Duck soup for the soul

19 janvier 2017 à 16:49

Finir une série culinaire qu’on a adorée, c’est se retrouver avec l’écran mais aussi l’estomac brutalement vides. On se retrouve à arpenter, simultanément, notre arborescence de fichiers (en espérant trouver un épisode supplémentaire qui aurait été oublié là), et notre cuisine (en quête de quelque chose de savoureux à déguster). Dans le fond, l’idée est la même : on souffre d’un appétit féroce… mais très spécifique. On a faim et envie de rien, si ce n’est de se régaler de ce qui nous est désormais inaccessible.

Oui, ami téléphage, j’ai fait mes adieux à Chef, une charmante petite dramédie japonaise dont je parlais il y a quelques semaines. Adieu, aussi, à Yuuki Amami… jusqu’à la prochaine fois bien-sûr.
Si vous avez un peu de place pour du rab’, alors laissez-moi vous parler de cette saison que je viens de voir s’écouler…

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Récapitulons de quoi il s’agit pour ceux qui auraient la flemme de relire ma review du pilote : Mitsuko Hoshino est une personnalité de la grande cuisine internationale, qui a réussi à obtenir pour le restaurant où elle travaille actuellement (sobrement nommé « La cuisine de La Reine », en Français et en majuscules dans le texte) une troisième étoile. Ce n’est pas rien ! Il se dit que les clients viennent du monde entier goûter à sa cuisine, y compris des Français… la spécialité de la cheffe Hoshino est précisément la cuisine française d’excellence.
Inutile de préciser que Mitsuko Hoshino fait partie d’une élite et que ses assiettes ne quittent pas la cuisine sans être absolument exceptionnelles. Le problème, c’est que cela a un coût, d’autant que la cheffe Hoshino aime expérimenter, avec les meilleurs produits bien-sûr, et qu’elle n’a jamais peur de changer tout son menu le matin-même si cela colle mieux à sa créativité. Abriter le génie d’une telle personnalité est sans conteste prestigieux pour La cuisine de La Reine, mais aussi particulièrement onéreux, du coup, et le propriétaire du restaurant, Shougo Shinoda, finit un beau matin pour en avoir sa claque. Ce jour-là (c’est donc le pilote), il s’entend avec un célèbre critique gastronomique pour ruiner la carrière de Mitsuko Hoshino. Virée du jour au lendemain après un scandale alimentaire, grillée auprès de toute la profession, elle n’a d’autre choix que d’accepter un poste dans une cantine scolaire ; job qui lui a été proposé par la productrice d’une émission de télé réalité, Saki Yaguchi.

Sur place, elle va devoir s’adapter. D’abord au cadre en lui-même, mais aussi à ses collègues et surtout, aux impératifs de la cuisine scolaire. Ici les normes d’hygiène sont rigoureuses, parce qu’il ne s’agit pas de rendre malade plusieurs centaines de gamins alors qu’on prépare leurs repas non individuellement, mais de façon massive. Se pose aussi, et d’autant plus cruellement étant donné le parcours de la cheffe Hoshino, la question du coût : on ne nourrit pas des mômes d’école primaire avec le même budget qu’un dîner de ministre. Enfin, il y a des aspects tout simplement nouveaux, et pas simplement différents : contrairement à ses emplois précédents dans l’univers de la grande cuisine, Mitsuko Hoshino doit désormais travailler avec un nutritionniste attentif à l’apport énergétique et l’équilibre des plats, et pas seulement leur goût ou leur présentation. Et encore, je n’ai pas mentionné un tout petit détail : les enfants n’ont pas du tout les mêmes goûts que les adultes !
Tout ça doit être affronté tout en étant filmés en permanence par l’équipe de tournage de la productrice Yaguchi. Cela dit, si vous pensiez que la cheffe Hoshino allait se laisser abattre pour si peu, c’était mal la connaître…

Très sincèrement, je suis la première à reconnaître que Chef ne révolutionne pas la télévision. Mais on ne peut pas parler de révolution télévisée en permanence non plus. Et surtout, si on ne regardait que des séries révolutionnaires, on en regarderait beaucoup moins d’aussi chaleureuses ! En mettant en scène ce personnage de battante passionnée, Chef fait chaud au cœur comme une bonne soupe au milieu de l’hiver.
La série parvient à requinquer à chaque épisode, grâce à une formule simple mais qui permet de jolies variations : Mitsuko Hoshino découvre un défi qu’elle n’a jamais rencontré (qui peut prendre toutes sortes de formes), elle cherche une façon de le contourner sans jamais avoir à sacrifier ses idéaux artistico-culinaires, elle cherche l’inspiration autour d’elle, elle fait plusieurs tentatives chez elle, elle trouve une recette ou un procédé de fabrication qui permet de résoudre le problème sans perdre de vue qu’elle est une étoilée, le repas est servi, il plaît, fin de l’épisode. Voilà, pour caricaturer.
Mais ça marche parce qu’à l’intérieur de cette formule rigide, il se passe toutes sortes de choses pleines de charme, et il y a même une petite forme de fil rouge, puisqu’à ce schéma se superpose aussi la volonté de Shougo Shinoda de nuire à la carrière de Mitsuko Hoshino, quoi qu’elle fasse.

Et elle va en faire, des choses ! Chef met d’ailleurs un grand soin à nous communiquer non seulement sa passion pour ce qu’elle fait, mais son énergie à en faire toujours plus. Au cours de la saison/série, Mitsuko Hoshino va donc décréter qu’elle veut retrouver son statut de cheffe étoilée (par principe les étoiles sont en effet attribuées au restaurant, et non à son ou sa cheffe). Mais pour cela il lui faut un restaurant digne de ce nom et plus personne ne semble vouloir l’embaucher. Ou quand quelqu’un en manifeste le souhait, ce salopard de Shinoda fait tout foirer. Alors la cheffe Hoshino va décréter qu’elle ouvrira son propre restaurant… mais là encore ça ne se fait pas du jour au lendemain et elle va d’abord devoir se fabriquer… un food truck ! Et ainsi de suite. Même quand elle est chez elle, l’héroïne ne s’arrête jamais de cuisiner, de penser à la cuisine, de réfléchir à ses ingrédients. C’est une passion qui la consume du matin au soir et, personnellement, je me suis retrouvée dans cette passion, cette façon de respirer à travers elle, d’exister intellectuellement et émotionnellement grâce à elle, de ne rien connaître d’autre.
Cela ne signifie pas qu’elle ne connaît pas d’autre émotion que la curiosité/excitation culinaire. Il y a même une intrigue secondaire assez douloureuse par rapport à sa vie de femme, d’épouse et, voyez-vous, de mère. On la voit aussi être assez solitaire ; en fait, sans en faire des tonnes, Chef va aussi montrer comment elle s’est trouvé, à la cantine scolaire, une petite tribu de gens ayant bon cœur, tolérant ses excentricités, l’accompagnant dans ses projets ambitieux… La relation qui se tisse progressivement avec le nutritionniste Araki est à ce titre très douce et fine, à plus forte raison parce que je pensais qu’elle virerait à la romance et qu’elle a merveilleusement évité cet écueil.

Malgré la répétitivité de la formule des épisodes, Chef s’avère donc réussir à proposer des petits moments d’émotion. C’est même en fait en grande partie grâce à sa recette qu’elle peut les insérer, comme des variations subtiles. On n’atteindra à aucun moment une profondeur dramatique épatante, mais en tous cas, Chef est loin de n’être qu’un divertissement désincarné, et c’est ce qui lui donne un goût de reviens-y.

Sans parler des plats ! Aaaaah, dit-elle en bavant sur son clavier, les plats !!! Chef est, comme toute série culinaire digne de ce nom, du genre à vous allécher en vous parlant de confit de canard pendant 5 ou 6 épisodes de suite (sur 10, c’est assez brutal, surtout en bingewatch !). La série propose toutes sortes de créations culinaires dont on peut voir l’élaboration aussi bien par Mitsuko Hoshino dans sa cuisine (son appartement est en effet 75% cuisine, 15% frigo, et le reste c’est un lit ; je suis même pas sûre qu’elle ait une salle de bains là-dedans !) que par l’équipe de la cantine scolaire, ce qui signifie : double ration de plats. Et quand ce n’est pas ça, c’est dans la cuisine du nutritionniste Araki, qui possédait jadis un restaurant aujourd’hui fermé au public, et qui sert de point de ralliement et de laboratoire aux tentatives culinaires de l’équipe. Il y a, mais on s’en doutait un peu, de la nourriture partout dans Chef ! Et même si les noms en franponais font un peu rire parfois (car Chef indique toujours de quoi il s’agit quand les personnages servent des plats), sur le reste, c’est vraiment difficile de ne pas avoir faim devant la série. Et c’est tant mieux, j’ai envie de dire.

Comme je vous le disais, Chef n’est pas un chef d’œuvre de complexité, et même pas franchement une série inoubliable. Mais ce qu’elle décide de faire, la série le fait bien. On y trouve pas mal d’humour plutôt grand public, des intrigues sans enjeu colossal (la conclusion de l’intrigue sur le pernicieux Shinoda se dégonfle comme une baudruche dans le dernier épisode, si je suis sincère), et un peu de bons sentiments.
Mais qu’importe car Chef est pleine d’une belle énergie. C’est une série sur la passion, la curiosité, la créativité, l’engagement. C’est une série avec une héroïne de plus de 40 ans (et une galerie de portraits de « losers » généralement charmants) absolument indémontable. C’est une série sur la volonté de bien faire, de préserver quelque chose d’anodin et pourtant noble (mais aussi anobli par la pratique de la cheffe Hoshino et ses critères gastronomiques), des valeurs qu’on retrouve souvent dans les séries japonaises d’ailleurs. C’est une série sur l’artisanat, le sentiment de proximité, mais aussi l’ambition de l’excellence, ce qui ne devrait pas être contradictoire. C’est une série sur l’éducation au goût, sur la redécouverte d’ingrédients et plaisirs simples.
Bref, il s’y dit plein de choses, c’est juste que cela se dit sur un ton léger, très optimiste, et parfois un peu simpliste.

Chef est véritablement une bonne soupe chaude en plein hiver : c’est simple, mais ça fonctionne ; d’ailleurs ça fonctionne aussi parce que c’est simple. Et ça vous remet sur pied comme rien d’autre.
Parfait pour se remettre en route vers de nouvelles aventures téléphagiques plus complexes par ailleurs… tout en espérant que la conclusion TRÈS ouverte du 10e et dernier épisode n’ait pas échappé aux décideurs de Fuji TV, et que la série obtienne une seconde saison. Que voulez-vous, je me sens particulièrement optimiste tout d’un coup.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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