Tout à perdre, tout à gagner

3 mai 2015 à 12:00

Dans la sélection de Séries Mania, cette année, on croulait sous les flics et les espions, et on manquait… eh bien, par exemple et au hasard, d’avocats. Le legal drama qui voyage est encore bien souvent un legal drama américain, et tant pis pour les excellentes séries du genre qui peuvent apparaître, mettons, en Islande, en Corée du Sud ou en Afrique du Sud. Peut-être l’an prochain ?
En attendant, le badge magique permettait à quelques élus de tester Schuld nach Ferdinand von Shirach, que dans les prochaines lignes je vais tout simplement nommer Schuld, parce qu’on ne va pas citer l’auteur du roman original chaque fois qu’on veut dire du bien de la série, quand même.

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Un peu comme La Casa, dont la nature anthologique a exonéré le festival de commencer par le commencement, j’ai commencé Schuld par son 5e épisode, intitulé « DNA », dans lequel le seul personnage récurrent de la série, maître Friedrich Kronberg, occupe un rôle réduit à sa plus simple expression ; étant donné les circonstances, je ne suis pas capable de vous dire si c’est parce qu’il a déjà eu droit à une exposition dans le premier épisode de la série, ou s’il s’agit d’une caractéristique de Schuld. Faisons donc avec ce qu’on a.

Et ce qu’on a, ma foi, rappelle un peu les ingrédients de séries comme Accused (et a priori Accusé, bien que je ne l’aie pas tentée). On y retrouve la même volonté de décrire le crime sans qu’il ne soit décrit que comme un crime : le spectateur doit avoir tous les éléments en main pour comprendre sincèrement l’accusé, et se sentir suffisamment proche du criminel pour se croire autorisé à porter un jugement sur ses actions.
Dans « DNA », ils sont en fait deux criminels : Thomas et Nina étaient en 1997 des SDF qui vivaient dans une bouche du métro de Berlin. C’est la veille de Noël et aux conditions déjà difficiles, dont le froid, s’ajoute la conscience aiguë de vivre les fêtes de fin d’année encore plus hors du monde. Ensemble, sur leur coin de couverture et agrippés à leur bouteille de vodka pour se réchauffer, Thomas et Nina essayent de surmonter les blessures passées (Nina a subi une agression sexuelle de son père lorsqu’elle était plus jeune) et essayer de garder espoir en des jours meilleurs (pas franchement garantis vu la situation). C’est à point nommé qu’arrive un homme un peu étrange, qui se plante devant Nina et lui propose de passer Noël avec lui afin de conjurer la solitude, ce que Nina accepte à condition que Thomas puisse également venir. L’étrange bonhomme accepte, et les voilà tous les trois à partager de l’egg nog dans le salon de l’inconnu.
A ce stade, tous les voyants sont au rouge dans la tête du spectateur, mais la présence de Thomas (protecteur et attentif envers Nina) tend à chasser la crainte du pire… jusqu’à ce que le bonhomme propose à la Nina d’aller prendre un bain bien chaud pendant qu’il discute avec Thomas. Ce dernier finit endormi sur le canapé, et au moment où Nina se détendait enfin, elle découvre que leur hôte s’est glissé dans la salle de bains et se masturbe en la regardant dans sa baignoire. Cris immédiats, Thomas est réveillé, saute dans la salle de bains où il découvre une Nina effarée, et dans la panique, tous deux finissent par noyer l’affreux type dans la baignoire.
Allons bon, et maintenant ?

Mais Schuld ne veut pas simplement décrire les faits, et ne s’arrête pas là. Le couple découvre ainsi, dans l’appartement, 8 500 DM qui n’ont donc plus de propriétaire ; l’homicide involontaire se transforme en larcin, et bien que sonnés, Nina et Thomas décident d’effacer la trace de leur présence dans l’appart et d’utiliser l’argent (rudement gagné à leurs yeux) pour un nouveau départ. Las, une voisine les a vus quitter l’appartement en plein milieu de la nuit de Noël, et ils sont bientôt arrêtés par la police. Cependant, il n’y a aucune preuve contre eux, tous les deux nient, et ils finissent par repartir libres.

Toute l’efficacité de Schuld à ce stade a résidé dans une montagne russe : descendre à fond la caisse vers une tragique évidence, et au dernier moment, repartir vers le haut dans une pirouette savamment étudiée pour que le manège ne s’arrête pas de si tôt… avant de recommencer quelques mètres plus loin. Concrètement, tout ce dont le spectateur se doute dans cette affaire se produit, mais jamais au moment attendu.
Toutefois, à partir du moment où la police laisse repartir les deux SDF, le génie de Schuld va changer de nature. L’épisode décrit ainsi… eh bien, tout ce qui s’est passé entre Noël 1997 et aujourd’hui (presque littéralement : la série a été diffusée en février dernier outre-Rhin), c’est-à-dire comment Nina et Thomas ont utilisé les 8 500 Marks pour s’offrir un toit, une apparence correcte, décrocher chacun un petit boulot, et progressivement « rentrer dans le rang ». Les premiers pas vers la respectabilité ont coûté la vie d’un homme, mais aujourd’hui, le couple est marié, possède une petite maison, et a deux enfants. C’est une jolie fin, non ?
Non. Car contrairement à leur situation en 1997, Nina et Thomas ont aujourd’hui tout à perdre. Et c’est ça l’enjeu de cet épisode de Schuld : plus les personnages ont de circonstances atténuantes, plus la gravité du crime doit leur revenir en pleine poire. Et avec les avancées techniques, il s’avère qu’on peut désormais trouver de l’ADN dans des mégots de cigarette, ce qui n’était pas possible en 1997.

Nous allons, une fois de plus, voir Nina et Thomas passer devant la police, finir par avouer sans beaucoup se faire prier d’ailleurs, et attendre leur moment devant un tribunal. Mais nous n’allons pas en rester là. C’est passé ce cap que Schuld se distancie totalement de la parenté avec Accused : jugé coupable, le couple doit revenir pour connaître la sentence. Nina, dont l’avocat est Friedrich Kronberg, pense tabler sur 7 à 8 ans de prison ; l’avocat de Thomas prédit 18 ans minimum, voire la prison à vie. Maintenant qu’ils ont été reconnus coupables, qui dit que leur version des faits (celle à laquelle nous avons assistée et que nous tenons pour la vérité) sera retenue par le tribunal ? Qui dit que leur peine ne sera pas celle d’un homicide volontaire, par exemple ?
Alors la veille de la sentence, Nina et Thomas, dans leur jolie petite maison, dans leur lit chaud, côte à côte dans la pénombre, prennent une décision terrible…

Schuld nach Ferdinand von Schirach est plus un conte moral sur fond d’affaire judiciaire. On nous y renvoie à notre notion de ce qui est acceptable et excusable, avant de nous rappeler qu’il est question de personnes avant tout, et pas seulement de « cas » intellectuels et abstraits.
Ferdinand von Schirach est lui-même, avant d’être romancier, un avocat, qui s’est inspiré des dilemmes moraux qu’il a réellement rencontrés au cours de sa carrière pour écrire ses romans (Schuld est le second) ; Friedrich Kronberg est en somme son avatar. Son désir est tout ce qu’il y a de moins Kelleyrien : au lieu de vouloir tirer des procès des questionnements sur la société, il veut pousser la société à se pencher de façon individuelle sur les personnes concernées, et ramener la Justice à des affaires de cas par cas. Dans Schuld, il ne s’agit pas de faire de longues tirades éloquentes (le procès n’apparaît absolument pas dans cet épisode, et je doute qu’il le soit dans les autres) mais au contraire laisser les gens raconter leur histoire, souffrir leurs tourments.
Et par voie de conséquence, Schuld est ce que la série légale a de plus tragique, au lieu d’être seulement un exercice intellectuel. C’est la parfaite rencontre avec le drame dans ce qu’il a de plus pur et de moins soapesque.

Les personnages de l’épisode « DNA » ont tout à perdre, et nous avons tout à gagner à les regarder. Schuld n’a pas besoin de beaucoup plus pour me convaincre qu’il y avait plus d’une série allemande méritante pendant cette édition de Séries Mania. Si Canal+ veut en profiter pour acheter celle-là aussi, par exemple…?

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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