Par temps de guerre

20 septembre 2017 à 19:50

J’aime bien quand les chaînes américaines se mettent toutes à commander des projets similaires au même moment ; ça ne tient généralement pas plus d’une saison et la plupart sont oubliées, mais ça nous fait des mini-tendances parmi lesquelles il est alors possible de piocher, de trouver des nuances, d’envisager un même thème sous plusieurs angles. L’an dernier, c’était le voyage temporel (la plupart des séries sont passées à la trappe, sauf Timeless, rescapée de dernière minute du massacre), cette année ce sont les séries militaires, alors que se profilent The Brave, Valor, et SEAL Team. Dans quelques mois elles seront peut-être toutes tombées au combat, mais en attendant, on va avoir l’embarras du choix. C’est d’autant plus appréciable quand ça se produit pour un genre qui a d’ordinaire assez peu le vent en poupe !
Et puis, j’aime bien ça, parce que ça me donne des occasions de vous parler des autres séries sur le même thème. L’appel d’air provoqué par ces séries américaines récentes permet de parler de séries un peu plus anciennes et/ou venues d’autres pays, et cette année c’est donc avec le même plaisir que je vous parlerai de soldats comme j’ai pu vous parler de voyageurs du temps l’an dernier.

Pour donner le coup d’envoi de cette saison semi-thématique, ce soir, je profite du lancement de la série espagnole Tiempos de Guerra (on en reparle dans le fun fact du jour, promis) pour m’attarder sur un phénomène qui a connu un regain d’intérêt sur les télévisions de la planète ces dernières années : parler d’événements historiques à travers les yeux de femmes le côtoyant.
Plus précisément, de femmes chargées de soigner : dans The Crimson Field, ANZAC Girls, ou Mercy Street (on pourrait aussi mentionner Charité bien que ne se déroulant pas pendant un conflit armé), l’idée est d’adopter un regard différent sur des faits que nous tenons pour connus. Et les séries de guerre sont une aubaine pour cette espèce de sous-genre, bien-sûr !

Le procédé a pour but affiché de proposer une démarche originale et unique sur l’événement en question, l’Histoire ayant tendance à être écrite non seulement par les vainqueurs, mais aussi par les hommes. Aborder le point de vue de femmes sur notre passé permet ainsi, en partie, de replacer la perspective (souvent tue) d’une moitié de la population dans le contexte historique, mais s’inscrit aussi dans les efforts de nombreux pays de la planète de laisser de la place à des personnages féminins sur les écrans à peu de frais. C’est ainsi souvent l’idée qu’une chaîne se fait d’une « série féministe » sans prise de risques, un peu comme, dans des registres (un peu) moins guerrier, on a pu voir Bomb Girls, Ku’damm 56 ou encore Las Chicas del Cable le faire.
Ces séries brodent ainsi des intrigues ancrées dans des événements réels, en insérant des questions sur le statut des femmes, leur individualité souvent étouffée, leurs velléités d’indépendance, de liberté, et ainsi de suite. Mais ça, c’est plutôt bon pour un public progressiste ; les spectateurs les plus conservateurs n’y trouvent pas nécessairement leur compte. Les séries optant pour un contexte militaire on un avantage dans ce domaine : cela leur permet de jouer sur des thèmes fonctionnant auprès d’un public conservateur (la guerre, la fierté nationale, tout ça), tout en confortant les héroïnes dans des rôles traditionnels (rares sont les séries mettant en scène des soldates ; et plus largement, encore aujourd’hui, les métiers du care sont massivement féminins). Ce sont là les objectifs, et surtout pas, en fait, de proposer une reconstitution historique, ni une série médicale.

En somme, malgré ses scènes difficiles (passage obligé de toute série touchant à une part sanglante de l’Histoire), le wardrama-avec-des-infirmières coche beaucoup de cases lui permettant d’être extrêmement mainstream. Tiempos de Guerra dérogera (ou pas) à cette règle ce soir ;en attendant, me voilà à vous faire la démonstration de tout cela à travers le premier épisode de The Crimson Field.

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Née de la volonté de la télévision publique britannique de célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale, The Crimson Field illustre une bonne partie de ces ingrédients. La série commence, comme une évidence, avec l’arrivée de jeunes infirmières volontaires britanniques venant rejoindre les rangs des infirmières professionnelles travaillant sur le front français.
L’hôpital de campagne où elles sont affectées est par définition rude, mais bien huilé ; les soignantes sont, en particulier, placées immédiatement sous l’autorité de la Matronne Grace Carter, qui bien que faisant tourner son hôpital avec une efficacité rare, est en fait arrivée à ce poste très récemment. Cette promotion, elle l’a soufflée sans le vouloir à une autre infirmière, Sœur Margaret Quayle… qui n’est autre que son mentor. Forcément l’ambiance entre les deux femmes n’est pas au beau fixe. Débarquant dans cet univers, les trois jeunes infirmières vont faire leurs premiers pas en apprenant la réalité du terrain, la vie au milieu des blessés, le travail aux côtés des médecins masculins, et ainsi de suite.

Le premier épisode de The Crimson Field est très clair dans la façon dont sont traitées les questions médicales : elles ne sont jamais abordées sous un angle médical, précisément. On n’est pas dans une série hospitalière mais dans une série d’époque, et à ce titre l’accent est mis sur les drames humains, les passions individuelles, les petites histoires qui mises bout à bout racontent la grande. Évidemment.
Ainsi est montré, en particulier, le cas d’un soldat souffrant de ce qui est de toute évidence un symptôme post-traumatique, mais que la médecine du début du siècle ne reconnaît pas encore ; une grande partie de l’intrigue de ce premier épisode sera consacrée non pas à déterminer ce qu’il a ou pas, mais bien son devenir, et l’impact de celui-ci sur un plan émotionnel. Un autre patient, en fin de vie celui-là, va nécessiter du personnel de l’hôpital qu’il déploie des trésors de patience et de compassion pour l’accompagner dans ses derniers moments. Là encore il ne s’agit pas vraiment de voir dans quelles conditions on peut traiter un malade comme lui étant donné les circonstances, mais bien d’employer ce personnage pour toutes les richesses dramatiques qu’il peut éveiller chez les héroïnes de la série, qui sont évidemment aux premières loges.
Tout cela baigne, bien-sûr, dans une ambiance militaire, rappelée incessamment par des irruptions du protocole dans les affaires des soignants. Les rappels sont nombreux qu’il s’agit d’un hôpital de campagne, qui est certes dirigé par un médecin, mais qui est aussi un gradé ; on n’y échappe pas aux impératifs de la guerre, aux ordres de la hiérarchie, et à tout ce qui, en somme, constitue la vie sur le front. Il n’est d’ailleurs pas loin, le front, comme le montre la fin de l’épisode, lorsque les soldats remis sur pieds partent au pas vers le lieu des combats. A nouveau.

L’ordre règne aussi au niveau des infirmières : avec son système hiérarchique, au sommet duquel on trouve la Matronne, puis les infirmières professionnelles (un ordre quasi-religieux, en fait, puisqu’elles n’ont pas le droit de se marier), puis les infirmières volontaires (moins expérimentées), on réplique l’effet militaire. The Crimson Field, bien-sûr, se fait un plaisir d’insister sur ce point, parce que c’est sur lui que reposent l’essentiel de ses mécanismes fondateurs.
thecrimsonfield-affichevad-300Ainsi, la structure rigide dans laquelle les héroïnes évolue offre un parfait miroir au contexte militaire ; la hiérarchie se caractérise, en outre, par le port d’uniformes impeccables, par une rigueur avec laquelle on ne négocie pas, et par une série de codes de conduite plus ou moins explicites (visant notamment à ne surtout pas « tenter » les soldats). Mais c’est aussi ces ingrédients qui donnent à The Crimson Field ses intrigues « féministes » sur des protagonistes qui existent malgré les contraintes, ou qui en tous cas, essaient. Clairement dépeinte comme le personnage central de la série (ne serait-ce que parce que l’épisode a commencé avec elle), Katherine Trevelyan personnifie tout cela : c’est une forte tête, qui dit ce qu’elle pense quoiqu’il arrive, et qui entend bien maintenir son individualité dans un monde où elle ne devrait exister que pour soigner les autres. Et encore, le plus discrètement possible, comme le montre la façon dont l’élite de l’armée considère le corps infirmier. Katherine va, bien-sûr, se rebeller à sa façon contre l’ordre établi, par sa seule présence mais aussi de par son comportement.
On est en 1914 et il est encore un peu tôt pour parler de révolution féministe à proprement parler, et il ne s’agit pas de transformer l’hôpital. The Crimson Field ne veut surtout pas refaire l’Histoire. Mais ce premier épisode (et à n’en pas douter, les suivants aussi) s’attache à laisser exister ses personnages féminins, dans toute leur complexité. Et s’est trouvé pour cela deux actrices absolument parfaites en Hermione Norris et Oona Chaplin, toutes en nuances.

Le panachage est parfait. Chacun peut y trouver son compte, et c’est bien le but. The Crimson Field n’introduit rien, jamais, de fondamentalement novateur, et ne bousculera surtout pas le spectateur.
Au contraire, libre à ce dernier de voir ce qui lui plaît dans la série et ses multiples intrigues. Hommage à des héros, pour le coup des héroïnes, de la nation ? Ou discours désapprobateur sur les horreurs de la guerre ? Rappel d’un temps où les femmes avaient une place claire ? Ou plaidoyer pour une complexité qui a toujours été, quand bien même elle n’a pu s’exprimer ? The Crimson Field est un libre-service télévisuel qui permet de brasser large.
Ce n’est ni un défaut, ni une qualité ; c’est juste illustratif de l’équilibre que beaucoup de séries touchant au monde militaire doivent trouver. Le sous-genre du perioddrama-avec-des-infirmières a trouvé un angle d’approche, et on aura bien-sûr l’occasion d’en étudier d’autres au cours de la saison à venir.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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