Drama rhétorique

24 février 2015 à 9:24

L’amphithéâtre d’une prestigieuse école de droit. Le meilleur professeur de tous les temps, mais aussi le plus exigeant. Et un groupe de jeunes élèves très différents, qui ont tout à apprendre, et qui forment un groupe de travail…
Non, aujourd’hui on ne parle pas de How to get away with Murder, mais de The Paper Chase, une série de la fin des années 70 adaptée directement du roman et du film éponymes (je précise n’avoir vu aucun des deux). Et si vous n’avez jamais suivi de cursus de droit, voilà une chance de faire illusion !

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Si vous pensiez qu’Annalise Keating était sévère, alors permettez-moi de vous présenter Charles Kingsfield, certainement l’esprit juridique le plus brillant de sa génération, mais craint dans les couloirs de Harvard Law depuis des générations. Il a, certes, formé les plus grands avocats du pays, mais il en a aussi traumatisé pas mal, et de mémoire d’étudiant, ça a toujours été le cas.
Alors quand James Hart arrive en retard pour le tout premier cours de l’année (c’était littéralement une panne de réveil !), Kingsfield le prend pour cible immédiatement, le mitraille de questions auxquelles Hart ne parvient pas à répondre, et le cloue au pilori. Ou, plus exactement, Kingsfield décrète qu’il est mort (un jeu de mot sur « late« ) à ses yeux. Hart n’était pourtant entré à Harvard Law que par désir de suivre les cours du juriste, et va tout tenter pour maintenir sa place dans le cours.

Vous le voyez, The Paper Chase n’est pas franchement high concept. Et si vous n’êtes pas coutumier des dramas des années 70 (ou que vous avez suivi des séances d’hypnothérapie pour les oublier), le rythme lent, bavard et parfois un peu creux pourrait vous rebuter. L’écriture se fait par à-coups, la réalisation est vraiment minimale, et on s’en serait tous mieux portés si le monteur avait pris un ptit café avant de se mettre au boulot.
The Paper Chase est vraiment une chronique des études de Hart, ainsi que de la bande de jeunes étudiants hétéroclites qui forment son groupe de travail. Ne vous attendez pas, là non plus, à des saillies verbales ou même des gags arrivant à la cheville de Community ; à choisir, si vous devez vous trouver une référence, imaginez plutôt à quoi ressemblait le quotidien de Rory Gilmore en classe. Dans The Paper Chase, tout le monde est premier de la classe, tout le monde a l’ambition à la fois d’apprendre et de réussir (l’un étant indissociable de l’autre), et tout le monde a bien l’intention d’apprendre. Écrire une série sur l’apprentissage de la loi, ça peut paraître anti-sexy, mais c’est précisément cette idée qui m’a séduite sur le papier.

Très vite nous allons découvrir que l’intérêt essentiel de The Paper Chase réside précisément dans les scènes en classe, devant un amphi plein à craquer et se tenant à carreau, alors que Kingsfield sélectionne ses victimes avant de les soumettre à des questions exigeantes. Sans aller jusqu’à nous faire apprendre le droit nous-mêmes (les affaires évoquées dans le pilote sont uniquement des cas de jurisprudence, qui ont sûrement été supplantés cent fois dans le droit américain), la série veut nous montrer comment on forme à l’excellence, à la rigueur, et au dépassement de soi, de jeunes étudiants se destinant à exercer la profession d’avocat. Hart le dit lui-même : il regarde autour de lui, et il voit de futurs juges à la Cour suprême ou de futurs présidents ! Et c’est à la fois galvanisant, comme en témoigne l’enthousiasme (presque) increvable pour Hart même après son humiliation du premier jour, mais aussi terrifiant.
Hart est, de surcroît, le fils d’un fermier du Minnesota, le premier de sa famille à pousser ses études aussi loin, et également quelqu’un qui doit jongler avec un job à mi-temps pour survivre. The Paper Chase décrit, sans s’appesantir, tous les défis qui l’attendent pour réussir sa chasse au diplôme. Il n’y a pas de surenchère, et Hart est parfaitement quelconque ; son parcours à Harvard Law pourrait être celui de, mettons… le vôtre ? Le mien ? N’importe quel spectateur, vraiment.

Autour de lui le groupe de travail offre des parcours bien différents. Il y a Ford, fils d’un grand avocat à la tête d’un cabinet puissant, et dont on n’attend rien moins que de marcher dans les pas de son père ; en dépit de la pression, Ford est un type sympa, spontané et plein d’allant. Le groupe de travail est son idée, et c’est lui qui en recrute les membres, devenant de facto le leader du groupe. O’Connor est la seule femme du groupe, ce dont elle est bien consciente (elle avertit tout le monde qu’elle ne sera pour personne un enjeu romantique et qu’elle n’a pas le temps pour ça ; challenge accepted !, lui répondent les garçons avant de se faire remettre en place ; une femme selon mon cœur). Bell est un lourdaud un peu grognon, dont les rares interventions au stade du pilote sont assez peu conclusives quant à son potentiel ou non. Brooks est un chic type dont la vie estudiantine est cependant compliquée par le fait qu’il est marié et qu’il vit donc hors du campus ; il se positionne immédiatement comme quelqu’un de fédérateur en offrant sa maison comme lieu de réunion, déjeuner préparé par son épouse inclus (pour des étudiants, c’est plus qu’une qualité !). Enfin, Anderson est l’ambitieux de la bande ; il a intégré le groupe parce qu’il a tout à y gagner et rien à y perdre, mais il annonce très tôt la couleur en annonçant que malgré la répartition des tâches au sein du groupe, il fera plus que sa part pour son compte personnel. Hart aura dans ce premier épisode quelques brèves difficultés avec lui.

Mais évidemment pas autant qu’avec le Professeur Kingsfield. Hart va être la victime de plusieurs cauchemars (un peu simplistes, mais efficaces), qui ne feront que participer à ce qui est le début d’une phobie scolaire. Depuis son premier jour, il a appris en effet que tout élève pris pour cible par Kingsfield à la rentrée est ensuite copieusement ignoré pendant tout le reste de l’année ; pas évident pour apprendre.
Surtout que Kingsfield ne croît qu’en une chose : apprendre par le dialogue Socratique. Ce n’est pas avec des cours magistraux qu’il enseigne, mais en chargeant ses élèves de questions sur les cas qu’ils sont supposés préparer, encore et encore, jusqu’à ce que, je cite, ils pensent comme des avocats. Pas question ici de transmettre des connaissances, mais plutôt une tournure de pensée, voire un style de vie. C’est ce qui fait de The Paper Chase une promesse intéressante, car si personne n’a envie d’assister à des cours de droits même dans une série bien faite, en revanche, assister aux échanges entre Kingsfield et ses sujets promet quelques échanges très riches sur un plan dramatique. C’est plus facile à suivre, et c’est une excellente façon de matérialiser les dynamiques, mais aussi d’aborder différents problèmes juridiques et/ou éthiques. Et c’est bien la raison pour laquelle il est si important que Hart ne soit pas snobé pendant un an, car il n’a pas d’autre moyen d’apprendre qu’en interagissant avec le glacial Kingsfield !
La joute verbale de fin d’épisode, dans laquelle Hart tente le tout pour le tout afin d’obtenir de nouveau le droit d’être interrogé, est la démonstration de tout le potentiel de The Paper Chase.

Non il n’y a pas de meurtre, pas de coucheries, et pas de mystère dans The Paper Chase. Il n’y a pas non plus, et c’est forcément déstabilisant pour ce qui est en définitive un legal drama, de grande tirade, d’effets rhétorique grandioses, ou de verdict qui fait tout basculer. The Paper Chase n’a pas grand’chose de commun avec la plupart des séries que je connais…
C’est sûrement, pour finir, ce qui explique son parcours un peu chaotique : lancée en 1978 sur CBS, annulée au bout d’une saison, The Paper Chase a réussi grâce à des rediffusions à être rachetée par Showtime en 1983… qui finira par lui donner 3 saisons supplémentaires. Eh, je vous dis la fin ? Il l’a eu, Hart, son diplôme !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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