus experts que moi trouveront au contraire à redire, d’ailleurs, parce qu’ils ont matière à comparer), mais j’ai l’impression que le pilote de la série coche toutes les cases, comme une évidence glauque qui ferait que mon cerveau considèrerait comme normal de trouver ces éléments dans cette série. Les scènes qui font peur sont résolument pensées pour faire peur, il n’y a pas d’évoque. Celles qui ne sont pas conçues pour jouer sur le frisson sont également sans équivoque, d’ailleurs, à l’instar de la scène de « viol consenti » qui sait clairement ce qu’elle montre et à quelles fins.
Manquant parfois de subtilité, parce que c’est une série qui répond aux codes du genre, et parce que c’est une série de Murphy, le pilote d’American Horror Story propose des personnages assez simplistes, unidimensionnels, mais tous cassés à l’intérieur. Des jouets que Murphy casse avant de nous les offrir, parce que dans sa tête ça ne sert à rien de nous proposer des personnages attachants pour les détruire ensuite en jouant, autant tout de suite nous montrer leurs corps scarifiés, leurs âmes dégueulasses, leurs névroses obsédantes… J’aime bien son honnêteté, parce que je sais qu’ensuite il ne reculera de toute façon devant aucune forme d’écoeurante surenchère, alors autant ne pas me demander d’aimer les personnages.

Ce qui me plait, c’est aussi que, même de façon encore embrouillée, un grand nombre des éléments des promos successives semblent avoir du sens rapidement. Ces promos avaient un but, et pas seulement celui de nous donner envie de voir la série ou de retranscrire son ambiance ; ce n’était pas juste un bon coup marketing, ou une promo bien pensée, mais un réel aperçu de ce qui nous attend.
D’ailleurs, le mystère n’est pas si présent que ça pendant le pilote et, lorsqu’arrive la fin de l’épisode, les zones d’ombre sont finalement assez rares. Tout ce qu’on veut, c’est savoir comment les choses se passent à partir de là, pas comprendre des informations cryptiques et distillées au compte-goutte, puisqu’il n’y en a pas vraiment. Certes la mythologie d’American Horror Story s’annonce comme pleine de surprises et de révélations, mais on ne devrait pas passer notre temps à courir derrière les explications (ce qu’on appelle également le syndrome X-Files), parce que finalement, le mystère sur le passé est assez peu présent comparé aux enjeux futurs.

En-dehors des personnages tous repoussants pour une raison ou une autre, il reste aussi le thème de la peur. Et plusieurs fois au cours du pilote, le mot sera lâché, souvent sous forme de question (et en général je murmurais « mais arrête de dire à la maison de quoi tu as peur ! »), et vous savez quoi ? Personne n’a peur de gros monstres moches et carnassiers, en fait. Ce dont les personnages ont peur, c’est de choses bien réelles, le rejet, la solitude, toutes ces choses qui nous arrivent plus souvent que d’atroces meurtres sanglants dans une cave.
C’est, si vous vous souvenez, le genre de peur que je préfère m’infliger quand je suis devant l’écran.

Dans cet espèce d’exhibitionnisme qui lui est cher et qui semble soudainement si évident, Ryan Murphy sous a fourni une série qui ne surprend pas vraiment, ni sur la forme ni sur le fond, mais qui parvient à être très différente de ce que l’on a déjà vu, pourtant. Il y a les monstres avec de grosses dents (ok, j’avoue, j’ai intérieurement pissé dans mon froc quand j’ai vu les dents, normal), il y a les monstres avec de beaux yeux bleus et un visage léonin, et on verra les horreurs qu’ils s’apprêtent à perpétrer l’un comme l’autre sans le moindre faux-semblant, mais avec l’envie de nous écoeurer le plus possible de tout au passage.
Tout ce que j’ai dénigré pendant des années à travers Nip/Tuck semble subitement prendre du sens avec American Horror Story. Tout semble évident, maintenant. Et je crois que j’aborderai justement American Horror Story avec plus de sérénité, maintenant que je comprends comment Murphy pratique et pourquoi.

par

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2 commentaires

  1. Louis3000 dit :

    Ton billet m’a donné une envie folle de regarder ce show, sans ironie. A vrai dire, je l’ai lu une fois et survolé une autre et je ne saurais toujours pas dire si ce que tu y écris est vraiment négatif.

    Quoi qu’il en soit le pilote est sur un coin de mon disque dur mais j’ai décidé d’attendre samedi pour le regarder avec quelqu’un. J’ai vraiment l’impression, l’intuition que ça va me plaire, encore plus depuis que j’ai lu ça :
    https://www.npr.org/blogs/monkeysee/2011/08/03/138952339/fxs-american-horror-story-a-sex-filled-gorefest-from-the-creators-of-glee

  2. whisperintherain dit :

    Eros et Thanatos

    Voilà une bonne dizaine de jours qu’après en avoir très brièvement discuté avec toi via Twitter, je me suis aventuré à la découverte d’American Horror Story, et comme je t’en ai ensuite fait part, je suis incapable de dire si j’ai aimé ce pilote ou non.

    Une chose est certaine : il m’a mis mal à l’aise, et finalement, n’était-ce pas là son objectif ? Nous entrons dans la série comme ses héros entrent dans la maison, à la fois curieux et angoissés à l’idée de découvrir ce qu’elle nous réserve.

    Commence alors une visite des lieux qui nous confronte à la fois aux craintes et aux désirs inavoués des personnages. Ainsi très vite, toute une galerie de personnages plus inquiétants les uns que les autres commencent à graviter autour de la famille Harmon : de la voisine faussement bienveillante savoureusement incarnée par Jessica Lange, dont la fille trisomique s’introduit sans arrêt dans la maison pour prononcer une sentence de mort (que l’introduction située 50 ans en arrière nous a montrée comme véridique) à l’ancien propriétaire qui a tué toute sa famille en mettant le feu à la maison (serait-il une projection de ce qui attend Ben s’il reste vivre là ?) sans oublier la bonne qui apparaît sous les traits d’une Frances Conroy sinistre aux autres personnages féminins et sous ceux d’une Alexandra Breckenridge affriolante à Ben, dont la frustration sexuelle est mise en avant dans ce pilote. Je n’aurais pas nécessairement détesté que l’on fasse durer un peu plus ce jeu de faux-semblants, qu’on ne nous présente pas forcément Frances Conroy comme le vrai visage du personnage (en tout cas identifié comme tel par la majorité des autres personnages) dès ce pilote et j’ai d’ailleurs aimé que l’on laisse planer le doute sur l’identité de l’homme en combinaison de cuir avec lequel Vivien a un rapport sexuel. Etait-ce de Ben, qu’elle ne reconnaît plus depuis qu’il l’a trompée suite à la tragédie qui les a frappés, qu’il s’agissait ? Ou a-t-elle assouvi un désir de vengeance inconscient en prenant du plaisir avec un autre, dont l’identité lui importe moins que le fait de se sentir à nouveau désirée ? La juxtaposition de la scène avec celle où Ben fait du somnambulisme et est réveillé par l’envahissante Constance nous amène à nous interroger sur la chronologie de ces deux scènes, c’est déconcertant mais pas déplaisant.

    Pour ce que j’ai moins apprécié, quelques mots sur la fille du couple Harmon, Violet. Le rôle de la petite peste auto-destructrice est ici exploité dans ce qu’il peut avoir de plus noir, avec cette scène incroyablement violente dans laquelle elle fait descendre sa nouvelle rivale dans la cave où l’attend le seul personnage qui me paraît un peu sorti de nulle part, Tate, le premier patient de Ben à Los Angeles. Si j’avais un fils, je ne suis pas certain que je l’enverrais consulter un psy qui vient tout juste d’arriver en ville et qui réside et exerce dans la maison la plus glauque du coin, mais passons. Je trouve la métaphore sur les affres de l’adolescence et la cruauté des adolescents les uns envers les autres un peu trop poussée à l’extrême, mais bon, il est vrai que Ryan Murphy ne sait pas faire dans la demi-mesure, donc j’attends de voir ce que ça va donner par la suite.

    Eh oui, je parle de la suite, parce que même si ce pilote ne m’a pas nécessairement emballé d’entrée de jeu, il m’a indubitablement donné envie d’aller voir ce qu’il annonçait. J’ai donc programmé le visionnage du second épisode pour demain soir et j’ose espérer pouvoir profiter de la trève hivernale d’autres séries pour rattraper mon retard au cours des prochaines semaines.

    En ce qui concerne ton article à plus proprement parler, je trouve cette démarche que tu as eue de t’interroger sur les intentions et le mode de fonctionnement de Ryan Murphy à la découverte de cette nouvelle série très intéressante.

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