Lusoafrica : la télévision angolaise pour les nuls

11 décembre 2013 à 21:00

UneSemaineenAfrique-650

Quand on pense aux pays parlant le portugais, viennent évidemment tout de suite à l’esprit le Portugal, puis le Brésil. Et pourtant : en tout, une quinzaine de pays dans le monde, ceux-ci inclus, parlent le portugais. L’Angola en fait partie, parmi une demi-douzaine d’autres pays africains, et vous allez voir que ses rapports avec d’autres pays lusophones de la planète ont joué un grand rôle dans la télévision nationale.

– Vers l’indépendance télévisuelle
Il aura fallu un peu de temps à la télévision angolaise pour démarrer vraiment ; pourtant, dés le début des années 60, les premiers essais ont lieu de façon successive dans plusieurs villes du pays, dans ce qu’on appelle des « rádio clubes », soit, eh bien, des clubs de radio. C’est le rádio clube de Huambo qui, en 1962, va ainsi programmer la toute première diffusion du pays, accessible en circuit fermé à une poignée de spectateurs ; d’autres clubs similaires produiront d’autres essais les années suivantes. Mais ces tentatives sont vues d’un mauvais œil par le Gouvernement colonial portugais, à plus forte raison parce que le rádio clube de Huambo n’a pas attendu de recevoir une autorisation gouvernementale pour son projet  ; l’Angola est en effet encore une colonie sans la moindre autonomie. La chaîne publique portugaise RTP y est en position de monopole d’État. Et, les années 60 étant marquées par des revendications croissantes d’indépendance, pas très étonnant que le Gouvernement colonial ne souhaite rien tant que tuer dans l’œuf toute tentative de s’écarter des médias publics !
A la fin des années 60, pourtant, le Portugal commence à changer d’opinion sur la question : si les colonies, dont l’Angola, doivent se munir d’une télévision locale, alors autant contrôler son développement. Au terme de bien des discussions, Radiotelevisão Portuguesa de Angola naît en 1973, cependant la première émission ne se fera pas avant la mi-octobre 1975, et sous le nom de TPA (pour Televisão Pública de Angola). Une autre chaîne, TVA, tentera de faire son apparition par voie câblée, mais devra cesser rapidement ses opérations, car son matériel est mystérieusement volé…
Voilà donc TPA prête à commencer à opérer sur le territoire national. En un peu moins de 15 ans depuis les premiers essais, l’Angola a pourtant bien changé, et est sur le point de gagner son indépendance, tout en essayant de repousser les troupes Sud-africaines à ses frontières. L’Angola proclame officiellement son indépendance un mois presque jour pour jour, après la naissance de sa télévision ; un lien plus que symbolique se tissera entre les deux.

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Une des rares images des essais télévisés dans un rádio clube.
– Difficile d’abandonner le monopole d’Etat
L’apparition de la télévision publique angolaise met donc fin à 33 ans de la télévision coloniale ; l’année suivante, pour consacrer ce changement politique important, TPA prend un nouvelle signification, et devient Televisão Popular de Angola. Née dans la capitale Luanda, TPA va progressivement toucher un nombre grandissant de foyers, gagnant de nouvelles régions du pays. En dépit de cette progression géographique, la télévision angolaise va pourtant faire du sur-place ; les innovations technologiques ont du mal à faire leur apparition sur le territoire, entre autres parce que le pays est plongé dans une guerre civile qui n’en finit pas. Il faudra ainsi attendre 1982 pour que TPA commence à passer à la couleur !
Les choses se débloquent à partir de 1991, vers la fin de la guerre civile, quand les premiers accords sont signés (ils n’aboutiront toutefois à un cessez-le-feu total pas avant 11 autres années). Il est alors beaucoup plus facile de faire avancer le secteur des télécommunications !
Et effectivement, en 1997, TPA change à nouveau de nom, et redevient Televisão Pública de Angola ; les autorités commencent aussi à envisager la possibilité d’augmenter le nombre de chaines, et cela conduira à la naissance, en l’an 2000, de TPA2. Pourtant, l’ouverture aux chaînes privées sera encore très longue, et ce n’est finalement qu’à la toute fin de l’année 2008 que TV Zimbo verra le jour. Vous l’aurez compris, la télévision privée en Angola n’a que 5 ans !


Le Centre de Production de TV de TPA a ouvert en 2008.
– Quelle chaîne tu veux mettre ?
Quand un spectateur angolais veut se mettre devant la télé, le processus de décision est donc très rapide. Il n’y a que trois chaînes nationales à regarder ! Et si en plus on retire les chaînes qui ne diffusent pas de séries (vu que dans ces colonnes, on ne parle pas des autres programmes), ça restreint encore plus la liste, sinon je me ferais une joie de vous parler de la télévision évangélique Bom Deus, vous pensez.
Alors, qui est-ce qui reste ?

TPA1 : l’ex-TPA est aujourd’hui la leader en matière d’audiences, avec une programmation généraliste.
TPA2 : les programmes de la seconde chaîne publique sont, à peu de choses près, les mêmes que ceux de la première.
TV Zimbo : la chaîne généraliste est encore jeune, mais elle se débrouille plutôt bien. A l’occasion des 5 ans de son existence, cette année, elle a fait l’objet d’une enquête par une commission parlementaire de contrôle, qui l’a jugée d’excellente qualité, donc ça va.

Cependant, avec l’arrivée du câble et du satellite, les Angolais ont accès à des chaînes panafricaines ; mais surtout, grâce à ces mêmes réseaux, ce sont des chaînes internationales qui se sont implantées dans le pays. Le pays a également amorcé sa transition numérique en 2011, qui devrait être achevée d’ici environ deux ans, si tout se passe bien.
Oh, avant que je n’oublie : puisque l’Angola est un pays lusophone, devinez quelle chaîne s’est empressée de poser ses valises dans les pays ? Rede Globo, la chaîne brésilienne qui est incontournable dans le domaine de la telenovela en portugais… Vous sentez la suite arriver, là, non ?


Windeck a eu ses chances aux International Emmy Awards.
– Aide-toi, et la telenovela t’aidera
Eh bien oui, les Angolais sont de gros consommateurs de telenovelas ! C’est d’autant plus pratique qu’ils n’ont pas besoin de doublage pour regarder les séries de Rede Globo, et par extension de tout le monde lusophone, qui leur arrivent. S’engouffrant dans la brèche, beaucoup de chaînes produisant des telenovelas comptent aujourd’hui l’Angola comme l’un de leurs meilleurs clients ; les telenovelas hispanophones sont volontiers diffusées en version doublée en portugais, ce qui là encore, n’engage pas d’énormes dépenses puisqu’elles sont bien souvent doublées pour d’autres pays également.
Alors on pourrait imaginer que la télévision angolaise s’en tient à peu près là et que, bon, on a compris, les imports forment l’essentiel du menu télévisuel des Angolais. Eh bien non ! Car le pays propose lui aussi des telenovelas nationales, et TPA a même inauguré en 2008 le Centro de Produção de TV afin de s’assurer que les fictions angolaises puissent être tournées dans les meilleures conditions possibles. En parallèle (et certainement à cause de l’introduction de la concurrence cette même année), la chaîne intensifie ses incursions dans la fiction. L’une des premières productions qu’elle lancera après cette prise de conscience sera Minha Terra, Minha Mãe, une telenovela lancée au début de l’année 2009, et écrite par Margareth Boury et Reynaldo Boury, deux scénaristes brésiliens (la série est d’ailleurs produite là-bas, les acteurs angolais partant plusieurs mois tourner à l’étranger). La série chronique la façon dont son héroïne Mafuta tente de garder sa famille unie, alors qu’elle se disloque lentement depuis plusieurs années ; pour essayer de réunir les siens, elle cherche activement son fils qui a disparu, 28 ans plus tôt, dans la tourmente de la guerre civile.

En fait, les chaînes publiques du groupe TPA ont même décidé de s’aider de… RTP, la télévision portugaise.
Les deux entités publiques ont en effet signé un pacte de co-production ; et cet accord ne concerne d’ailleurs pas que les telenovelas. En 2010, RTP a investi activement dans la production de fictions en Angola (l’an dernier, RTP et TPA ont signé un second accord portant cette fois non plus sur des co-productions, mais sur le partage du « know how » et des avancées technologies dans l’audiovisuel).
Ce premier accord donnera naissance à deux séries en 2010 ; la première est Regresso a Sizalinda, une telenovela adaptée d’un roman se déroulant en Afrique, et donc tournée sur place… mais avec une distribution majoritairement portugaise, puis diffusée uniquement au Portugal.
Devant la réussite de l’opération, et voyant que TPA était un partenaire avec des équipes qualifiées, un second projet a été lancé. Voo Directo est cette fois une fiction hebdomadaire avec des acteurs des deux pays, mettant en scène 4 hôtesses de l’air partageant ensemble, au fil de leurs longues journées de travail, leurs joies et leurs peines, mais aussi leurs questionnements sur leur statut de femme active, et de femme tout court. Série très urbaine, au ton moderne (et pour le moins unique en son genre), s’adressant aux jeunes femmes en leur parlant de leurs préoccupations et pas simplement en les berçant avec des romances, Voo Directo a contribué à changer la donne à la télévision angolaise. Les 26 épisodes de la série seront diffusés en l’espace d’un an, en parallèle, dans les deux pays. Tout cela lui a réussi : en Angola, Voo Directo est au moment de sa diffusion le 7e programme le plus regardé de la journée.

Ce n’était évidemment pas la première fois que la télévision angolaise s’essayait aux séries hebdomadaires ; depuis la moitié des années 2000, elle fait régulièrement des tentatives dans différents registres. Par exemple, en mars 2006 commençait 113, la première série policière du pays, et proposée par TPA1. Créée et écrite par Walter Ferreira, qui incarnait également un personnage secondaire, la mini-série en 13 épisodes traitait de la façon dont la police angolaise pouvait se moderniser, abordant au passage des questions autour de la criminalité, la violence ou même la corruption. La série a été tournée pour un budget total d’un million et demi de dollars… pris en charge en grande partie par le budget communication de la Police nationale, qui fêtait en mars 2006 ses trente années d’existence.

Vous le voyez, l’Angola n’a plus besoin de la tutelle étrangère à présent : les productions nationales se débrouillent très bien toutes seules. Pour preuve : récemment, je vous parlais à l’occasion des International Emmy Awards de la nomination de Windeck, première série angolaise reconnue à l’occasion par une récompense non-nationale ; elle était face à deux telenovelas brésiliennes. Quant à TPA ? Le groupe public angolais a lancé TPA International, une chaîne diffusée via les bouquets satellite… au Portugal.
L’élève est en voie de dépasser le maître !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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