Feels like gajok

14 octobre 2016 à 19:27

La télévision étasunienne n’est pas la seule à (re)découvrir que ses talents ne sont pas tous blancs comme des Oscars. Dans plusieurs autres pays, depuis quelques années, émergent des projets mettant en valeur la « diversité » d’une industrie jusqu’alors souvent cantonnée à des chaînes spécialisées.
Ainsi en Australie, de nombreuses initiatives ont permis à des acteurs mais aussi voire surtout des auteurs aborigènes de trouver le chemin du petit écran, dépassant le cadre limité de la chaîne publique multiculturelle SBS. Des séries dont la diversité se loge aussi dans leur genre, et parmi lesquelles on peut citer Redfern Now8MMM, Cleverman… En grande partie grâce aux initiatives du producteur Tony Ayres, le nombre de séries mettant en scène des personnages asiatiques a également augmenté, de la série fantastique pour la jeunesse Nowhere Boys à la comédie The Family Law ; une liste à laquelle le comédien Ronny Chieng se joindra bientôt puisque son pilote Ronny Chieng: International Student vient d’être choisi par ABC pour devenir une série.

Au Canada, c’est pour le moment un peu plus compliqué… Devant le peu de représentation de certaines communautés, ce sont des chaînes à l’audience limitée qui ont décidé d’agir, d’où la naissance de Blackstone ou Mohawk Girls pour les First Nations, ou Blood and Water pour les Sino-canadiens. Le vent est en train de tourner lentement, et Kim’s Convenience en est l’illustration.
Imaginée par le comédien Ins Choi d’abord sous la forme d’une pièce de théâtre en 2011, la série s’intéresse à une famille d’origine coréenne dont les parents tiennent une épicerie à Toronto.

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Fort heureusement on est loin des clichés (genre Maximum Choppage). En fait, Kim’s Convenience s’avère très douce-amère, à commencer par la famille qu’elle met en scène. Les Kim sont en effet divisés depuis plusieurs années, après que leur fils aîné Jung ait quitté la maison à 16 ans, apparemment suite à une sombre affaire d’argent manquant dans la caisse. Si sa mère (simplement désignée par « Umma » dans ce premier épisode) et sa sœur Janet parlent encore à Jung, la situation continue d’être gelée entre le jeune homme et son père (« Appa ») qui ne se sont apparemment plus adressé la parole depuis lors. C’est donc Janet qui supporte à elle seule les parents, lesquels se montrent d’autant plus envahissants que désormais tous leurs espoirs reposent sur la jeune femme.

Bien qu’omniprésent dans ce premier épisode, cet angle n’est pourtant pas au cœur de l’intrigue dans un premier temps. Kim’s Convenience démarre en effet pendant la Gay Pride de Toronto, une célébration à laquelle, en tant que commerçant du quartier, Appa est par la force des choses obligé de prendre part.
Problème : ce cher Mr Kim n’est pas très au fait des problématiques LGBT, et quand un client régulier vient lui demander s’il peut accrocher une affiche sur sa devanture, l’épicier se retrouve vite dans une position intenable, prétendant qu’il n’est pas homophobe mais montrant, par son insistance à décrier la Gay Pride, qu’il a quand même un problème. Devant la réaction atterrée de son client, Mr Kim décrète donc que la semaine précédant la Gay Pride est l’occasion dans son magasin d’une gigantesque remise de 15% sur l’ensemble des produits… offerte uniquement aux clients gays (il assure qu’il possède un gaydar infaillible). Par une succession de vignettes plutôt bien senties, la situation va progressivement empirer, par exemple avec un interlocuteur dont Mr Kim jure qu’il ne peut pas être gay et auquel il refuse la réduction, ou une interlocutrice hétérosexuelle noire qui s’indigne de n’avoir droit à aucune remise (Mr Kim décidant alors d’inventer une promotion pendant Black History Month en février…). Kim’s Convenience dessine à travers ces scènes le portrait d’une population profondément multiculturelle, où chacun a son accent ce qui rend la conversation d’autant plus compliquée (une métaphore parfaite des incompréhensions entre différents groupes culturels, bien-sûr).
Pourtant, quand bien même il semble avoir des idées bien arrêtées sur qui est gay et qui ne l’est pas parmi sa clientèle (semant même le doute dans leur couple à l’occasion !), Mr Kim n’est pas un mauvais bougre. Il demande ainsi à l’un de ses amis, venu lui rendre visite dans sa boutique, la différence entre les termes « transgenre » et « transsexuel », qu’il cherche avec sincérité à comprendre. L’apothéose est atteinte lorsqu’une drag queen vient faire son marché, donnant lieu à une courte, mais très jolie scène dans laquelle Mr Kim demande avec candeur pourquoi elle est une drag queen ; il connaît déjà la définition, il veut simplement comprendre « why you do like this ». Le ton de la conversation, au moins autant que la réponse, fait naître une appréciation mutuelle sincère.

C’est à cette franchise pleine de tendresse que Kim’s Convenience brille le plus, aussi bien dans ses scènes au magasin que dans la façon dont elle décrit les dynamiques de la famille Kim. Alors certes, quelques gags tombent franchement à côté (je pense en particulière à la manager de Jung à l’agence de location de voitures, qui n’est juste : pas drôle). Ce premier épisode n’est pas parfait. Mais le rythme, l’intelligence des dialogues, et les idées pétillantes de Kim’s Convenience pour aller au-delà des clichés tout en explorant ceux-ci, font vraiment le charme de la série, et cela compense amplement.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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