It doesn’t work

24 septembre 2015 à 16:43

Je me souviens comme si c’était hier de ma découverte du film Minority Report… oh, attendez. En fait pas besoin que je me lance dans un long paragraphe nostalgique, c’était littéralement hier. Bon, c’est au moins ça que vous n’aurez pas à subir pendant la lecture de cette review du premier épisode de Minority Report, la série.

Grand bien m’a pris, d’ailleurs, de faire mes devoirs : la série reprend très exactement où le film s’était arrêté (et reprend même quelques images de son épilogue), alors que l’unité « Precrime » a fermé ses portes en 2054 et que désormais, la police de Washington D.C. est revenue aux anciennes méthodes, celles qui consistaient à attendre qu’un meurtre se produise pour arrêter le coupable. Par anticipation, donc. Nan mais fallait voir le film, assurément.
Minority Report est donc un monde futuriste où, à nouveau, des gens tuent d’autres gens, mais où l’on vit aussi avec les séquelles de la période Precrime, pendant laquelle trois humains aux facultés divinatoires (les « Precogs » Agatha, Arthur et Dashiel) étaient utilisés pour arrêter des tueurs avant qu’ils ne tuent (des précriminels, pourrait-on dire) pour les contraindre à une stase contrôlée technologiquement qui les réduisaitt à un état proche du coma. Après l’arrêt de Precrime, ils ont été relâchés et amnistiés, mais leur incarcération leur a pour ainsi dire « frit » la cervelle.

Minority Report a donc de nouveaux questionnements éthiques sur la procédure Precrime à aborder, en 2065 cette fois, avec ce que cela implique de problématiques politiques (le premier épisode met en scène l’un des candidats aux municipales) et légales (la série a toujours pour point de départ les forces de police de D.C.). Pour cela la série va réemployer l’un des personnages du film, l’ex-Precog Dashiel, posant d’emblée de fortes thématiques sur l’utilisation des capacités des Précogs et le déni d’humanité qui leur a déjà été fait une première fois voilà 9 ans. Et puis, la série met en place un personnage totalement nouveau, l’enquêtrice Lara Vega, qui va faire équipe avec lui dés ce pilote, en vue sûrement de préserver le quota d’action hérité du film.

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Alors : interrogations scientifiques, juridiques, politiques, et un peu d’action en prime ? Et dans une série qui aura le temps de s’y attarder au lieu de faire tout tenir en 2 heures ? C’est mon anniversaire en avance, c’est ça ? Oh, fallait pas. Si, fallait.

Eh bien ô surprise, figurez-vous avec toutes ces cartes en main, Minority Report trouve quand même le moyen d’avoir un pilote miteux. Pourquoi ? Parce qu’au lieu d’engager une vraie réflexion sur ce qui était possible à partir de ces éléments, la série se contente de les remixer grossièrement. Dans ce premier épisode, Lara Vega enquête sur la scène d’un crime* que Dashiel tente d’arrêter. Ce dernier est encore victime de visions du futur (toujours limitées au meurtre, parce que posez pas des questions comme ça), mais est le seul des trois Precogs à s’investir encore dans la chasse au crime, jusque là certes sans succès.
La rencontre entre Lara et Dashiel est donc la première de ce qu’on pressent être une longue liste d’enquêtes, ce qui est favorisé par le fait que Dashiel ne voit que le crime, alors que son frère Arthur a la vision de leur identité. Or celui-ci n’est pas du tout passionné par la chute de la criminalité à Washington ; quant à Agatha, notoirement la plus douée des Precogs, elle s’est retirée de la vie en société voilà bien longtemps, décidée à ne plus risquer d’être réduite en esclavage par un système du genre de Precrime.
Minority Report pourrait faire des efforts pour proposer plus que le premier épisode d’un énième procedural, mais l’effort n’est pas dans son ADN. La série se contentera d’utiliser Dashiel comme un personnage qui à lui seul veut remplacer le système Precrime, en dépit de ce que celui-ci lui a déjà coûté. Cela écarte ainsi très peu élégamment toute question éthique sur les Precogs, ce qui était pourtant l’un des meilleures intrigues secondaires du film. L’épisode passe son temps à rappeler que les visions de Dashiel lui sont douloureuses, que les tentatives de traduire ces visions en images numériques pour le bénéfice de Lara sont un tourment renouvelé, et ainsi de suite. Mais comme c’est chaque fois Dashiel qui va au-devant de ces troubles au nom de la Justice, hop, la série est perchée. Lara aussi est du coup totalement dédouanée de toute responsabilité dans l’exploitation du don du jeune homme, et il lui suffit d’avoir l’air compatissante à intervalles réguliers pour ne pas être mise en cause par la thèse de la série. Quant aux crimes, ils restent noirs et blancs : des méchants tueurs, de pauvres victimes sans défense. Si Minority Report a l’embryon d’une intention de virer série politique, c’est pour le moment invisible à l’oeil nu : Peter Van Eyck est un ancien de la police désormais en lice pour la mairie de Washington, mais son grand projet judiciaire pour faire re-chuter la criminalité est à peine évoquée. Et il faudra attendre la toute fin de l’épisode pour que, presque comme par un rajout brutal a posteriori, l’épisode se finisse sur un avertissement : Agatha a vu que les Precogs seraient « repris », sous-entendu pour être utilisés à nouveau. Mais c’est sans aucun doute par là qu’il aurait fallu commencer.

Partant du principe que ses spectateurs ont vu le film (et suffisamment récemment par-dessus le marché), Minority Report ne s’embarrasse pas de discussions sur le bienfondé de l’utilisation des dons des Precogs… ni sur rien d’autre. La série donne envie de décerner des Oscars a posteriori au film tant par comparaison celui-ci se montre plus intelligent et perspicace dans sa volonté de dépeindre la société de demain. Le futur de Minority Report nous était raconté comme un avertissement, celui de Minority Report est pour l’essentiel semblable au nôtre. Lui retirer sa part d’anticipation, c’est ôter au contexte de la série la richesse d’un subtext.
Or Minority Report a, bien plus besoin qu’un film, besoin d’une société vibrante et entière pour exister sur le long terme. L’épisode n’explore pas les zones les plus sombres de la société de 2065, ses problèmes de drogue, de pauvreté et de trafics en tous genres sont à peine survolés ; très peu est fait pour nous rappeler la campagne de promotion autour de Precrime (« It works » !) ou même pour en recycler la composante de marketing politique ; la publicité était un élément important du contexte dans lequel se déroulait Minority Report, dans la façon dont il s’insérait à la fois dans le quotidien et dans la surveillance des civils. Et si en 2065, on est revenu de tout cela aussi, alors comment et pourquoi sont des questions à aborder rapidement. C’est pourtant le B-A.BA. d’une série de science-fiction, non ? POSER L’UNIVERS. Bah apparemment non.

Ça fait beaucoup de défauts dés la rentrée pour une série qui partait avec tant d’avantages dans son cartable. Et par-dessus le marché il faut en plus supporter des dialogues scolaires, et Wilmer Valderrama dans plusieurs scènes. C’est beaucoup demander.

*En tant que téléphages, vous savez ce qu’on aurait dû faire, dés la décennie précédente, à propos des scènes de crimes dans les séries ? En faire des vignettes à collectionner Panini. Il y aurait la vignette « Je relève une empreinte et du coup je peux voir entre les fibres de la moquette« , la vignette « Toucher un objet ayant vaguement traîné dans le salon de la victime me permet de revivre la scène du meurtre en vue subjective« , la vignette « Je me rappelle que le bus 712 passait ce jour-là avec 7,12 secondes de retard et je peux donc déterminer l’heure exacte du forfait« … Certaines seraient sorties avec une version collector hologramme, ou avec des effets 3D, ç’aurait été de la folie.
Imaginez toutes les vignettes qu’on aurait collectionnées depuis le temps. Imaginez la taille de l’album Panini. Imaginez-vous en train d’aller les échanger sur Twitter ensuite : hé, j’ai une vignette « J’utilise une technologie encore inexistante pour créer une reconstitution fiable en temps réel d’un crime sans témoin » en double, quelqu’un a la vignette « J’ai reniflé le blouson de la victime et je peux reconnaître les vingt endroits où elle a posé les pieds pendant les 48h précédant son décès » pour que je finisse la page 12 ?
On a tellement loupé la marché sur ce coup-là, les amis. Et Panini, surtout ! Nan mais les mecs, il vous est arrivé quoi ? Avec toutes les séries policières qu’on a subies ces 15 dernières années, c’était donné, pourtant. Pur gâchis.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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