Trigger warning

4 avril 2015 à 13:46

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Vous vous en doutez peut-être, mais au cas où, préférons expliciter :

Trigger warning : tout.

Je vous le disais récemment, la notion de « trigger warning » est quelque chose qui m’interroge de plus en plus dans ma pratique dans ces colonnes. Pour rappel, le trigger warning est un outil utilisé pour prévenir en amont de la lecture sur le contenu sensible qui sera abordé dans un article ; par extension beaucoup l’utilisent sur les réseaux sociaux également. Cela permet ainsi d’avertir sur des thèmes comme les violences sexuelles, l’automutilation, le suicide, au préalable de leur apparition dans le texte lui-même, afin d’éviter qu’un choc puisse réanimer un traumatisme.
Les personnes sujettes au stress post-traumatique sont, de toute évidence, particulièrement concernées par ce sujet, que le traumatisme soit d’ordre personnel (violences dans l’enfance, dépression, viol) ou de ce que je qualifierais pour simplifier d’extérieur (le stress post-traumatique est très courant parmi les anciens combattants, mais aussi les victimes d’actes de terrorisme, ou plus simplement les braquages et cambriolages). Cela ne signifie pas que toutes les personnes ayant fait ces expériences douloureuses souffrent de stress post-traumatique, mais en tous cas ces populations sont particulièrement concernées.

Le trigger warning est très courant dans les textes féministes (ou simplement écrits par des féministes), et repose sur le principe du « self care ». Chaque lecteur ou lectrice est responsable de son bien-être, doit être conscient de sa condition psychologique au moment de la lecture pour mesurer s’il est apte, ou non, à lire un texte sur un sujet qui peut le renvoyer à son traumatisme.
Loin de prôner l’évitement à tout prix, le trigger warning encourage avant tout au contrôle de l’environnement. La logique de l’emploi dudit trigger warning est qu’une personne ayant subi un traumatisme et souffrant encore de ses séquelles psychologiques, doit être à même de décider si elle est dans la bonne disposition d’esprit à lire un texte, mais aussi à s’y préparer avant la lecture, en gérant ses émotions, en se tenant prêt à recevoir des informations perturbantes, et à surveiller les symptômes qui pourraient signifier une rechute. En somme, le trigger warning est là pour que la personne qui lit puisse le faire en gérant sa fragilité devant le sujet abordé.

A mon sens, l’emploi du trigger warning signifie deux choses essentielles sur nos communications.
D’abord, le trigger warning garantit de ne pas s’auto-censurer, et c’est d’autant plus important que quand on parle de sujets sensibles, il faut parfois pouvoir le faire sans détourner le regard. Hey, il y a après tout une raison pour laquelle on décide, en tant qu’auteur (au sens large), de traiter un sujet. C’est parce que celui-ci a suscité une réflexion ou un ressenti, et qu’on veut l’explorer par écrit. Le trigger warning garantit que c’est possible d’aller au fond des choses, et qu’il n’y a pas de raison de s’interdire un sujet, une ligne de questionnement, ou une réflexion. A titre personnel, écrire sur ma dépression et la façon dont je la vis, la façon dont elle se traite (ou pas), ou la façon dont elle est perçue, je veux aller au bout de la chose, ne m’interdire aucun détail qui me permette de décrire ma réalité. C’est précisément parce que le sujet est sensible que je veux l’aborder avec mes mots et mon expérience. Le trigger warning, d’entrée de jeu, prévient mes lecteurs, ce qui remplace les heures passées à me contorsionner sémantiquement pour exprimer sans choquer. Annoncer le trigger warning me dédouane, en somme, de la noirceur de ce que je peux raconter. La charge revient au lectorat d’avancer ou non dans la lecture après avoir pris connaissance de cet avertissement.
Ensuite et en fait, surtout, le trigger warning rappelle qu’on n’écrit pas pour soi mais pour un lectorat. Je suis libre derrière lui, comme je le disais plus haut, mais prendre la peine de le rédiger en ouverture d’un tweet ou d’un article me rappelle aussi que l’écriture est un échange. Quand je veux écrire pour moi seule, je ne publie pas. Dés lors que je publie, j’engage les personnes qui me lisent ; que leur réponse ne me parvienne pas (par le biais de commentaires ou de tweets en réponse) ne veut pas dire que ces personnes n’existent pas. Dés lors que j’entame une conversation avec elles, il est normal que je le fasse en respectant leur personne, leur vécu et, peut-être, leurs fragilités. Mais quel intérêt d’ouvrir une conversation avec des gens si on se contrefiche de leur ressenti ? Apposer un trigger warning avant de parler de ma dépression leur signifie tout simplement que je veux avoir une discussion dans des conditions optimales, avec des lecteurs qui se sentent bien avec moi, qui peuvent me faire confiance, et c’est ainsi que je peux les emmener dans des sujets difficiles. Pas en leur forçant la main. Et s’il est vrai que je n’aurai presque jamais à pâtir des manifestations négatives dues à l’absence d’un trigger warning, il faut quand même espérer qu’on communique sur des bases un peu plus saines que ça.

Ça, c’est le principe. Dans les faits, en tant que lectrice, c’est compliqué pour moi.
Personnellement, j’ai découvert que j’étais incapable de self care. Comme beaucoup de gens ayant vécu des évènements traumatiques, je me sais fragile sur certains thèmes… mais je me sais aussi fascinée par eux. Je ne crois pas être la seule. Vivre avec le stress post-traumatique, certains jours, c’est à mi-chemin entre progression et masochisme. On voudrait crever l’abcès mais évidemment, une fois qu’on l’approche avec une aiguille, ça fait un mal de chien. On veut interroger ce par quoi on est passé (pourquoi Papa m’a poursuivie dans les escaliers en jurant qu’il allait « se la faire » ?), les dynamiques qui ont sous-tendu certaines choses appartenant à ce passé (reproduction générationnelle des violences, par exemple), mais on sait aussi que si on lit ou on voit quelque chose qui sonne juste un peu trop vrai, on va passer les prochains jours roulée en boule dans un coin, et/ou hantée par des cauchemars atroces au point de labourer le mur avec les ongles dans son sommeil, et/ou on va être encore plus sujette à des flashbacks. On ne peut pas ignorer la bête. Mais pour la contrôler, il faut bien l’étudier…
Et parfois ça prend des formes assez impressionnantes pour l’entourage, aussi. Pour vous donner un exemple, il y a deux ans, à Série Mania, était projetée l’épatante, la formidable, la nécessaire Torka Aldrig Tårar Utan Handskar. Manque de chance, et ça j’avais aucune possibilité de le voir venir, le troisième épisode (que je n’avais pas vu) incluait une scène de suicide par pendaison. Or, ma meilleure amie s’est suicidée (au printemps, en plus) il y a quelques années par pendaison. Devoir assister à la scène, surtout assise en plein milieu du rang, a été une catastrophe. Quand j’ai vu la corde, j’ai immédiatement sursauté, avant même que la pendaison ne soit explicitement montrée. J’étais à la projection avec un ami, fort heureusement ; quand je lui ai pris la main et que j’ai commencé à murmurer « non non non » en essayant de ne pas faire trop de bruit mais commençant déjà à céder à la panique, il a vu que ça n’allait pas et a tenté de me soutenir. Malgré son aide, j’ai fini la scène non seulement en larmes, mais en train d’essayer de ne pas hurler, totalement agitée, me tordant dans tous les sens, ne sachant pas où me tourner pour ne pas voir. Et en même temps, parfaitement consciente qu’il était trop tard à la minute où le concept de pendaison avait atteint mon cerveau. Que je voie la pendaison en elle-même ou non, le mal était fait. Je vais être honnête avec vous, j’adore Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, mais ça rend instantanément la série très dure à voir pour moi (et quelques autres, j’en avais brièvement parlé pour Oz ici). Ça rend d’ailleurs la vie compliquée quand ça se passe dans une fiction que, le reste du temps, on trouve extraordinaire et que, comble du comble, on aime revoir pour tout le reste.

En tant qu’écriveuse (for lack of a better term), sur des sujets personnels, je commence à cerner, je pense (j’espère ?), quand utiliser un trigger warning, et quand c’est dispensable. J’ai pas toujours le réflexe… mais j’essaye de le prendre et, bon, quand je traite de certaines choses, elles sonnent souvent comme des évidences.
La question se pose différemment dés lors qu’on parle de reviews.

Il y a quelques années (incidemment, avant que je n’entende parler du concept de trigger warning), je me rappelle m’être fait la réflexion que, parfois, j’aurais aimé qu’un épisode me prévienne de son contenu choquant. Pas parce que l’hémoglobine y coulait à flots (je crois que le consensus est qu’on est généralement plutôt bien blindés de ce côté), mais parce qu’une situation était traitée de façon choquante. Souvent à dessein. Et souvent avec l’idée de souligner l’horreur de ladite situation. Mais avec, quand même, un effet perturbant. A une époque où un nombre immense de séries dépeignent le viol de diverses façons (parfois dés le pilote alors qu’on ne sait pas forcément où on met les pieds, hello Bates Motel), on peut par exemple se demander si un petit heads up ne serait pas bienvenu avant d’assister à une scène d’une violence sexuelle explicite et insoutenable. La question s’est par exemple posée dans les médias britanniques, vous l’avez peut-être vu, suite à un épisode de Downton Abbey.
La problématique est évidemment que, si un trigger warning était adressé avant l’épisode, eh bien la force de la scène serait bien moindre, puisque l’horreur de la situation repose bien souvent, d’un point de vue scénaristique, sur l’incursion brutale d’une violence inattendue (à tort ou à raison, c’est un autre débat pour un autre jour, même si j’ai mon avis dessus). Si on commence à avertir les spectateurs de ce qu’ils vont voir avant qu’ils ne le voient, on peut tous plier les gaules et aller faire du fromage de chèvre ; en tous cas c’est l’idée qui plane un peu.

Eh bien en matière de review, je me retrouve souvent dans ce même dilemme.
Comment écrire mon texte alors que j’en ai déjà dévoilé une partie avant même de le commencer, dans le trigger warning ? Souvent, aborder une scène difficile issue d’un épisode n’est pas simplement en faire une mention factuelle. Au contraire, la plupart du temps, l’idée est de ne pas parler du sujet problématique tout de suite, de d’abord établir le contexte, de faire peser certains éléments dans la balance avant de dire l’indicible (parfois même seulement à demi-mots, car la description de la scène n’est pas l’objet de la review). C’était par exemple le cas lors de la rédaction de la review pour le pilote de Sex & Violence, qui n’est pas une série avec du sexe et de la violence, mais une série sur la violence et/ou le sexe. Ce qui est fondamentalement différent. Et le trigger warning n’a pas pour vocation de détailler la différence entre les deux : c’est justement le travail de la review elle-même. Avertir que Sex & Violence par, par exemple, d’une enfant maltraitée, ne va-t-il pas détourner de la review des gens qui en fait y auraient trouvé des choses intéressantes pour eux ?
A l’inverse, il y a les fois où je n’ai pas mis de trigger warning et où je ne suis pas sûre, mais peut-être que j’aurais dû (votre avis nous intéresse !). Je pense par exemple à l’article sur l’intrigue éminemment controversée de The Good Wife avec l’ex-mari de Kalinda en saison 4. Il me semblait plus important d’inciter les lecteurs à me suivre dans ma réaction vis-à-vis de l’intrigue (que moi-même, à titre personnel et ayant vécu des violences domestiques, certes différentes, au sein d’une relation abusive) que de les mettre en garde. Après tout, on peut se demander si c’est le rôle de la review à partir du moment où le cœur du problème est dans l’épisode. Ma logique, à l’époque, était que quiconque regardait la saison 4 était déjà bien au fait de la problématique, et que rien de ce que je pourrais écrire ne serait difficile à lire. Peut-être à tort et à ce jour, j’hésite encore à rajouter un trigger warning. Comme vous le voyez, j’ai encore des flottements sur la façon de faire…

Alors sincèrement, ce n’est pas ultra clair pour moi actuellement.
Peut-être que parfois, poser la limite avant même qu’on ait pu développer rompt la discussion au lieu de la nouer. Ou, peut-être qu’il faut accepter de ne pas « faire son petit effet ». Le trigger warning a, après tout, une vocation plus importante que la révélation choc en cours de review, ou la discussion autour d’un évènement fictif brutal.
Dans le fond, qu’est-ce qui est le plus important ? Écrire ma review en donnant les informations quand j’estime qu’elles méritent d’être connues par vous… ou perdre quelques lecteurs qui se jugeront trop fragiles pour affronter un sujet donné là maintenant tout de suite ? Peut-être que quelqu’un qui aurait été intéressé au premier chef par ma review de Sex & Violence ne la lira pas de crainte de passer les prochains jours en position fœtale, c’est vrai. Mais peut-être que cette même personne appréciera que je lui ai donné l’opportunité de ne pas avoir cette conversation avec moi, même si elle aurait été intéressante, et me donnera sa confiance la fois suivante.

La seule chose dont je sois sûre, c’est que, quelle que soit la situation du lecteur au moment d’ouvrir ma review et de décider s’il la lit ou non (pour une foule de raison), il faut qu’il puisse le faire sans me craindre. Ça semble la moindre des choses dans une conversation. Mais comment y parvenir, ça, ça me pose encore question, quoique la balance penche légèrement d’un côté.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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