Un manoir à Prague

2 mai 2014 à 10:44

Parce qu’il n’y a pas qu’Agnieszka Holland dans la vie, je vous propose un nouveau voyage en République tchèque pour parler d’une série historique… mais qui n’est pas diffusée par HBO Europe, pour changer un peu. Partons donc pour Podoli, un quartier de la ville de Prague qui sert de décor à První Republika, lancée en janvier dernier par la chaîne publique ČT1.
Et je pense que vous avez déjà jeté un oeil à la photo de promo ci-dessous, et que vous commencez à deviner vers quoi on se dirige…

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Eh oui, soyons sincères, ČT1 comme tant de chaînes de par le monde a voulu son Downton Abbey, et elle l’a eu. La période est d’ailleurs très similaire, puisque la série se déroule en 1918 (avec quelques flashbacks en 1910, mais j’y reviens). Quant au décor, tout ce que vous avez à savoir est qu’on y investit un manoir. Difficile de ne pas faire le rapport avec la série britannique multi-récompensée !
Mais comme souvent, s’inspirer d’une série à succès ne veut pas nécessairement dire qu’on va la copier/coller. On l’a vu avec A Place to Call Home l’an dernier, par exemple. Même si První Republika (« première République », même si son titre international est le très simpliste The Manor House) est parfois imparfaite, la série a un véritable mérite, et une ambition qui dépasse celle du simple repompage. Ce qui signifie que je vais dire du bien d’une série tchèque, et je vais être sincère avec vous, je crois bien que c’est une première ! Il en faut une pour tout.

První Republika débute alors que la famille Valenta emménage dans un manoir fraîchement remis à neuf, dans le quartier de Podoli ; vu que le quartier fonctionne plus ou moins comme un modeste village, cette arrivée est vécue comme une attraction. Les cancans vont bon train en voyant passer les voitures de la famille Valenta, à plus forte raison parce que le manoir de Podoli était autrefois habité par la famille Lebl.
Klara Lebl, la fille de cette famille autrefois prospère, est la seule descendante adulte vivant encore dans le pays ; elle a qui plus est épousé Jaroslav, le fils aîné de la famille Valenta, voilà 8 ans. C’est pour faire plaisir à son épouse, apparemment, que Jaroslav a décidé de faire restaurer le manoir de Podoli et d’y faire installer toute la famille. Et chez les Valenta, j’aime autant vous dire qu’on a l’esprit de famille : trois générations différentes vivent sous le même toit. Évidemment, pour préserver le standing des puissants Valenta, les domestiques vivent aussi sur place. Ça commence à faire du monde et, dans le quartier/patelin de Podoli, ça n’est pas courant. Mais comme les Valenta possèdent une usine automobile, personne n’a vraiment de doutes quant à l’opulence qui règne probablement dans les lieux.
Et effectivement, le manoir est charmant, vraiment j’y passerais volontiers un été. Mais bizarrement, Klara n’est pas très contente de cet emménagement. Revenir dans la maison qu’elle a quittée le jour de ses fiançailles avec Jaroslav, 8 ans après, lui évoque toutes sortes de sentiments mêlés et contraires. Elle soupçonne également Jaroslav d’être motivé par d’autres raisons que simplement faire plaisir à son épouse…

Avec le couple de Klara et Jaroslav Valenta, arrivent donc toute une collection de personnages faisant partie du clan de plus ou moins près : Krystof, le jeune frère de Klara encore mineur ; Freddy, le jeune frère de Jaroslav lui aussi mineur (ils sont d’ailleurs très copains) ; les deux filles de Klara et Jaroslav ; et enfin, les parents de Jaroslav, Hedvika et Alois.
C’est ce dernier, un homme vieillissant mais encore très affûté, qui dirige l’usine Valenta Vehicles d’une poigne de fer. Un business qui devrait être florissant en temps de guerre, sauf que le Gouvernement autrichien, qui est le principal client de l’usine, ne règle plus ses commandes, accusant les livraisons de véhicules d’être incomplètes. Alois Valenta soupçonne des pièces ou engins d’être volés puis vendus sur le marché noir, et même si l’absence de paiement de la part des Autrichiens met l’usine au bord de la faillite, il refuse de se faire de l’argent facile en vendant également sa production sur le marché noir. Résultat ? Contrairement aux apparences, les Valenta connaissent de gros soucis financiers.

Si seulement c’était là leur seul soucis… mais hélas, la famille n’est pas exactement en train de vivre dans la joie et l’allégresse.

Klara a épousé Jaroslav sous la contrainte, ses parents les Lebl la forçant à feindre une romance avec le riche héritier de Valenta Vehicles. L’épisode montre plusieurs flashbacks, de façon savamment dosée, qui nous expliquent que le jour de ses fiançailles marque aussi la dernière fois que les parents de Klara ont été vus à Podoli, en 1910. On raconte qu’ils sont partis vivre aux USA, entre autres pour échapper à la guerre, mais quelque chose ne colle pas ; les habitants de Podoli ont plein de ragots sur le sujet qu’ils s’échangent à voix basse.
Les fiançailles de Klara étaient d’autant plus un crève-cœur pour la jeune femme qu’elle était éprise de Vladimir. Ah, je vous ai pas encore parlé de Vladimir Valenta, le frère de Jaroslav et Freddy, mais il y a une bonne raison : ça fait 8 ans qu’il a également disparu. On le dit parti en France, mais il n’a pas donné de nouvelles depuis des années et à vrai dire, vu que la guerre fait rage dans l’Hexagone, difficile d’affirmer avec certitude qu’il est encore en vie. On apprend progressivement que c’est la romance entre Klara et Vladimir qui a précipité le départ de celui-ci : il a demandé la main de Klara quelques minutes avant ses fiançailles avec Jaroslav, et les Lebl ont vertement refusé. Ça a bien dû mettre l’ambiance, tiens.
Les parents Lebl et Vladimir ont donc disparu la même nuit, et forcément, difficile de ne pas y voir là une petite coïncidence de rien du tout.

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Alors je vous l’accorde, ça fait un peu soap dit comme ça. Mais První Republika se sort très bien de ce bourbier, en dosant intelligemment son exposition, mais aussi ses flashbacks permettant d’expliciter la backstory, et même, des séquences tirées de fictions de guerre. Oh oui. Vous pensez bien qu’en 2014, éviter de mentionner la Première Guerre mondiale dans une série historique se déroulant en plein dedans, c’est une pure utopie. D’ailleurs vous le savez bien pour avoir lu le fun fact de l’autre jour sur le sujet : cette année, c’est impossible d’y couper.
On découvre donc que Vladimir est encore en vie, qu’il est soldat sur le front en France, et qu’il n’a jamais oublié Klara. Il s’est fait quelques compagnons d’arme ; l’un d’entre eux, très vénal, a la fâcheuse habitude de piller les soldats morts ainsi que les maisons vides, et a planqué deux lingots d’or qu’il a dégotés pendant une mission. Lorsque les Allemands lâchent du gaz moutarde, l’essentiel de la compagnie de Vladimir passe de vie à trépas, y compris le compagnon vénal. Et par-dessus le marché, Vladimir est la seule personne qui savait où étaient les lingots de son ami…

L’épisode entame ses dix dernières minutes en octobre 1918 : l’indépendance tchèque vient d’être déclarée, et pour la première fois, le pays est une République. L’indépendance du pays lui permet de se sortir du conflit. La guerre est finie, Vladimir peut rentrer à Podoli… avec ses lingots sous le bras. Il ignore que cet argent va apparaître comme providentiel.

Ce qui est franchement sympa dans tout ça, c’est la façon dont les intrigues se superposent dans ce premier épisode.
On a donc le côté soapesque/amoureux, avec une Klara qui n’aime pas son mari et pense toujours au frère de celui-ci (awkwaaard !) ; un Vladimir qui se bat sur le front français, avant d’avoir une raison de revenir au pays ; et l’usine de Valenta Vehicles qui est au bord de la banqueroute, et à la tête de laquelle le père et le fils Valenta ont des méthodes diamétralement opposées. Jaroslav est en effet aussi franc qu’un âne qui recule, et l’épisode finit par nous révéler que les pièces vendues au marché noir… c’est lui qui en est responsable, le saligaud !
Après avoir lentement fait monter la pression, le premier épisode de První Republika se finit aussi par une confirmation : les Lebl ne sont jamais partis aux USA. Ils sont bel et bien morts le jour où Vladimir a quitté la Tchéquie…

Bref, il y en a vraiment pour tous les goûts. Certes, První Republika se prend parfois un peu au sérieux (heureusement, les deux copains de beuverie Krystof et Freddy apportent des séquences plus légères, quoique totalement inoffensives du point de vue des intrigues), mais on sent pendant ce premier épisode une vraie envie de faire quelque chose à la fois grand public et de qualité. A plus forte raison parce qu’on est sur une chaîne du service public, je suppose.
Le résultat n’est pas révolutionnaire, mais franchement sympa à regarder ; si en plus on ajoute le fait que První Republika donne l’opportunité de parler de cette période sous un angle qui nous est totalement inconnu, soit l’Histoire de la République tchèque, ça devient une très bonne opération (un peu comme pour la Pologne avec Czas Honoru). Surtout qu’esthétiquement, un vrai effort a été fait (certes avec un petit abus du filtre « fausse nuit » pour les séquences sur le front, mais hein, on va pas chipoter), et que les acteurs sont plutôt solides, quand bien même, ensemble drama aidant, ils ne sont pas super étoffés pour le moment.

Bon allez, je peux bien vous le dire : je m’attendais à pire. První Republika n’a en plus pas vraiment fait parler d’elle ; sa présence dans la vitrine internationale de Séries Mania est passée inaperçue, elle n’était pas projetée au public non plus… et évidemment, on ne peut pas dire que la série ait trouvé une notoriété particulière hors de son pays vu que tenter de vendre le format est difficilement concevable, et l’exportation à pleine plus (même si apparemment l’Iran et… les USA ont fait des emplettes pendant le MIPTV du mois dernier). Bref, les chances de découvrir První Republika sont limitées ; je suis d’autant plus contente de ne pas être passée à côté.
Et puis První Republika est un vrai succès populaire, et c’est plutôt sympa de voir qu’une chaîne publique peut faire un truc léché esthétiquement, et plutôt complet scénaristiquement. Actuellement 1,2 million de spectateurs regardent les épisodes chaque vendredi soir ; alors certes il y en avait 1,6 million au moment du pilote, mais rappelons quand même que la République tchèque, c’est 10,5 millions d’habitants seulement. ČT1 ne s’y est pas trompée : le tournage de la saison 2 commence cet été.

Enfin, c’est quand même marrant de voir comment, de façon si évidente, Downton Abbey inspire plein de pays à faire des choses tellement différentes. Contrairement à l’australienne A Place to Call Home, l’émotionnel est ici assez absent, par exemple ; par contre on est plus dans un côté légèrement suspense voire thriller à la Gran Hotel avec l’histoire du meurtre des parents Lebl. Sauf qu’aucune des deux séries n’a réussi à incorporer en plus une intrigue financière comme le fait První Republika, et que Downton Abbey n’a pas du tout tiré partie de la Première Guerre mondiale de la même façon non plus.
Preuve (s’il était nécessaire) que même quand, sur le papier, il n’y a pas de quoi sauter au plafond, finalement, on peut trouver de la créativité dans des recoins insoupçonnés.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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