Ashita, Kai ga Inai

7 février 2014 à 21:48

On l’a vu toute la semaine avec les fun facts : il pèse toutes sortes de danger sur les séries, même quand leurs audiences ne sont pas en cause. Scandales, controverses et rétropédalages sont autant de périls qui remettent en question la diffusion d’épisodes ou de séries toutes entières. Censure ? Parfois. Auto-censure ? Aussi. Pression extérieure ? Beaucoup.

L’histoire d’Ashita, Mama ga Inai commence pourtant comme un conte de fée téléphagique, et je vous en disais un mot (bon d’accord, plus d’un) dans mon article récapitulatif de la saison nippone : cast à la fois solide et adorable, écriture et réalisation supervisée par des gens fiables… et bien-sûr, une histoire prometteuse.
Ashita, Mama ga Inai (« demain, maman ne viendra pas ») raconte en effet la vie de petites filles dans une orphelinat qui décident de couper tout lien avec leur vie passée. Les quatre copines sont des jusqu’auboutistes qui se sont même donné de nouveaux noms afin de totalement en finir avec tout ce qui pouvait encore venir de leurs parents.

Ce premier épisode est tout ce qu’on pouvait attendre de pareil pitch, à plus forte raison dans une série japonaise : on est là pour y avoir le cœur brisé, et on ne pourra pas nous dire qu’on n’a pas été prévenus, mais en même temps, on se réjouit aux côtés de ces petites filles à chaque minuscule moment de bonheur grapillé, parce qu’elles restent, essentiellement, des enfants au plus pur sens du terme, bien qu’elles fassent tous les efforts du monde pour se couper de leur propre innocence.
Ce premier épisodes est tout ce que j’en espérais, à vrai dire. Sans aller jusqu’à dire que je regarde des séries japonaises pour ce genre d’expérience… oui, si, en fait c’est tout-à-fait ça. Et on surmonte sans peine les rares fois où les enfants surjouent (et c’est extrêmement rare dans le cas présent, alors que le surjeu est un mal très japonais qui touche énormément d’enfants acteurs de l’Archipel ; j’aimerais qu’on fasse de la prévention là-dessus auprès des casting directors, mais on m’écoute jamais) parce qu’il émane quelque chose de juste, de touchant, de blessant, et de tragique, de ces héroïnes courtes sur pattes, qu’aucune série américaine n’a su effleurer du doigt depuis à peu près cinquante ans.

A travers ce premier épisode, Ashita, Mama ga Inai a deux vocations essentielles : nous parler de ces petites filles, bien-sûr, de leur cas isolé et personnel, de la façon dont chacune se construit dans sa situation peu enviable, de la façon dont elles se lient ; et puis nous peindre un panorama plus général de la situation actuelle pour les enfants orphelins au Japon, parce qu’un dorama sérieux, surtout aujourd’hui, ne serait pas complet sans ce regard sur la société dans son ensemble, comme l’ont fait par exemple Mother et Woman. Le point Mother/Woman de cet article a maintenant été atteint, vous avez gagné vos paris.
Pour cela, l’épisode s’appuie sur les deux adultes essentiels de la série, l’assistante sociale (surnommée la Dame de Glace, ça donne le ton) et le gérant de l’orphelinat (un type avare de mots qui se balade penché sur sa canne, ça fait vive impression aussi, surtout à des gosses de 6 ans). Ils sont un peu impressionnants pour des gamines, mais osons le dire : leur boulot, ils le font bien, et progressivement l’épisode l’explique plutôt bien. Leurs défauts individuels (apathie totale pour l’une, et obsession personnelle pour l’autre) ont certes leurs inconvénients, mais grosso-modo, ils veulent s’occuper de ces gosses, les placer autant que faire se peut, et le faire dans les meilleures conditions possibles, et on ne peut pas les blâmer pour cela. Ils sont parfaitement conscients que ces gamins orphelins sont endommagés, et souffrent du regard du reste de la société, et là encore, l’épisode décrira très bien le stigma qui entoure les orphelins. Et, oui, pour être adoptés, la vérité, c’est que les enfants doivent être mignons et plaisants et parfaits, quitte à se contraindre à adopter un masque de façade, et puis ne pas trop être regardants sur les adoptants, et Ashita, Mama ga Inai le dit assez vite, avec un mélange assez incroyable de cynisme et de candeur. Ce qui je vous l’accorde est un mélange plus qu’improbable ! Et pourtant ça marche, parce que la série trouve vite son ton, et elle trouve son héroïne.

Enfin, son héroïne, c’est un jeu de poupées russes, en fait. L’épisode commence alors qu’une femme agresse son compagnon et que la fille de celle-ci est placée à l’orphelinat pendant que sa mère est conduite au poste de police. Cette petite, c’est Maki, une gamine aux grands yeux ronds qui perçoit évidemment toute cette expérience comme un traumatisme (en plus ça se passe bien évidemment sous la pluie). Elle arrive donc à l’orphelinat, mais convaincue que dés que sa maman sortira du commissariat, elle viendra la chercher. Et elle est bien la seule à le croire, comme lui expliquera l’une de ses camarades de chambrée, une dénommée Post.
C’est celle-ci qui s’avère naturellement prendre la place centrale dans cet épisode (il faut dire qu’elle est incarnée par Mana Ashida, actuellement l’actrice de moins de 10 ans la plus prisée du Japon). Son réalisme/cynisme, sa persistance à regarder tout le monde avec défi, et son incroyable capacité à jouer la comédie en toute situation, font de Post le véritable centre d’attention d’Ashita, Mama ga Inai. Prenez garde à la scène du premier petit-déjeuner dans le réfectoire de l’orphelinat, car elle a pour seul objet de vous faire pousser des jurons d’étonnement et écarquiller les yeux en vous demandant d’où sort cette gamine. De Mother, d’autres questions ? Vous pouvez en faire un drinking game, si vous voulez. On va vite tomber sous le charme de cette gamine qui est un peu dure, mais qui n’en est pas moins une enfant. Qui essaye de jouer avec les cartes qu’on lui a donné, depuis qu’elle a été abandonnée dans une boîte postale (en fait un baby hatch), d’où son surnom.

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Alors qu’est-ce qui cloche avec Ashita, Mama ga Inai, pour qu’elle soit menacée ? Eh bien, précisément, tout ça.

Avant même son lancement, en fait, elle a commencé à faire polémique de par son sujet, mais NTV qui la diffuse les mercredis soirs avait expliqué qu’il fallait attendre de voir la série avant de la juger. Donc les opposants ont attendu, et ils ont vu, et maintenant ils réclament son annulation. Evidemment, maintenant des voix à l’intérieur de la série (dont Yuu Shirota) expliquent que, euh, bon, faut vraiment avoir vu toute la série avant de s’emballer… Pas de chance, dés le deuxième épisode, presque tous les sponsors de la série se sont retirés ; et aux troisième épisode, NTV a diffusé des messages d’information d’utilité publique en lieu et place des pubs, les derniers annonceurs ayant repris leurs billes.
Ouais, comme vous dites.

En tête des contestataires, on trouve le Jiei Hospital à Kumamoto. Pourquoi cet hôpital ? Parce que c’est le seul au Japon à être équipé de façon à recevoir anonymement les bébés abandonnés par une petite trappe prévue à cet effet (un baby hatch, donc), la même que Post mentionne dans le pilote comme étant l’endroit où elle a été abandonnée. Les responsables de l’hôpital réprouvent d’ailleurs le surnom de Post, disant qu’il constitue à lui seul une maltraitance morale infligée aux enfants trouvés dans des conditions similaires, et à vrai dire une atteinte aux Droits de l’Homme. Enfin, voire surtout, ils blâment la série pour son portrait peu réaliste de la façon dont on s’occupe des enfants et dont on les place dans les orphelinats japonais aujourd’hui (il y aurait 30 000 enfants dans des orphelinats à l’heure actuelle à travers les 600 établissements du pays). Dans Ashita, Mama ga Inai, les enfants sont dépeints à plusieurs reprises comme des animaux (des chiens et des chats, précisément).
En devenant le porte-parole de la contestation, le Jiei Hospital espérait sûrement utiliser tout le poids de l’institution médicale contre la série. Il a été rejoint par d’autres organisations, comme l’Association des foyers d’accueils, qui se sont joints à sa plainte pour des motifs similaires, rapportant des cas d’enfants brimés ou s’étant fait du mal suite à la diffusion des deux premiers épisodes.
Finalement, au début de la semaine, le ministère de la Santé japonais a dû se saisir de l’affaire, promettant qu’une enquête sur l’enfant s’étant mutilée suite à la diffusion d’un épisode serait ouverte (selon des modalités qui restent à préciser).
Le Jiei Hospital a enfin saisi la BPO, l’équivalent nippon du CSA, mais l’organisme ne se réunissant qu’une fois par mois, il faudra attendre la deuxième quinzaine de février pour connaître son avis. En attendant, l’hôpital comme les associations comptent sur le soutien du public.

Manque de chance, les audiences sont au beau fixe. Si la plupart des séries nippones connaissent une baisse entre le premier et le deuxième épisode diffusés, la différence enregistrée par Video Research, qui s’occupe de la mesure d’audiences au Japon, est minime. Plus fort encore, les audiences ont remonté au moment du troisième épisode (…vous savez, celui dépourvu de publicités parce que les annonceurs les ont retirées ?), atteignant 15% de parts de marché… sur un marché où 15%, c’est pas n’importe quel dorama qui peut y prétendre. Le quatrième épisode a cependant légèrement rechuté légèrement sous le niveau du second.
En tous cas, à cause ou en dépit de la controverse, dur à dire, les Japonais semblent s’être pris de passion pour la question des orphelins.

De son côté, NTV campe fermement sur ses positions, ce qui est, osons le dire, une situation assez rare de la part d’une chaîne japonaise où on est souvent prompt à s’excuser une fois le mal fait. Les seules excuses données par NTV sont très ambigues, genre : « on peut pas vous en dire plus sur le pourquoi du comment, mais on va continuer comme on a commencé, tout aura du sens à la fin de la série ; toutes nos excuses si on ne peut pas être plus précis ». Pas vraiment le summum de la contrition.
NTV a aussi rencontré l’Association des foyers d’accueil et leur a expliqué la démarche de la série, acceptant de prendre en considération les points soulevés sur la maltraitance des enfants dans la série sans faire de promesse ferme ; enfin, la chaîne a accepté que les sponsors, pourtant techniquement sous contrat publicitaire, se retirent des annonces d’Ashita, Mama ga Inai… promettant de ne pas vendre leur place à un autre annonceur.
Ce n’est qu’après l’intervention du ministère de la Santé que NTV a promis de faire attention (5 épisodes sur 9 avaient alors été tournés, et le 4e était sur le point d’être diffusé), les maltraitances disparaissant de l’épisode, mais les surnoms offensant restant, eux, bien présents. Les organismes semblent en train de rétracter leurs plaintes au moment où je vous écris ces lignes, apparemment satisfaits. Reste que la plainte auprès de la BPO serait toujours en suspens.

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Ce que ça nous dit ? Qu’une chaîne nippone a du cran, et ça c’est plutôt nouveau. Mais qu’il y a des sujets qu’il est difficile de discuter dans une série, et ça, non seulement ce n’est pas nouveau, mais c’est carrément universel.
Ce n’est même pas nouveau au Japon ; des séries comme 14 Sai no Haha (également sur NTV d’ailleurs) ont déjà eu à faire face à une levée de boucliers, mais généralement, les chaînes sont plus enclines à s’excuser platement qu’à persister. C’est plaisant à voir que NTV soit tellement sûre de sa série, je ne vous le cache pas.

Et à vrai dire, après le visionnage du pilote, je trouve ça normal. Car il est clair qu’à aucun moment Ashita, Mama ga Inai ne fait une quelconque apologie de ce qu’elle décrit (et ce n’est pas aussi atroce que ce que le Jiei Hospital et les associations décrient), la série est dans la prise de conscience et dans l’empathie, et pour ça, c’est vieux comme le monde, ou au moins comme Princesse Sarah, il faut que les adorables jeunes héroïnes en bavent un peu jusqu’à ce que la démonstration soit faite. Et c’est visible dés ce premier épisode dans la façon dont le stigma social des enfants orphelins est montré.
Je ne suis moi-même pas orpheline, mais la maltraitance des enfants, j’en connais un petit rayon, et je trouve en fait plutôt salvateur que cette série existe ; naturellement je la regarde comme une adulte, et non comme une enfant, et elle ne me touche pas de la même façon que cette petite fille qui s’est fait du mal après avoir vu un épisode, c’est évident. Mais je crois qu’Ashita, Mama ga Inai, a aussi quelque chose de profondément cathartique dans la façon dont ses quatre héroïnes tentent de concilier leur besoin d’affection, leurs idéaux d’enfants, et les réalités auxquelles elles sont confrontés. A titre personnel, et pas simplement à titre téléphagique, je suis RA-VIE que les spectateurs japonais y soient attentifs, et essayent de comprendre ce qui se passe dans la tête de ces gamines, acceptent que les charmants chiots et chatons sortent de la caricature pour être exposés dans leurs contradictions internes. Parce que c’est ça, être un enfant maltraité, dans le fond : trouver des systèmes pour réagir face à la violence, physique ou mentale, qui est endurée, et ces systèmes sont profondément imparfaits parce que la situation, par essence, l’est. C’est important qu’une série parle de ça, même sous le biais ponctuel de l’hyperbole.

Alors évidemment, Ashita, Mama ga Inai ne se regarde pas que pour cette raison. Mais dans quelque camps qu’on se trouve, ceux qui ont morflé pendant l’enfance, ou ceux pour qui c’est un concept un tantinet alien, la série a ses vertus. Et c’est pourquoi je vous recommande chaudement d’y jeter un oeil (même si pour le moment les sous-titres qu’on trouve sur d-addicts laissent légèrement à désirer et sont un peu approximatifs).
En tous cas, au moins jusqu’à ce que le BPO se penche sur son cas…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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