Running from death

22 juin 2022 à 21:17

L’été dernier, la télévision étasunienne se réveillait enfin avec Reservation Dogs, une dramédie se déroulant comme son nom le suggère dans une réserve, et dont la deuxième saison n’arrivera jamais assez vite. A l’époque de ma review, j’ai eu l’occasion de vous dire à quel point les chaînes US étaient en retard sur la question de la représentation de ses populations autochtones. Les efforts si souvent vantés pour la « diversité » à la télévision n’ont encore que très, très peu bénéficié à des créatrices et/ou à actrices de séries d’origine indigène.
Dark Winds, lancée en ce mois de juin par AMC, participe à l’effort naissant pour changer cela. A noter qu’Elva Guerra est au générique de ces deux séries, quoique dans des rôles d’importance différente.

Alors, certes, il s’agit principalement d’une série policière, et en règle générale j’ai arrêté de consommer comme de parler de séries policières… Dark Winds sera l’une des rares exceptions à cette règle cette année, car il ne s’agit pas exactement de transposer les intrigues d’une série policière classique dans un contexte différent, mais bien d’utiliser les codes du genres policier pour soulever des questions plus complexes.
Et avant d’aller plus loin, il faut aussi que je vous dise : Dark Winds est également une série HISTORIQUE ! Je suis à peu près sûre que c’est la première série historique avec des personnages First Nations à ne pas se dérouler pendant la conquête de l’Ouest ; mais je ne demande qu’à être détrompée (et à recevoir des recommandations). Vous le voyez, cette série se refuse à être banale.

Par une journée ensoleillée de 1971 (mais beaucoup de journées sont ensoleillées dans l’Etat de New Mexico), un fourgon blindé convoyant les fonds d’une banque est attaqué par des braqueurs débarquant… en hélicoptère ! En quelques minutes d’une efficacité redoutable, démontrant si besoin était que tout a été savamment planifié dans ce vol, le fourgon est vidé de sa précieuse cargaison, et l’hélicoptère s’envole au loin.
Sauf que la camera le suit, en particulier alors qu’il survole une réserve Navajo… avant de finalement perdre sa trace.

C’est donc par le ciel que nous entrons dans la nation Navajo (bien que ce peuple se nomme lui-même Diné), un espace qui a ses propres forces de l’ordre, la Tribal Police, mais qui est également contrainte de coopérer avec les autorités fédérales, dont le FBI, lorsque c’est requis. A la tête du commissariat se trouve le lieutenant Joe Leaphorn, un homme de peu de mots mais qui connaît le territoire dont il est supposé assurer la sécurité sur le bout des doigts. Son bras droit est la sergente Bernadette Manuelito (incarnée par l’actrice Jessica Matten, vue dans de nombreuses productions canadiennes comme Blackstone et plus récemment Tribal), et dans ce premier épisode lui est également attribué un nouvel agent, l’adjoint Jim Chee. Ce n’est pas beaucoup de personnel pour un territoire à couvrir aussi immense (la série semble suggérer qu’il y a d’autres officiers, je vous rassure, c’est juste qu’on ne les verra pas).
Jim Chee commence son premier jour sous de bien terribles auspices : quelques heures plus tôt, deux personnes ont été trouvées mortes dans une chambre de motel. L’une des victimes est un vieil homme, Hosteen Tso, et l’autre est une adolescente, Anna Attcity ; il n’y a qu’une personne qui pourrait dire ce qui s’est passé cette nuit-là : la grand’mère d’Anna, une medicine woman qu’Anna accompagnait ce soir-là, alors que la vieille dame s’apprêtait à pratiquer un rituel sur Tso. Hélas depuis les faits, sous le choc, la grand’mère est mutique, et le fait qu’elle soit une personne aveugle n’est pas très encourageant quant à sa capacité à identifier le coupable même si elle venait à parler.
Une enquête difficile, mais aussi douloureuse : Anna n’est pas n’importe qui, comme Dark Winds commence lentement à le dévoiler lorsque Leaphorn doit raccompagner la vieille femme dans sa famille et annoncer la triste nouvelle aux parents de l’adolescente. On commence lentement à comprendre pourquoi cette enquête n’est vraiment pas une enquête comme les autres, avant même de parler des circonstances de ces décès.

Pour le FBI, en revanche, c’est une opération de routine. Sans grand intérêt. Menée du bout des lèvres. L’agent Whitover, chargé de l’affaire et coutumier des interactions avec Leaphorn, n’est clairement pas intéressé par ces deux décès. Il a autre chose en tête… notamment le fameux hélicoptère qui a braqué le fourgon blindé en début d’épisode. Dark Winds explique lentement, à des spectatrices étasuniennes qui ne l’ont pas encore souvent entendu, ce que signifie cette présence fédérale dans la réserve.
Leaphorn coopère avec Whitover, par obligation légale, mais il ne nourrit aucune illusion quant aux priorités de son collègue. D’une façon générale, la communauté toute entière est parfaitement consciente que cette intrusion en territoire Diné n’est absolument pas pour son propre bénéfice. La première réaction de la mère d’Anna sera de souligner combien la mort d’une adolescente indigène indiffère totalement les autorités, qui ne vont certainement pas se donner de peine pour cette enquête. Plus tard, dans l’épisode, une infirmière (dont on apprendra qu’elle est Emma, la femme de Joe Leaphorn) assiste un gynécologue blanc lors d’une consultation de routine d’une jeune femme enceinte, et traduit pour lui les échanges avec la patiente ; on comprend toutefois que le docteur procède de façon routinière à des stérilisations forcées, en mentant à ses patientes. Tout le monde est sur ses gardes lorsqu’il s’agit d’influences extérieures. Et, de toute évidence, pour une bonne raison.
Aussi l’arrivée de Jim Chee, qui n’a pas mis les pieds à la réserve depuis des années après être parti pour une université hors des terres Diné (une opportunité rare !), est-elle présentée avec une certaine distance méfiante.

Dark Winds emboîte tous ces ingrédients avec brio, utilisant l’enquête pour raconter ces vérités si souvent tues sur les écrans étasuniens. L’enquête ne passe pas exactement au second plan : l’investissement émotionnel de Longhorn dans sa conduite est trop grand. Toutefois, le point focal de la série est avant tout l’impact de cette enquête sur diverses membres de la communauté vivant dans cette réserve. A ce titre, Dark Winds relève beaucoup plus du drama que du thriller à proprement parler, et c’est le genre de série policière qui parle mon langage. La série parle en outre pas mal du deuil (un thème absent de tant de séries policières que c’en devient salvateur de le voir apparaitre en filigrane de tant de choses ici), un aspect qui se marie bien avec un thème secondaire qui se profile, le ton réaliste cédant une place non-négligeable à la spiritualité (Diné mais pas seulement, l’un des protagonistes secondaires étant un prêtre). En outre, l’interprétation de Zahn McClarnon est absolument magnétique, et la réalisation se montre absolument fascinante dans sa capacité à saisir aussi bien l’intime que les impressionnants décors arides de la série. Il est impossible de ne pas se laisser happer.
Ce premier épisode ne laisse aucun doute quant à la qualité des suivants, et je n’ai pas peur, avant même de lancer le deuxième épisode, d’affirmer que Dark Winds promet d’être une grande série.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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