Real talk

9 mars 2016 à 21:48

Des traits de caractère, des émotions, une motivation… les personnages de séries sont modelés à partir de quelques éléments de base. La complexité de ces paramètres varie : la motivation d’un personnage dans une série procédurale aura tendance à rester la même tandis qu’elle pourra plus facilement évoluer dans une série feuilletonnante. Ou bien des traits de caractère seront souvent simplifiés dans une comédie, par exemple, afin de favoriser des gags récurrents. Mais pour l’essentiel, le squelette à partir duquel un scénariste va généralement envisager de créer ses personnages reste généralement le même.

Pourtant il semble souvent qu’une dimension manque dans un grand nombre de séries, et en particulier les comédies : les personnages sont conçus pour n’exister que dans leur microcosme. Ils ne forment aucune opinion, en particulier politique ; ils n’observent pas la société autour d’eux ; ils ne semblent jamais connaître l’actualité ; ils ne réagissent pas aux faits divers ni aux grands évènements historiques, sauf rares exceptions impossibles à ignorer (et encore… Friends, comédie new-yorkaise diffusée entre 1994 et 2004, n’a jamais fait référence au 11 septembre, par exemple). En somme, beaucoup de personnages de télévision, a fortiori dans les comédies, ont une nette tendance à ne pas quitter leur nombril des yeux. Par exemple, je ne suis pas forcément convaincue que les personnages de The Big Bang Theory connaissent le nom de l’actuel Président des USA ; de la même façon, je doute que la dynastie de Modern Family ait eu ne serait-ce que vent de l’existence de la crise des subprimes.
Cette généralisation a ses exceptions, et ces exemples des contre-exemples, ça va de soi. Il vous en vient sûrement plusieurs en tête au moment où vous lisez ce paragraphe. Cela ne change rien au fait que pour l’essentiel, les personnages de comédie n’existent que par leur situation, leurs émotions, leur quotidien, leur entourage. Ils se contrefichent complètement du reste de la planète. Ce qui n’empêche nullement certaines de ces comédies d’être extrêmement réussies sur d’autres plans, naturellement.
Seulement voilà : en fonctionnant en circuit fermé, ces fictions obligent leurs personnages à renoncer à une dimension qui fait de nous des humains existant dans le monde.

Parfois je peux comprendre que l’enjeu soit ailleurs : oui, beaucoup de comédies s’intéressent principalement aux déboires du quotidien, les personnages étant essentiellement placés dans des situations domestiques (une tendance qui touche de nombreux sitcoms, mais également des comédies et dramédies en single camera). Le moteur de ces séries est que la vie familiale est le sujet le plus universel possible. Selon ce principe, introduire une perspective sur autre chose que le foyer lui-même et son micro-univers serait potentiellement clivant : à partir du moment où l’on ne se retrouve pas dans les idées abstraites des personnages, peut-on rire aussi facilement d’une dispute à propos de valises bloquant le passage dans l’escalier ? Peu de comédies veulent prendre le risque, en tous cas.
Mais parfois, ça me manque vraiment.

Ce soir démarre la deuxième saison d’une comédie qui fait partie des exceptions. Qui vient combler ce vide. Qui, en fait, repose presque totalement sur l’idée que les tensions familiales dépendent des opinions de chacun sur le monde, la politique, la société. Dans The Carmichael Show, c’est presque comme si les traits de personnalité étaient secondaires, voire découlaient des positions de chacun. Et je trouve ça diablement rafraîchissant.

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La courte première saison commence par s’intéresser à Jerrod Carmichael, un jeune homme qui vient d’emménager avec sa petite amie Maxine, sachant que ses parents très croyants (surtout sa mère) vont probablement désapprouver leur décision. L’enjeu du premier épisode est que, lors d’un dîner de famille, le jeune couple va devoir se confronter aux parents Carmichael. Leur intervention dans les décisions de Jerrod et Maxine est traitée comme le ressort principal du pilote. En cela, The Carmichael Show commence en réalité comme 712 autres comédies du même type, au centre desquelles un couple va tenter de tenir bon malgré les obstacles dressés par un entourage envahissant. Je veux dire, bon, vous avez vu Tout le monde aime Raymond autant que moi. Moins, si vous avez eu de la chance.
Pourtant, derrière cette façade classique, le premier épisode tourne rapidement au débat abstrait, au cours duquel chacun a l’opportunité de développer face aux autres ses propres positions, les confrontant à celles des autres membres de la famille. The Carmichael Show bifurque à ce moment-là de la trame banale des sitcoms familiaux, et dés lors ne regardera plus jamais en arrière.

En 6 épisodes à peine, la série va ainsi parler non seulement de politique (preuve que les Carmichael ouvrent un journal régulièrement, eux), mais aussi de questions de société telles que les armes à feu, la religion, la malbouffe, la place des Afro-américains dans la société étasunienne, et ainsi de suite. Des sujets complexes, mais où les voix des différents membres de la famille Carmichael permettent de faire entendre toutes sortes d’arguments. On s’y oppose, parfois avec animation, jamais avec animosité. Si bien que The Carmichael Show évite l’écueil que semblent craindre les comédies domestiques plus tièdes : la série n’exclut pas les spectateurs, vu qu’il y a forcément un personnage pour refléter une position donnée.
La comédie tourne en fait systématiquement au débat d’idées, quel que soit le sujet. Chose qui n’a rien de rébarbatif, comme on pourrait éventuellement le craindre, car ce qui fait un sitcom, c’est avant tout la tournure des dialogues, pas vraiment ce sur quoi ils portent. Et The Carmichael Show est plein à craquer d’échanges enlevés, de petites piques, de révélations drôles de/sur les personnages, et de gags divers, dans la plus pure tradition du genre.

The Carmichael Show rappelle ces repas de fêtes de famille, lorsqu’à table c’est la foire d’empoigne autour de sujets d’actualité (insérer ici une référence au proverbial oncle raciste). Sauf que, au lieu de simplement prendre le parti de recréer ce chaos à des fins comiques, la série en profite pour décrire les complexités du monde d’aujourd’hui. On aurait envie de penser qu’une telle démarche est importante à l’heure des culture wars (lesquelles sont exacerbées depuis des mois outre-Atlantique par la campagne présidentielle), mais elle n’est pas nouvelle : elle était simplement tombée en désuétude. Il y a du All in the Family dans The Carmichael Show. Il n’y a pas d’All in the Family dans beaucoup d’autres comédies actuelles… Il fait donc beaucoup de bien qu’une telle série ait trouvé sa place, sur un network qui plus est, et qu’elle revienne avec plus d’épisodes, donc plus de débats.

Il reste toujours possible, bien évidemment (et fort heureusement ?) de regarder des comédies totalement inoffensives, où les préoccupations des personnages se limitent à leur vie de famille, par extension leur vie amoureuse, et des références popculturelles sur le dernier superhéros de cinéma. Et libre à chacun de se livrer à tout son content de marathons de telles séries le cœur léger. Mais je suis pour ma part soulagée d’avoir aussi accès à des alternatives, et The Carmichael Show est ce qui s’approche le plus de ce à quoi j’aspire en la matière.
C’est mon opinion. Mais on peut en discuter.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

3 commentaires

  1. Mila dit :

    « vous avez vu Tout le monde aime Raymond autant que moi. Moins, si vous avez eu de la chance. »

    Jamais… en fait. Je connais la série de titre, mais c’est tout.
    J’ai bien aimé ton introduction en particulier, car je ne m’étais jamais fait la réflexion du microcosme des sitcoms… du moins, pas à ce niveau-là. Bien sûr je réalisais bien qu’elles étaient dans leur propre monde, mais je voyais ça plutôt dans le sens « Carrie de Sex and the City vit complètement au dessus de ses moyens ». Les règles de la réalité se plient pour arranger les choses, en quelque sorte. Mais je n’avais pas spécialement fait attention au fait qu’ils vivaient aussi dans leur monde n’ayant apparemment pas l’actualité et les préoccupations du nôtre (ou en tout cas pas « pleinement »… genre dans Parks and Rec on aborde bien la question des MRA – http://i0.wp.com/www.thefeministfeline.com/wp-content/uploads/2015/03/pie-mary.gif -, du sexime dans la politique, etc mais il n’y a pas de repères d’actualité réels… ou pas que je me souvienne, en tout cas). Bien sûr, come tu dis, j’imagine qu’il y a des contre-exemples, mais là tout de suite, aucun qui me vienne. Alors dans un sens, c’est vrai que ça favorise « l’escapism » en quelque sorte(et peut-ête accroit l’intemporalité ? même si l’humour vieillit, mais peut-être moins vite ?), mais d’un autre côté, tu as raison, c’est bien qu’on nous propose aussi autre chose.

    Et comme tu écris  » la place des Afro-américains dans la société étasunienne », je me demandais si tu avais vu le film Get Out de Jordan Peele ? Je ne l’ai pas vu dans ton Secret Diary, et je serais curieuse d’avoir ton avis sur ce film que j’ai beaucoup aimé. Les gens parlent de film d’horreur, mais c’est très soft niveau horreur-horreur (et y a pas de gens qui en mordent d’autres^^), et par contre je trouve intéressant la façon dont le film s’intéresse au racisme ordinaire, et pas seulement à celui qui est ouvertement méprisant envers personnes racisées (ici les personnes noires), mais un autre également que certaines personnes ont peut-être plus de mal à percevoir. Je ne veux pas en dire trop, je m’en voudrais de te gâcher le film, mais à mon sens il vaut le coup d’oeil 🙂

    Merci pour l’article !

    • ladyteruki dit :

      Oui bah c’est pas la peine de te vanter que t’as échappé à une grosse bouse, hein 😛 (si tu remontes le tag tu verras que j’ai écrit sur cette série dans le cadre de son remake russe ya quelques temps, entre autres sur le documentaire qui suivait le travail d’adaptation, ou du moins prétendait le faire… tu verras à quel point tu ne manques pas grand’chose)
      Je crois que plus moi, je suis politisée, plus cette différence me saute aux yeux, en fait. Ce qui est assez normal dans le fond. Mais je crois que cette dépolitisation des héros de sitcoms est récente ; dans les années 70, c’était courant si tu regardes des séries comme All in the Family ou Maude.
      AH. MERCI. Tout le monde parle de Get Out comme d’un truc d’horreur et justement c’est pour ça que j’hésitais à le voir. Mais si c’est de l’horreur comme What Ever Happened to Mary Jane? est de l’horreur, ça je peux encaisser !

      • Mila dit :

        Haha, je remonterai le tag pour me féliciter de ma chance et peut-être te le jeter encore plus à la figure alors 😀 (en fait c’est supra con mais la moitié du temps je confonds cette série là avec Everybody hates Chris… mais c’est les titres aussi..!! mais je confirme que j’ai vu des épisodes de Chris et pas de Raymond, j’ai évité la confusion cette fois-ci).

        Et j’ai réfléchi à Get Out pour vérifier que je te disais pas de connerie, mais non, je pense vraiment que tu peux y aller. Pour ma part, je parlerais plus de thriller psychologique, j’ai pas le sentiment que le but soit de nous horrifier, ou même de nous faire *peur*. Du moins je l’ai senti comme ça. Je n’ai pas vu What Ever Happened to Mary Jane? (sur la liste et tout) donc je peux pas comparer, mais à mon avis, oui, tu peux regarder le film 🙂

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