Fatigue cardiaque

1 juin 2014 à 15:02

Synchronisez vos montres : dans Doctor Yibangin, il y a un retournement de situation tragique toutes les 4 minutes.
Bon j’exagère, c’est une moyenne. Parfois c’est plus souvent.

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La série avait pourtant bien commencé, surfant sur la vague des séries historiques qui s’emparent des séries du Pays des Matins Calmes depuis plusieurs mois (j’ai déjà pu vous parler de Miss Korea, par exemple).

En 1994, le docteur Chul Park, l’un des meilleurs chirurgiens cardio-thoraciques de Corée du Sud, est mis à contribution par le Gouvernement. Sa mission : éviter le déclenchement d’un raid US sur la Corée du Nord, qui aboutirait irrémédiablement à une opération de représailles sur les silos nucléaires sud-coréens. Quand bien même la Corée du Sud s’en tirerait militairement, les dommages seraient énormes, et seraient ressentis sur le territoire pendant environ deux siècles ! Évidemment surpris par cette annonce, qui lui est en plus délivrée en personne par Suk Joo Jang, un membre de l’Assemblée nationale, le Dr Park découvre que son rôle est de sauver la vie du Grand Leader nord-coréen, qui a besoin d’une opération cardiaque. Pour cela, il va être envoyé chez l’ennemi où il devra impérativement réussir l’opération : le sort de toute la Péninsule en dépend !
Ce n’est pas exactement le genre de requête qu’on refuse, et le Dr Chul Park part pour la Corée du Nord dans le secret, laissant derrière lui son garçon, Hoon. Les relations entre les deux sont difficiles ; Hoon est un enfant qui se sent mal-aimé et seul au monde, d’autant que sa mère vit aux USA, est sur le point de se remarier, et ne veut plus rien avoir à faire avec lui. La froideur du Dr Park n’arrange rien.
On va vite découvrir que ce n’est pas forcément un signe de désamour. Lors de l’opération, le Dr Park est sur le point de perdre son illustre patient, et Hoon est alors amené par les militaires : si Park ne sauve pas le Grand Leader, le petit y passe. Fort heureusement il finit par ranimer le Président Nord-Coréen, et le Dr Park s’attend à revenir en Corée du Sud avec son fils Hoon, tous deux sains et saufs. C’est sans compter sur Suk Joo Jang, trop content de s’attitrer tout le mérite d’avoir évité une guerre, qui commandite l’assassinat des Park pères et fils ; sauvés in extremis par un militaire nord-coréen patibulaire, ils deviennent des citoyens de la République Nord-Coréenne et doivent désormais faire leur vie chez l’ennemi.

Rien qu’avec tout ça, il y avait de quoi faire un pilote sacrément solide. Pas de chance, en fait je viens de vous récapituler, allez, les 20 premières minutes de l’épisode inaugural de Doctor Yibangin, quelque chose comme.
Personnellement j’ai trouvé cette première partie intéressante, et en fait, si ça n’avait tenu qu’à moi, on serait restés en 1994. Le contraste était d’ailleurs saisissant avec l’apparente innocence de Miss Korea, et ses préoccupations finalement si douces comparées aux tensions entre les deux Corées. Trois années à peine séparent les intrigues des deux pilotes, et pourtant il y a un monde entre les séries ; ce qui reflète bien ce qu’une même intention peut couvrir comme différences de traitement. Avec Eungdabhara 1994 et son sequel Eungdabhara 1997 (aux titres internationaux de Reply 1994 et Reply 1997), la Corée du Sud s’enthousiasme clairement pour les années 90. Ainsi, Eungdabhara 1997 a accompli les secondes plus fortes audiences de l’histoire du câble coréen au moment de la diffusion de son final, en décembre dernier. Mais l’arrivée de Doctor Yibangin prouve qu’il n’y a pas de la place que pour la nostalgie sentimentale lorsqu’on parle de cette période. Et comme la nostalgie me parle peu, rapport au fait que, vous savez, je ne suis pas coréenne, eh bien, ça m’intéresse d’autant plus, cette amplitude.

Hélas, comme je vous le disais, il ne s’agit là que de la première partie du pilote ; Doctor Yibangin considère qu’il ne s’est pas encore produit assez de rebondissements saisissants, et entreprend de faire un saut dans le temps. Comme c’est commode.
Voilà donc que les années ont passé et que le Dr Chul Park apprend à son fils à devenir médecin. Hoon Park est en effet en passe de devenir un chirurgien extrêmement doué, et sa vie semble prendre tournure puisque, bien que vivant au nord, il a trouvé l’âme sœur en la personne de la ravissante Jae Hee Song, qu’il demande en mariage. Les fiançailles tournent court lorsque le père de la jeune fille est arrêté pour des raisons politiques, et que tous les deux sont emmenés loin des Park. Le père et le fils sont quant à eux emmenés dans un centre de recherche à la pointe de la médecine nord-coréenne, où on y pratique diverses expériences sur des cobayes humains afin de trouver le moyen de rendre le Grand Leader éternel, rien de moins. Hoon Park est considéré suffisamment prometteur pour intégrer le centre, et osons le dire, on lui donne moyennement le choix.
Fast forward de 5 nouvelles années, et LA, l’intrigue démarre. Je vous avais prévenus. L’épisode a commencé depuis quarante minutes et c’est déjà notre deuxième bond dans le temps ! Je crains que si Doctor Yibangin achève sa commande de 20 épisodes, la série ne finisse au 30e siècle dans un hôpital spatial (hello Mercy Point). Mais on n’en est pas encore là, oh que non. Car désormais Hoon Park est le chirurgien cardio-thoracique le plus prometteur du centre de recherche, il a fait des expériences innommables qui ont transformé sa fraîcheur initiale, et en plus, il cherche sans relâche Jae Hee dont il est convaincu qu’elle et son père ont été internés dans un camps de concentration…

Voilà que finalement, Jae Hee reparaît dans sa vie ! Mais Hoon Park doit faire un choix cornélien, finalement il réussit à la sauver, mais son père trouve le moyen de le faire échapper, sauf que pour cela il doit aller à Budapest, mais Hoon refuse de laisser son père derrière lui… et ce pilote qui n’en finit pas.

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Je ne déconnais pas en vous annonçant un revirement de situation toutes les 4 minutes. Et ce, en modifiant énormément le ton d’un tiers à l’autre de l’épisode, si bien qu’on n’a, au bout d’une heure, aucune idée de ce qu’on est supposés attendre pour l’épisode suivant.
Fresque historique ? Sûrement un peu, mais plus l’épisode avance, plus la reconstitution est limitée. Intrigue politique ? Le vil Suk Joo Jang a disparu des radars, mais il va probablement refaire une apparition. Saga déchirante entre le Nord et le Sud ? Pas si notre ami Hoon Park doit parvenir à s’échapper (spoiler alert : il va y parvenir). Mélodrame familial ? Les relations entre les Park père et fils sont vitales dans l’avancement de ce premier épisode, et maman Park fait une brève apparition à un moment, il est donc clair que ces dynamiques, même modifiées par les circonstances, vont avoir une importance sur le développement du personnage central. Drama médical ? Bien-sûr, et la suite de la série se déroule d’ailleurs dans un hôpital ; il faut souligner que les séquences médicales sont rares, mais très graphiques (c’est l’une des rares séries médicales qui se rappelle que le corps humain est également constitué de graisses entre la peau et les organes), et le jeune Hoon Park fait preuve d’un tel brio qu’il sera forcément mis en avant (le mec est capable de faire une greffe dans le noir, quand même). Romance ? Ça semble difficile à éviter à ce stade. Et, les posters promotionnels reprenant la formule parallélépipédique typique des séries sud-coréennes, il vaut mieux ne pas attendre trop de surprises dans ce domaine. C’est la perspective la plus épuisante en ce qui me concerne, vous le savez.
Le mélange est assez indigeste et, surtout, profondément inégal.

A cela vient s’ajouter la question idéologique.
Là où le début de l’épisode inaugural laissait espérer un thriller haletant basé sur les relations entre les deux Corées, on finit par avoir l’impression d’atterrir à pieds joints dans une uchronie dystopique. La Corée du Nord des années 90 est dépeinte comme une île du Docteur Moreau où l’on conduit des expérimentations atroces sur des humains parfaitement sains dans un bunker médical tenu secret-… eh, j’en sais rien, je suis pas leur voisine, aux Nord-coréens. Ça se trouve, tout ça est basé sur une documentation scrupuleuse et des témoignages aussi solides que déchirants. J’ai pas été vérifier. Admettons.
Sauf qu’à un moment j’ai eu l’impression d’être assise devant l’équivalent asiatique de Ayrilik, où l’étranger est méchant, si méchant, irrémédiablement mauvais jusqu’à la moelle, et capable des pires monstruosités sans sourciller. Même quand on ne nourrit aucune sympathie particulière pour la dynastie des Kim Il-Bidule, il faut quand même avouer que ça ressemble plus à de la propagande qu’autre chose, et que ça nous renvoie aux heures les plus noires de la fiction télévisée. J’étais profondément mal-à-l’aise dans la seconde partie de l’épisode ; j’aurais préféré que Doctor Yibangin se déroule carrément dans un cadre de science-fiction plutôt que dans cette Histoire qui avait l’air un peu biaisée.

Peut-on en vouloir au Sud-coréens de faire preuve d’un tantinet de partialité sur le sujet ? Non. Et les Nord-Coréens n’ont qu’à faire leurs propres séries après tout, si on va par là ! L’Histoire est écrite par ceux qui ont les médias pour la populariser… C’est d’ailleurs une bonne piqûre de rappel en matière de tourisme téléphagique : on se colle parfois à des réalités peu séduisantes et des subjectivités dérangeantes en chemin. Soit. Mais concrètement, ça aboutit rarement à un coup de cœur pour la série incriminée.

A cela il faut donc ajouter un problème de ton, et une forte propension à nous retenir sur notre siège pour des motifs artificiels. Ça fait beaucoup de vices pour un épisode de 59 minutes, montre en main (il manque sûrement les génériques, comme d’hab’, dans la version que j’ai de l’épisode). C’est fatigant pour pas grand’chose, et c’est à peine si on a le temps de ressentir quoi que ce soit puisqu’il y a toujours un saut temporel, un revirement, une tragédie grecque qui se joue dans la scène d’après. C’est très mélodramatique, mais sans être dramatique, donc forcément un peu gênant, quoi.

Doctor Yibangin me laisse avec des regrets : ce n’est pas la fiction sur les années 90 que j’espérais voir venir de Corée. C’est pas grave, je ne doute pas qu’il en vienne une autre sans trop tarder.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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