Basophobia

3 mai 2019 à 20:12

Tipeee

Rectify, LifeSuitei YuuzaiThe Last OG, Proven Innocent même, et bien d’autres… Comment se fait-il qu’il existe tant de séries parlant de ce qui se passe lorsqu’on sort de prison, et qu’elles touchent un public si large ? Ce ne sont pas seulement les spectateurs qui ont fait l’expérience de l’incarcération qui s’y identifient (et si c’est le cas, ils n’ont que très peu eu la parole à ce sujet), mais aussi voire surtout les autres. Qu’est-ce qui nous parle, dans ces séries où les années ont passé et il faut se réadapter à une vie à la fois ancienne et nouvelle, où certaines choses sont immuables, notamment les liens familiaux, mais tout le reste a changé ?
…Y compris et surtout soi-même.

En somme : qu’est-ce qui fait que des séries comme Back to Life continuent d’apparaître, et que nous continuons à y voir quelque chose qui parle de nous ?

Il est possible que ce soit la thématique du temps qui passe.
Dans la plupart de ces séries, c’est comme si l’univers entier avait opéré un fastforward dont le héros ou l’héroïne ont été épargnés. Back to Life, qui reprend dans son premier épisode des thèmes classiques au « genre », ne fait rien d’autre en montrant comment, en 18 années passées derrière les barreaux, Miri a en partie échappé à l’écoulement du temps et au changement qui l’accompagne, pour les grandes comme les petites choses. Son amour de jeunesse s’est marié et est père de deux enfants. Des enseignes qu’elle pensait pérennes ont fermé boutique. Sa chambre de jeune fille est couverte de posters de personnalités aujourd’hui décédées.
L’impression que le monde change plus vite que nous, que tout va trop vite, que nous sommes accrochés à des choses en fait disparues depuis longtemps, n’est pas franchement un cas particulier (dans un tout autre registre, Samantha Who? l’illustrait aussi). Notre obsession collective pour le jeunisme, notre société de consommation basée sur l’obsolescence programmée, nos moyens technologiques qui privilégient l’obsession pour la nouveauté et la « tendance »… il n’est pas très difficile de voir d’où Back to Life et les séries qui l’ont précédée puisent leur capacité à animer chez nous le sentiment de ne pas bouger aussi vite que le monde.
Et puis, tout simplement, le temps qui passe nous effraie. Nous avons peur d’avoir perdu ce qui auparavant était important. Nous avons peur d’avoir fait l’impasse sur ce qui aurait pu devenir important. Nous avons peur de nous perdre, nous.

Il est possible que ce soit la thématique du regard de l’autre.
Dans Back to Life, Miri doit revenir à la vie après près de deux décennies pendant lesquelles le monde a continué sans elle, mais où en un sens elle était protégée. Désormais elle doit affronter les peurs de ses parents (qui ont à la fois des craintes pour elle… et à propos d’elle), l’hostilité des voisins, le jugement de son assistante sociale, le rejet de son ex-petit ami, les décisions des employeurs potentiels… Et la vérité c’est que nous nous sentons, prison ou pas, constamment jugés comme elle l’est au long de l’épisode. En fait dans ce premier épisode, Miri n’est pas vraiment décrite comme une héroïne de série classique : nous ignorons en grande partie qui elle est. Quels sont ses traits de personnalité ? Quel est son caractère ? Quelles sont les caractéristiques qui la singularisent plutôt que n’importe quelle autre protagonistes ? Ces choses sont gommées, comme elles pouvaient l’être dans beaucoup d’autres séries similaires, pour nous donner un canevas vierge à la place. En somme Miri se définit par sa sortie de prison, et ses réactions sont conditionnées non pas par qui elle est, mais par comment elle est perçue être. Et il n’y a pas grand’chose de plus terrifiant.
Les hésitations de Miri, récurrentes dans le premier épisode de Back to Life, ne nous disent pas qui elle est, mais nous disent comment elle est terrifiée d’être considérée. C’est quand elle est seule avec le monde (dans le jardin de ses parents ou face à la mer) qu’elle semble atteindre un semblant de sérénité, mais jamais lorsqu’il est question des autres. Encore et toujours, elle angoisse d’être renvoyée à son identité d’ex-taularde, de criminelle, de meurtrière.

Il est possible que ce soit dans la thématique de l’erreur.
En somme Back to Life ne nous dit pas grand’chose, au cours de son épisode inaugural, de ce qu’a fait Miri. Il n’est pas vraiment question, contrairement à certaines autres séries similaires, de nous dire si elle a été incarcérée à tort ou à raison. La condamnation prend un sens bien plus que judiciaire… c’est-à-dire que cet acte passé va désormais conditionner tout son avenir. Or il n’est pas vraiment nécessaire d’avoir tué quelqu’un pour ressentir combien cela peut être terrifiant. A plusieurs reprises dans l’épisode, Miri semble se battre contre l’inexorable ; elle paie à sa sortie, et pas juste en prison, les conséquences d’un geste ancien. Et s’il n’est évidemment jamais question d’exonérer un crime, il semble particulièrement injuste qu’elle continue de payer les conséquences d’un acte remontant à 2000, et pour lequel, au moins en principe, elle est supposée avoir payé sa dette.
Qui peut rester de marbre fasse à une telle problématique ? Certainement pas une société où les sorties de parcours (scolaire, professionnel, etc.) semblent coûter toujours plus cher. Une grande majorité d’entre nous ne fera jamais de prison pour meurtre, mais nous sommes tous, à un niveau ou à un autre, angoissés à l’idée de perdre ce qui sera impossible à retrouver, de faire le mauvais choix d’orientation ou de carrière, de prendre la décision qui ruinera tous nos efforts. Nous vivons à une époque où le moindre faux pas semble pouvoir tout nous faire perdre. L’erreur pour laquelle on ne cessera jamais totalement de payer, nous craignons tous de la commettre.

Ou peut-être que ce n’est que moi. Peut-être que ce qui me semble universel dans ces séries ne me parle en fait que parce que le PTSD m’a fait perdre des années de ma vie, cloitrée chez moi en attendant que mon état s’améliore, et que je suis terrifiée chaque fois que je réalise que le monde avance sans moi. Peut-être que ce que je prends pour un mal social est en réalité ma propre peur de voir tout le monde progresser dans la vie quand au contraire tout me semble toujours plus difficile. Peut-être que c’est la dépression qui parle, plus que le temps qui passe.
C’est si difficile de savoir ce qui, au-delà de ma propre expérience, parle aux autres.

Mais une chose est sûre : des séries comme Back to Life continuent d’apparaître, continuent d’être louées par la critique, continuent de parler de quelque chose qui touche. Au juste, je ne sais pas trop ce que c’est. Un mélange de tout cela, sûrement ; l’envie de voir un personnage s’y confronter et y survivre, aussi. Les histoires d’échecs sont souvent, avant toute autre chose, des contes sur la résilience.
Quel que soit ce sentiment qui nous lie, de loin en loin, devant ces retours à la vie difficiles et hésitants, je suis profondément soulagée que d’autres que moi le ressentent. A force on finira bien par canaliser cette émotion pour rendre nos vies juste un peu moins angoissantes, non ?

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Mila ♥ dit :

    « Comment se fait-il qu’il existe tant de séries parlant de ce qui se passe lorsqu’on sort de prison, et qu’elles touchent un public si large ? »
    Je ne sais pas si j’en ai vu beaucoup, mais c’est vrai que c’est un thème qui me parle, et j’ai beaucoup aimé te lire essayer de décortiquer pourquoi. enfin pas pourquoi MOI ça me parle, mais pourquoi NOUS -nous général-, ça nous parle.
    Et je pense que tu as mis le doigt sur des tas de raisons très justes, en tous cas à mes yeux.
    Merci pour ce moment d’introspection, donc 🙂

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