The voice of reason

12 juillet 2016 à 13:09

Il existe toutes sortes de façons de se passionner pour la politique à la télévision. Rien que dans la fiction, les angles peuvent énormément varier : certaines séries préfèrent s’intéresser à la politique locale (BossParks and Recreation, Dan For Mayor), d’autres optent au contraire pour les plus hautes sphères du Gouvernement (A la Maison Blanche, BorgenBaron noirVeep, House of Cards, et, mon Dieu, tant d’autres encore). Plus rarement, il leur arrive de se prendre de passion pour la vie d’un cabinet ministériel (Yes, Minister), d’une maison gouvernorale (Benson), d’une assemblée (Alpha House) ou d’un parti politique (De Fractie).
Derrière chacun de ces points de vue il y a cependant une constante : le désir de disséquer la vie politique, avec ses complexités, ses excès, ses dangers et, parfois, peut-être, ses moments de grâce. Ce désir naît d’intentions différentes, cependant ; il y a les cyniques qui sont juste là pour constater les dégâts, les optimistes qui espèrent trouver un peu de noblesse dans un monde de brutes… et quelques unes oscillent entre les deux.

Ce qui anime la série 90 Plein Street, par exemple, c’est… l’envie de motiver les gens à s’impliquer dans le processus politique. Étrangement, le premier épisode essaye d’accomplir cela en dépeignant la vie au Parlement sud-africain sans faire preuve d’optimisme, mais sans non plus se montrer cynique.

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Dineo Nkgatho est une parlementaire travaillant au Parlement, lequel est situé (vous ne devinerez jamais !) au 90 Plein Street dans la ville de Cape Town. C’est une femme passionnée par son travail, qui appartient à la majorité politique (l’ANC), et fait actuellement partie de la commission la plus en vue du moment : la commission de la santé. C’est en effet là que se tiennent actuellement les auditions préalables à l’étude du projet de loi gouvernemental de couverture santé universelle ; pour la première fois, tous les Sud-africains pourraient avoir accès à la sécurité sociale. La pression est donc énorme.
Cette pression retombe justement sur le chef de groupe, l’imposant Zweli Motaung. Le Gouvernement est sur son dos, constamment, pour s’assurer que la loi passe dans les meilleures conditions… et rapidement. Dans les prochaines heures, si possible. Or le projet est actuellement bloqué par des auditions en commission de la santé qui s’éternisent… parce que Dineo, passionnée mais aussi scrupuleuse, tient absolument à explorer tous les mécanismes qui ont présidé à l’élaboration de la loi, notamment au niveau de la place des assurances médicales privées, qui auraient peut-être fait du lobbying auprès du Gouvernement. Et ça, ça irrite énormément Zweli, mais aussi la présidente de la commission de la santé, Ruth Mandel, qui est le bras droit de Zweli Motaung et tente de calmer les ardeurs de Dineo Nkgatho, qui commence à énerver tout le monde à l’ANC.

Vous croyez que c’est déjà pas mal à digérer ? Vous n’avez encore rien vu. 90 Plein Street ajoute à cette intrigue politique d’autres strates.
Ainsi, la conseillère politique Suraya Samuels travaille-t-elle pour Zweli, tout en assurant pour lui la tâche de spin doctor en frayant régulièrement avec la presse. En particulier, elle fraye de très près avec un journaliste, Sean Matthews ; leurs petits accords (elle lui suggère des articles, il la rencarde au besoin, ce genre de choses), présentés pour le moment comme des arrangements d’une certaine banalité, augurent de choses plus compliquées à l’avenir, d’autant que les dents parfaites de Suraya rayent le parquet du Parlement…
Quant à Dineo, elle doit affronter des difficultés allant bien au-delà de ses fonctions politiques. Cette mère isolée, qui éduque seule ses deux enfants depuis son très récent divorce, a récemment dû se résoudre à envoyer sa benjamine Itumeleng à la campagne pour que sa grand’mère Naledi s’occupe d’elle (son fils aîné Oratile, un étudiant, est plus autonome). Le problème c’est que dans la province d’origine de Dineo, les femmes ne sont pas supposées travailler autant, et certainement pas au détriment de leurs enfants ; le jugement moral constant de Dineo par sa mère ne fait qu’ajouter du stress au quotidien déjà rendu difficile par l’éloignement avec sa fille.
Oh, et, ah oui, j’allais oublier : le divorce encore frais, vous savez ? Eh bien l’ex-mari de Dineo Nkgatho n’est nul autre que Zweli Motaung, le chef de groupe de l’ANC au Parlement…

Ce que 90 Plein Street tente de faire avec ce premier épisode est pour l’essentiel assez basique. Il s’agit avant tout d’exposer les situations et dynamiques de chacun des personnages, dévoiler dans les grandes lignes qui ils sont, et disposer les éléments qui permettront ultérieurement de raconter les histoires politiques de la série.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que 90 Plein Street a beaucoup de choses à mettre ainsi en place, à plus forte raison dans un épisode qui ne dure qu’une demi-heure ; la série tente néanmoins d’introduire des nuances, et si on ne peut pas dire que cette introduction soit d’une profondeur folle, en revanche il est clair que ces détails subtils sont là. Ils prouvent que 90 Plein Street ne veut pas céder à la facilité juste faute de temps, que la série refuse d’entrer dans une logique manichéenne. Même si Dineo est sans aucun doute possible le personnage central du début de la série, et que sa passion, son idéalisme et sa volonté de fer auraient tendance à en faire une protagoniste « gentille », 90 Plein Street essaye d’aller au-delà, de dépeindre les difficultés du fonctionnement du Parlement, comme la pression vécue par Zweli par exemple.
L’épisode nous propose aussi d’assister au travail parlementaire, au quotidien des élus, en nous offrant une scène en commission, et une autre en réunion de groupe politique de l’ANC ; j’ai trouvé ça intéressant en cela que 90 Plein Street ne veut pas simplement raconter son intrigue mais vraiment parler des mécanismes, et à travers eux insister sur tout ce qui est en jeu bien au-delà des rapports interpersonnels. Les difficultés créées par Dineo lorsqu’elle ralentit le processus de la commission de la santé ont des répercussions sur plusieurs niveaux : oui, elle est en train de soulever des lièvres importants dans la conception de la loi de couverture santé, mais Dineo est aussi sérieusement en train d’agacer la hiérarchie de son propre parti, aussi bien au Parlement qu’au-delà. Et à travers ce combat qu’elle considère éthique et moral pour que les auditions ne fassent l’impasse sur aucun détail, elle est en train de perturber la vie politique de tout le pays sans même y réfléchir à deux fois. La passion de Dineo est noble, mais est-elle bien employée ?

Je vous le disais plus haut, 90 Plein Street veut susciter l’engagement politique de ses spectateurs… mais pas à n’importe quel prix. La série les interroge sur ce qui est constructif au moins autant que sur les mécanismes du Parlement. Il y a des règles démocratiques. On peut leur trouver des défauts, mais elles ont un certain mérite. La façon dont 90 Plein Street présente les choses n’est pas que l’idéalisme forcené de Dineo doit absolument avoir le dessus sur l’adversité, mais que pour autant, cette passion est une force qu’elle a raison de vouloir employer pour le bien du pays, et pas seulement son avancement personnel.
A l’inverse, on peut imaginer que Suraya est tout ce qu’une idéaliste comme Dineo abhorre (elles n’ont pas de scène ensemble dans ce premier épisode, mais ce n’est pas très difficile de les imaginer interagir). Or, qu’elle soit ambitieuse et efficace n’empêche pas que son analyse politique de la situation soit fine, ni que son travail fasse progresser les choses. Suraya se prête au jeu politique pour ce qu’il est et, dans ce contexte, les résultats qu’elle obtient sont généralement positifs.
La leçon qu’essaye de donner 90 Plein Street, ou moins, qu’elle semble se préparer à donner (il n’y a en revanche pas vraiment de doute quant à l’existence d’une leçon : la série a été commandée par SABC Education), c’est que l’engagement dans la politique est important. En fait, le premier épisode enfonce le clou en plaçant Zweli à la tête d’une visite scolaire (dont il n’avait vraiment pas besoin dans son agenda chargé), et qu’il tente de faire comprendre à des enfants pas absolument épris de politique l’importance de son univers. Mais c’est une façon un peu différente de parler de concessions et compromis en politique : 90 Plein Street veut motiver les gens à s’investir… mais, pour tout vital que leur engagement soit dans une démocratie, il doit être raisonné.
L’idéalisme a ses vertus, cependant à lui seul, il n’accomplit rien.

90 Plein Street est la série politique d’un pays dont la totalité des habitants ne peut voter que depuis 20 ans, et d’une Constitution encore jeune… En fait, elle est la toute première série politique d’Afrique du Sud. Pas étonnant qu’elle tente de dire à ses spectateurs qu’ils ont une voix à faire entendre sans donner dans l’angélisme.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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