Whose side are you on ?

20 août 2016 à 12:00

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L’univers de la police, à plus forte raison en uniforme, est majoritairement masculin et blanc. Cette semaine nombreuses ont été les séries de notre exploration thématique à nous le rappeler, qu’il s’agisse de l’ambiance des vestiaires dans laquelle s’échangent les plaisanteries douteuses avec 19-2, aux démonstrations explicites de racisme acceptées par tout un service à l’instar d’In the heat of the night… Même quand ces questions ne sont pas au centre des fictions sur les policiers, elles transparaissent dans la façon dont on parle d’eux et dans ce que leur univers peut parfois inspirer, comme le montre assez bien Reno 911!.

Il y a 20 ans, la télévision québécoise proposait une mini-série qui, elle, en faisait explicitement son objet central. Son nom : Jasmine, du nom de son héroïne, une femme métisse se sentant tiraillée entre deux identités, celle de policière et celle de femme noire. Sauf que la raison de ce tiraillement ne vient pas d’une quête intérieure, mais des tensions de l’extérieur qui se reportent sur l’héroïne.

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Il faut préciser que Jasmine Rocheleau a vraiment joué de malchance : elle vient de commencer à travailler dans un commissariat de Montréal pile au moment où une douloureuse affaire secoue la ville. Un jeune homme noir d’origine haïtienne répondant au nom de Casimir a en effet été abattu par un flic, Martin. Ce dernier a été mis à pied et une enquête est en cours par les services de la Sûreté, mais en attendant les conclusions, Montréal est en ébullition.

Jasmine est la seule femme noire du commissariat (et il y a un seul homme noir dans son entourage direct, son supérieur le lieutenant Isidora). A ce titre, elle est vite sommée par les autres flics de prendre position en signant la pétition de soutien à Martin, dont la série ne précise même pas si elle l’a jamais rencontré et que de toute façon, vu son arrivée récente, elle connaîtrait peu même si c’était le cas. Or, elle refuse de signer tant que l’enquête n’aura pas déterminé si l’usage d’une arme était justifié ; cela crée de nombreuses tensions dont le premier épisode va être jalonné.
Mais ce n’est qu’une moitié du problème : sur son téléphone personnel, chez elle, Jasmine reçoit également des messages de menaces, prononcées en créole. Pour soutenir la communauté haïtienne, à laquelle elle appartient, et en tant que membre de la police, elle doit impérativement… signer la pétition de soutien à Casimir.
Des deux côtés, Jasmine est donc tiraillée, alors que tout ce qu’elle veut, c’est attendre d’avoir tous les éléments en main pour comprendre ce qui s’est produit. On ne lui en laisse pas le temps : son silence est considéré par chacune des parties comme, déjà, un choix. Et le choix qui lui est imputé joue contre elle.

Il y a des choses très fines dans Jasmine, qui font de ce premier épisode une plongée déjà très complète dans l’univers de l’héroïne. Le racisme y prend de nombreuses formes (et s’ajoute à un sexisme lui aussi plus ou moins prononcé) qui montre bien ce à quoi Jasmine a affaire au quotidien. Certains collègues sont ouvertement haineux, à l’instar de l’officier Boudrias qui n’a pas de mots assez crus ni méprisants pour lui faire savoir à quel point il la rejette. Mais ce n’est pas uniquement contre elle que le racisme se manifeste, comme le prouvera l’interpellation musclée faite part Tony, le partenaire de Jasmine, d’un adolescent noir n’ayant strictement rien à se reprocher… mais dont Tony dira, une fois le gamin relâché, que « parce qu’ils sont noirs ils pensent qu’ils sont intouchables ».
Cette mentalité est d’ailleurs omniprésente, quelle que soit la forme qu’elle puisse prendre : l’idée que la police n’a pas le droit de s’en prendre aux noirs sans quoi il seraient seront taxés de racisme ; alors que dans les faits, tout prouve qu’au contraire les noirs des environs sont particulièrement visés par la police, sans motif et souvent sans conséquence pour l’officier abusant de son autorité. C’est bien ce qui agite la communauté dans le cadre de la mort de Casimir : la crainte qu’une fois de plus un jeune homme noir soit mort et que personne n’en prenne la responsabilité.
Peut-être parce que nous suivons l’épisode du point de vue de Jasmine, nous percevons ce qui semble persister à rester invisible aux yeux des policiers blancs. Une chose est sûre : les noirs comme les flics se considèrent victimes d’un système qui joue contre eux. Dans les faits, c’est Jasmine, prise entre deux feux, qui est dans la situation la plus inconfortable.

Ce qui est d’autant plus difficile dans ce premier épisode, c’est de voir combien il est difficile à Jasmine de trouver des soutiens dans un premier temps. Son père (un flic blanc particulièrement aimé dans la profession) aimerait l’encourager mais se trouve incapable de vraiment comprendre ce qui la torture. Son petit ami Daniel, avec lequel elle avait rompu pendant trois mois avant de remettre le couvert, se révèle vite ulcéré par son « obsession » de la situation (en réalité une profonde anxiété) et lui reproche de ne penser qu’au boulot. Même son supérieur de lieutenant Isidora, s’il compatit avec elle sur un plan racial (et essaye dans une certaine mesure de la protéger), n’arrive pas à s’empêcher d’adopter une attitude paternaliste. Et vous l’aurez compris, elle ne peut pas exactement se reposer sur son partenaire.
Un peu par surprise, Jasmine devient au cours de son premier épisode une incroyable histoire de solidarité féminine. En tenant bon sur ses positions, Jasmine a progressivement réussi à ranger à ses côtés sa collègue Mariette. Celle-ci va lui présenter l’une de ses amies, Jennifer, une médium qui contre toute attente aide souvent la police, et avec laquelle Jasmine va se lier. J’attends de voir dans quelle mesure, d’ailleurs, parce que je me demande si Jasmine ne serait pas bisexuelle vu les œillades échangées. Il y a aussi l’assistante sociale, la journaliste, la directrice du foyer d’accueil pour jeunes filles… la plupart des personnages féminins, blancs ou noirs, finissent par manifester leur soutien d’une façon ou d’une autre. Je ne l’avais pas du tout vu arriver et certainement pas dans ces proportions.

Cinglante dans sa façon de montrer comment les policiers de l’entourage de Jasmine entretiennent leur racisme en même temps que l’hostilité de la communauté noire, Jasmine traite aussi de la violence interne, celle qu’on s’inflige entre flics pour que tout le monde rentre dans le rang. La cohésion, ça ne se construit pas qu’avec des soirées à boire ensemble dans les bars, mais aussi, parfois, de force. C’est donc beaucoup moins fraternel qu’il n’y parait. Et ce n’est que plus flagrant quand on n’a pas le même vécu que les autres officiers…

Jasmine a aussi ses défauts, notamment dans les choix musicaux qui n’ont pas eu le mémo sur la critique du racisme que la série essaye de faire.
Mais c’est néanmoins une série puissante, et unique en son genre dans sa façon de montrer la brutalité policière envers des citoyens noirs comme d’une policière. On y aborde parfois le racisme par de subtiles touches (comme quand la journaliste blanche, pourtant si bien intentionnée, manque de comprendre l’impact d’une plaisanterie sur une adolescente noire), montrant bien que le problème se joue à plusieurs niveaux. Jasmine est entrée dans la police pour combattre ces stéréotypes justement, or la tâche est vraiment d’ampleur et comme on le lui fera remarquer, elle n’y parviendra pas si facilement voire peut-être pas du tout.
Je suis également très curieuse de voir comment l’utilisation des médias va évoluer ; il y a de courtes scènes récurrentes pendant lesquelles un journaliste de radio tient des propos assez zemmouriens, et souligner le rôle de ces pundits est quelque chose d’assez rare pour une série. Enfin, la révélation faite sur l’identité potentielle de la personne qui menace Jasmine sur son répondeur a de quoi laisser circonspect, et je veux voir où cela va mener.

Bien qu’unique en son genre (ce qui s’en rapproche le plus est East West 101, et outre le fait qu’il s’agisse alors d’un protagoniste masculin, le cadre n’est pas celui de la police en uniforme) et datant de deux décennies maintenant (sérieux, les Québécois pourraient pas arrêter de nous humilier téléphagiquement ?!), Jasmine est toujours terriblement d’actualité aujourd’hui, bien-sûr. Ça la rend plus terrible à regarder encore.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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