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3 août 2016 à 18:51

A vous, le nom d’Aşk-ı Memnu ne dit probablement pas grand’chose ; pour un spectateur turc, c’est totalement différent, car il s’agit de l’une des premières séries créées dans ce pays. Et le souvenir est frais, vu que les premières séries turques datent seulement des années 70 !

Lancée sous la forme d’une mini-série en 1975 (le format devient alors dominant sur les écrans turcs), Aşk-ı Memnu est ainsi la deuxième fiction produite sur le sol national, la première à être une mini-série (6 épisodes), et la première à être une adaptation. Le roman d’origine, imaginé par l’auteur Halid Ziya Uşaklıgil et publié par chapitre dans un magazine littéraire en 1899 et 1900 avant de devenir un ouvrage d’un seul tenant un quart de siècle plus tard, est devenu un véritable classique, également adapté en pièce de théâtre, en opéra, et comme de bien entendu à la télévision.
Alors en 2008, alors que la jeune compagnie Ay Yapım connaît ses premiers succès (de fracassants succès, il faut le dire, puisqu’elle produit quelques unes des séries turques les plus regardées dans le monde), il n’est pas anodin qu’elle se frotte à une nouvelle adaptation d’Aşk-ı Memnu. D’autant que son objectif, notamment à des fins d’exportation, est de placer l’intrigue non pas à la fin du 19e siècle, comme toutes les adaptations du roman l’avaient fait par le passé, mais à notre époque.

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Aşk-ı Memnu s’intéresse à trois familles de la haute société stambouliote, en accordant cependant plus de temps d’antenne au clan Ziyagil.
Le père Adnan, veuf, élève ses deux enfants seul ; si on peut parler de solitude lorsqu’on est entouré de toutes sortes d’employés de maison, de la femme de chambre à la cuisinière en passant par le chauffeur/jardinier, et, bien-sûr, la gouvernante, une Française du nom de Deniz/Denise de Courton. Tout ce petit monde est d’ailleurs traité comme faisant partie de la famille Ziyagil, les maîtres partageant leur table avec les domestiques avec plaisir. La vie dans cette demeure de bord de mer est d’autant plus gaie grâce à la personnalité enjouée de l’aînée d’Adnan, la jeune Nihal, une jeune fille en fleur comme on n’en fait plus, dont l’innocence fait qu’elle est aimée de tous. Son petit frère Bülent est un peu le bébé de la famille, choyé par tous. C’est un peu le pays des Bisounours, chez les Ziyagil, et ce malgré le deuil qui a touché la famille voilà quelques années. A ce portrait idyllique il faut cependant ajouter Behlül, le cousin de Nihal et Bülent, un jeune homme oisif, coureur de jupons et sans grand sérieux. Quand l’épisode commence, il revient d’un séjour en France où il a claqué tout son pognon au point de devoir emprunter de l’argent au chauffeur entre l’aéroport et la maison des Ziyagil.
La famille Yöreoğlu a des points communs, mais l’ambiance y est toute autre. Il y a moins d’un mois, les Yöreoğlu ont en effet été frappés eux aussi par le deuil, quand le patriarche Melih s’est effondré suite à une crise cardiaque. Sa veuve Firdevs est pourtant plutôt joyeuse, en partie parce qu’il est de notoriété publique qu’elle se sentait étouffée par ce mariage, et aussi parce qu’elle prépare les noces de sa fille aînée, Peyker, qui vont avoir lieu pendant ce premier épisode. Peyker est sur le point d’épouser Nihat, le fils de la riche famille Önal ; elle est d’ailleurs enceinte de lui, ce qui aurait peut-être précipité les épousailles, mais ce mariage est avant tout un mariage d’amour. C’est d’ailleurs bien ce qui ulcère Firdevs qui a appris que les Önal voulaient faire signer à la jeune mariée un contrat de mariage ! Firdevs est en effet d’une ambition dévorante, et bien que riche (sa maison aussi est remplie d’employés, dont la pauvre Katia qui se fait limite siffler à longueur d’épisode ; quelque chose me dit qu’elle n’oserait même pas manger dans la même pièce que sa patronne, et moins encore à la même table), elle ne rêve que de s’enrichir plus encore, peut-être parce qu’il semblerait qu’elle vive en fait un peu au-delà de ses moyens, mais le pilote n’explicite pas trop la chose. En tous cas, Firdevs ne vit que pour les intrigues et les manipulations, ce qui n’a pas échappée à sa fille cadette, la belle Bihter, qui comme son nom l’indique est très aigrie par la façon dont sa mère a traité son défunt père, considérant même qu’elle est responsable de sa crise cardiaque.
Quant aux Önal, ils ne sont pas très détaillés dans ce premier épisode, mais ils sont extrêmement riches et le patriarche Hilmi veille jalousement sur les interêts de la dynastie. Particulièrement méfiant envers Firdevs Yöreoğlu, il s’oppose aux mariage entre son propre fils et la douce Nihat, convaincu que le bébé n’est qu’une manigance de plus dans l’arsenal de la future belle-mère. L’idée du contrat de mariage, bien-sûr, vient de lui.

Le premier épisode d’Aşk-ı Memnu détaille tous ces ingrédients à grand renfort de dialogues d’exposition et même de flashbacks, mais met aussi en place, lentement, les prochains défis que ces personnages devront relever.
Ainsi, le vieil Adnan Ziyagil et la jeune Bihter Yöreoğlu se croisent-ils de nombreuses fois, en particulier au cimetière où ils viennent presque tous les jours, et leur chassé-croisé ne trompe à peu près qu’eux. Leurs échanges sont plein de bienveillance, ils partagent un deuil similaire qui les rend vulnérables l’un face à l’autre, et on sent très bien, avant même qu’ils n’explicitent leurs sentiments, à quel point ils sont liés. Le problème c’est qu’évidemment, ce n’est pas si simple. Outre la différence d’âge, Bihter et Adnan vont devoir faire face à un autre obstacle : Firdevs a décidé de s’insérer dans la vie du vieil homme, probablement pour phagocyter sa fortune à lui aussi. Et si les sentiments de Bihter semblent sincères, il est aussi assez clair qu’elle se lie à Adnan aussi pour nuire à sa mère qu’elle méprise tant…
Autour de cet amour interdit (ou en tous cas, qui va bien nous occuper pendant quelques épisodes, n’en doutons pas trop) se tissent d’autres intrigues, telles les amourettes de Nihal, la relation secrète de Behlül (qui voilà encore 6 mois était épris de Peyker), ou encore la disparition du père de Denise, que la famille Ziyagil cherche pour elle en secret. Autant de petites histoires qui à ce stade ne font pas frémir, mais promettent qu’il y aura largement matière à meubler les épisodes.

On n’a vraiment aucun mal à percevoir sous ces intrigues ce à quoi doit ressembler l’oeuvre originale, sur fond de 19e siècle. Les mêmes dialogues pourraient fonctionner tout autant si toutes les femmes portaient de la crinoline et que les hommes se baladaient en redingote… en fait, peut-être même qu’ils fonctionneraient encore mieux si le décor était ancien plutôt que contemporain. Pour toutes ces raisons, pendant ce premier épisode (d’une durée confortable d’une heure et demie), je n’arrivais pas à m’ôter de l’esprit les comparaisons avec War & Peace, par exemple, ou n’importe quel classique russe en fait.

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Le pari de cette nouvelle version d’Aşk-ı Memnu est réussi… sous un certain angle. Pendant ses deux saisons, la série a attiré les spectateurs turcs en masse (jusqu’à 73,7% de parts de marché !) sur la chaîne Kanal D, mais a surtout été l’un des produits télévisuels les mieux exportés par la Turquie, y compris au-delà des Balkans qui jusque là constituaient l’essentiel des territoires attirés par la fiction turque. En fait, au Pakistan (où jusque là on avait plutôt bien résisté aux séries étrangères, notamment turques), ce sont 90 millions de spectateurs qui l’ont suivie, soit environ une personne sur deux ; un record pour une série étrangère.
Mais surtout, en Amérique du Sud, elle a fait de nombreuse émules lors de sa diffusion, participant à la récente vague de popularité de la fiction turque, et a même donné naissance à un remake aux États-Unis sur Telemundo : la telenovela Pasión Prohibida, par la suite elle aussi très regardée dans la sphère hispanophone.

Et ça devrait vous alerter, réellement, sur ce à quoi on a affaire ici. Des séries turques que j’ai pu voir, Aşk-ı Memnu est vraiment la moins enthousiasmante. Ce n’est pas simplement un problème de romance (quoique j’aie un problème avec la romance dans la fiction, ne nous mentons pas), mais d’ambition. Ou plutôt, un problème de manque d’ambition.

Ce premier épisode d’Aşk-ı Memnu se montre pénible de par le jeu très limité de ses acteurs, représentant des personnages épais comme du papier à cigarette, débitant des dialogues dépourvus de finesse, et filmés de la façon la plus paresseuse possible sur fond de musique caricaturale. On est clairement dans les codes de ce que la telenovela peut représenter de plus simpliste… ce qui est normal en un sens, étant donné qu’avant le boom de production de la télévision turque il y a un peu plus d’une décennie, le pays était grand consommateur de telenovelas sud-américaines, et qu’elles ont influencé une partie de sa production par la suite.
Mais une partie seulement. Et j’insiste sur ce point : pour des téléphages un peu exigeants (juste un peu), Aşk-ı Memnu ne donne vraiment pas une impression positive de ce que la télévision turque peut offrir, limite au contraire, mais elle n’est pas nécessairement représentative des richesses de la production nationale et de ce qui peut captiver dans un nombre grandissant de ses séries. En revanche, on a ici clairement un produit imaginé pour un public très large, spécialement conçu pour pouvoir s’exporter, pour être accessible au-delà de toute référence culturelle (l’adaptation, en se situant à l’époque contemporaine, s’assure qu’il n’est nul besoin de connaître le contexte historique de la Turquie), et qui a dépassé toutes les espérances en la matière. Peut-être que c’est le genre de séries auxquelles les festivals pensent lorsqu’ils croient que les séries turques sont impossibles à montrer à leur public. Ils ont tort en cela que ce n’est certainement pas une description honnête de l’ensemble de la production turque, mais ils ont raison en cela qu’Aşk-ı Memnu est conçue pour un public différent de celui des festivals. Montrez Aşk-ı Memnu à des fans de Mad Men, c’est la catastrophe ; montrez-la à des assidus de Plus belle la vie et ya un truc à tenter.

Tout ça pour vous dire que je ne suis vraiment pas fan d’Aşk-ı Memnu. Mais que son existence est difficile à ignorer de par l’histoire de sa conception, et son succès fracassant auprès d’un public très large. Du coup, au fond de vous-même, vous savez où vous vous situez, vous n’avez pas vraiment besoin de moi pour vous détailler ce à quoi ressemble Aşk-ı Memnu. Personnellement, je suis bien consciente, par exemple, de n’être pas du tout dans la cible. Cependant, je dois bien reconnaître que je serais peut-être plus intéressée par la version de 1975, qui, peut-être, de par sa brièveté et son contexte historique, rendrait tout cela plus digeste. On ne saura jamais : avec la popularité des séries turques actuelles, les chances d’export/traduction des séries les plus anciennes sont infimes. Mais il n’est pas interdit de rêver.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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