Spécialités locales

24 avril 2015 à 11:00

Si on laissait les médias consacrés faire, et surtout dire, on pourrait presque penser que chaque pays a un genre, et qu’en-dehors de cela on n’y fait pas de séries.
En Scandinavie ? Le thriller, bien-sûr. En Israël ? Eh bien, la série d’espionnage, ça va de soi. En Italie ? La mafia et la corruption, évidemment. Et ainsi de suite.

C’est une manière de penser qui a ses avantages, n’en doutons pas. Côté spectateur, cela permet par exemple de savoir où l’on met les pieds : vous avez aimé telle série, vous aimerez forcément telle autre ayant la même provenance et le même genre. Et côté diffuseur/distributeur, eh bien… cela permet aussi de savoir on l’on met les pieds, pour être sincère ; quant à savoir où est l’œuf et où est la poule, ça devient difficile à dire.

Alors brisons ce cercle, voulez-vous ? Par exemple, le saviez-vous ?, entre 30% et 40% de la production danoise relève en fait du genre humoristique ! Les Danois sont très friand de comédies et l’humour scandinave tient la dragée haute à son cousin germain, l’humour britannique. Or, pouvez-vous citer cinq  comédies danoises vues en festival ou à la télévision ? Bon allez, citez-en une. Ok, contentons-nous de dramédies dans ce cas, combien pouvez-vous dire en avoir vu à l’export ?
Et c’est tout le drame à mes yeux : en s’obstinant à ne montrer que les mêmes genres, les mêmes recettes, encore et encore, on ne fait pas grand’chose pour la curiosité, mais pas mal pour le business. Il existe donc des comédies en Scandinavie, des dramas humains israéliens dénués d’intrigues d’espionnage (…ou de spirituel/religieux, qui est l’autre option qui semble attirer les festivals), et des period dramas en Italie. Promis juré. Mais vous auriez bien du mal à les voir sans un gros effort de téléchargement et de traduction.

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On est d’accord qu’on ne peut pas tout montrer un UN festival, ni même à DEUX, et qu’à un moment il faut faire des choix. Et je comprend complètement les chaînes qui font leur marché parmi les séries qui ne semblent pas trop risquées, parce qu’il est déjà difficile de faire des audiences en béton avec des séries non-américaines, alors vous pensez bien que la prise de risque augmente avec les expérimentations de genre. Cela étant, ça déforme la vision que l’on a des séries qui nous parviennent.

Tenez, un exemple concret. Un peu plus tôt, à Séries Mania, on pouvait entendre dans les couloirs des conversations sur Deutschland 83 (déjà un peu oubliée par les festivaliers qui enchaînent les projections depuis vendredi ; c’est le jeu ma pauv’Lucette). A peu près 2 conversations sur 3 comportaient… une référence à Derrick. Jusque là, tout ce qu’on a pu voir de l’Allemagne était en effet de vieilles séries policières (Le Renard et autres ; au mieux Der letzte Bulle apparaît comme le comble de la nouveauté), et on ne savait pas que l’espionnage était dans la palette de genres visible de l’autre côté du Rhin.
Pour moi qui tente de vous parler de l’actu allemande de façon aussi exhaustive que je le peux, c’est très énervant. Bien-sûr j’ai ce tic aussi, mais j’essaye de m’en débarrasser quand je songe aux séries allemandes qui me font sincèrement envie, même si elles ne passent jamais par la case sous-titres : Tannbach, Alles muss raus, me viennent immédiatement à l’esprit parmi les dernières en date. Je les ajoute religieusement, quand j’en trouve la trace, à mon Pilot Watch, et je bave d’envie sur mon clavier pendant les mois qui suivent, jusqu’à ce que je finisse par me faire une raison. On rince et on recommence.
Si je suis totalement honnête avec vous, je pense que la moitié des louanges adressés à Deutschland 83 pendant cette saison de Séries Mania est due à la plus profonde ignorance de la majorité des festivaliers en termes de séries allemandes. Quand on n’a rien vu d’autre que Derrick (et encore, qui a vraiment regardé un épisode entier de Derrick parmi vous ?) pendant un après-midi d’ennui sur France2, on n’est que frappé par la différence d’intention et de réalisation, au minimum. J’aimerais quand même rappeler que Derrick, ça date de de 1974, hein…

Beaucoup des séries non-américaines, présentées en festival ou diffusées à la télé, vivent essentiellement de cela : la comparaison avec les clichés, entretenus par des décennies de non-curiosité, qui forcément joue en leur faveur. Et tant mieux pour elles ! C’est une victoire pour toutes ces séries qui peuvent attirer votre attention parce qu’elles ne sont pas Derrick. Mais c’est une défaite pour la téléphagie, dans le fond.

Les chaînes américaines, si promptes à commander des adaptations de séries israéliennes d’espionnage (pensez Hatufim, Ta Gordin et maintenant Shkufim) sont à blâmer pour une partie des stéréotypes nouveaux que nous sommes en train de nous créer. Je vous accorde que la plupart des tentatives hors-espionnage ont passablement échoué (mais c’était bien souvent plus un problème d’adaptation de l’humour que de matériau original). Pire encore, chaque fois que des Américains donnent de l’argent à Keshet (et compagnie) pour un remake, et paient ainsi indirectement le développement de la fiction israélienne, se crée un véritable cercle vicieux : pour vendre toujours plus de formats aux Américains, qui pour empêcher Keshet de ne donner le feu vert qu’à des séries d’espionnage ?
Comment s’assurer que dans quelques années, la fiction israélienne ne sera pas phagocytée par les chaînes américaines et leur obsession pour les séries d’espionnage ? J’ai peut-être du mal à leur mettre la main dessus, mais j’y tiens, moi, aux Zaguri Imperia, Pilpelim Zehubim et autres Oforia qui prouvent la richesse de la fiction israélienne.

Plus largement, c’est d’ailleurs la même chose quand on compare les séries étrangères à des séries françaises.
Pas plus tard qu’hier après-midi, j’ai entendu à l’issue de la séance d’Umbre (une sympathique dramédie roumaine) des élans d’enthousiasme qui devaient plus au fait que personne n’avait vu de fiction roumaine avant (moi non plus, ya pas de honte quand on n’a pas accès !). Mais j’ai aussi entendu une personne dans l’assemblée qui a pris la parole pour dire que comparé à nos séries françaises, c’était du pur génie ! Et alors, je ne sais pas si c’est à cause de mon coup de cœur pour Le Bureau des Légendes, mais je me suis dit : « Par rapport à Joséphine, ange gardien, sûrement… mais toutes les séries françaises, c’est un peu pousser Julie Lescaut dans les orties… ». La spécialité de la France, surtout en ce moment, ce n’est pas toujours les séries pourries, quand même. Et pour que moi je dise ça, hein…

Cette vision limitée que nous avons de la fiction de chaque pays (y compris le nôtre !) nous porte préjudice dans nos découvertes, c’est évident. C’est un peu l’équivalent d’être content d’apprendre que la Terre n’est pas plate… alors qu’il y a des dizaines de systèmes solaires sur lesquels apprendre plein de choses. Nous vivons l’heure de la conquête de l’espace, en matière de téléphagie ! Ce serait dommage de se contenter de stéréotypes et de les prendre pour argent comptant en matière de fiction internationale.

Je ne vous empêche pas de faire de Deutschland 83 votre nouvelle série allemande préférée, notez bien. Ou Umbre pour la Roumanie. Ou Shkufim pour Israël. Ou Gomorra pour l’Italie.
Mais exigez qu’on vous montre plus de diversité de tons et de genres, avant de lâcher d’un ton définitif qu’aucune autre série d’un pays donné n’a ravi votre cœur depuis plusieurs décennies. Exigez des menus équilibrés, et pas toujours la même spécialité locale.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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